Compte rendu de Rencontre

Compte rendu de la Rencontre muséo PACA du 15 juin 2021 – « Collections muséales, racines d’un territoire »

[ Illustration : Alexis Peyrotte, Passage entre la Salle du trône et la Salle du Conseil, 1753, Château de Fontainebleau (C) RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot ]

Guiragossian, Olivia / Lebat, Cindy

La deuxième séance du cycle de Rencontre muséo “Le territoire au prisme des musées, des arts et des patrimoines : exemples en région Paca” a eu lieu sous forme de webinaire le 15 juin 2021. Elle a pour titre “Collections muséales, racines d’un territoire”, et a réuni les interventions de Véronique Dassié (laboratoire Héritages, CNRS), Aude Fanlo (Mucem) et Françoise David (Museon Arlaten). Le compte rendu que nous proposons ici est fondé sur le contenu de ces trois interventions, que le lecteur peut également consulter, sous leur forme intégrale, dans une vidéo accessible sur la chaîne Youtube de l’association Mêtis.

L’articulation du Triptyque Musée/Collecte/Territoire, par Véronique Dassié

Dans son intervention, Véronique Dassié s’intéresse aux pratiques de collectes dans les musées, vues par le prisme de l’institution et du territoire.

Des travaux antérieurs ont exploré cette thématique, dans le cadre du Pôle Recherche-Musée (Mucem-IDEMEC), avec Florent Molle, Cyril Isnart, Aude Fanlo, Véronique Dassié. Ce pôle a donné lieu à l’organisation d’un séminaire : « La collecte ethnographique dans les musées de sociétés » (1), qui s’est déroulé sur neuf séances entre 2015 et 2018. Elles ont porté notamment sur les questions de la collecte de la nature, de la difficulté de la collecte en terrain sensible, de la collecte liée aux migrations, des collectes sonores, du devenir des dispositifs enquêtes collectes, de la place des artistes en tant que collecteurs de collections, etc.

Véronique Dassié poursuit son propos en rappelant quelques caractéristiques propres à reconfigurer les collectes contemporaines.

  • L’inscription du musée dans le tourisme culturel transforme ce dernier en un acteur impliqué dans les enjeux touristiques et d’attractivité territoriale. La préparation des expositions temporaires prend une place plus importante, et peut amener à devoir collecter des artefacts. L’acte de collecte va alors être conditionné par cet impératif de monstration.

  • Avec la multiplication des acteurs concernés par les traces mémorielles se dessine un usage plus politique de la culture. Les revendications patrimoniales marquent un désir de reconnaissance de groupes subalternes et, dans le même temps, une perte du monopole du musée dans la construction des mémoires collectives. Cette pluralisation des collecteurs et des collectés, et de la forme des objets collectés, questionne l’articulation des objectifs des collecteurs, les motivations scientifiques, mais aussi identitaires et de développement local. La proposition de collecte est dans ce contexte, de fait, aussi une proposition politique.

  • La troisième caractéristique à souligner est celle d’une artification des collectes contemporaines, qui impliquent de plus en plus souvent des artistes, dans des démarches qui se situent à la frontière de l’ethnographie.

  • Le quatrième point dans la reconfiguration des collectes est la question de la participation, impliquant la mobilisation des publics et la pluralisation des acteurs. Véronique Dassié rappelle comment le paradigme de la participation, après s’être imposé comme une norme de l’action publique, s’étend au domaine patrimonial.

Ces caractéristiques montrent que le contexte contemporain est celui d’une transformation de l’idée de collecte. Néanmoins, Véronique Dassié prend soin de replacer ce propos dans une perspective historique. En effet, depuis le 19è siècle, l’invention de nouveaux musées est allée de pair avec la nécessité d’acquérir des collections. On le retrouve notamment dans un arrêté ministériel de 1877 qui, en préambule de la mise en place du musée du Trocadéro, initie un important travail d’acquisition. Ce sont alors des fonctionnaires, notamment ceux installés dans les colonies, qui organisent ces collectes : ce ne sont pas des spécialistes de l’ethnographie ou du folklore qui collectent les éléments qui vont alimenter ce futur musée. On retrouve le même cas de figure au Museon Arlaten : Frédéric Mistral, initiateur de la création de ce musée (en 1896), va mandater un scientifique – médecin local – qui va être chargé de définir des critères de collecte et organiser celle-ci, par le biais d’appel aux dons relayés dans la presse locale. Que ce soit à l’échelle régionale ou à l’échelle nationale, la collecte est relayée auprès des populations par un réseau de notables et d’érudits, et des consignes de collectes sont rédigées par des scientifiques. Les collectes contemporaines s’inscrivent donc dans le sillage de cette histoire liée aux musées d’ethnographie créés au 19ème siècle.

Véronique Dassié poursuit en s’intéressant au cas du Mucem, dont la spécificité réside dans la mise en place du dispositif d’enquête-collecte, dans lequel la collecte s’articule avec une démarche scientifique. L’ouverture du Mucem, et sa politique d’acquisition, s’inscrivent dans une dualité de gestion d’une collection préalable (celle du Musée National des Arts et Traditions Populaires) et le constat d’un manque face au projet du musée avec le projet de représentation de l’aire culturelle méditerranéenne. Il s’agit d’enrichir des collections existantes, dans un objectif de conformité avec le projet scientifique du musée. Dans ce cadre, la collecte est étroitement associée à l’enquête, alors que collecte et enquête sont, la plupart du temps, deux démarches dissociées dans le temps.

Véronique Dassié centre alors son propos sur la question du territoire : dans le cas du Mucem, l’ancrage méditerranéenne est lié à la prise en compte par les sciences humaines de cet espace comme horizon culturel spécifique. Il est, dès le 19ème siècle, perçu comme une unité bio-géographique. La tendance à territorialiser les cultures et à mettre en exergue des particularismes a été, au 19è s., liée au développement de l’anthropologie physique, et à la création de l’école française de géographie, qui avait encouragé l’idée d’un déterminisme du sol. Cette vision totalisante de l’unité méditerranéenne est remise en cause au 20è s. par l’idéal d’une Méditerranée latine, héritage d’une latinité conquérante, portée par les antiquisants. 2 visions concurrentes s’affrontent alors :

  • Celle de la culture méditerranéenne dynamique, faite d’emprunts, d’échanges
  • Et celle, plus essentialiste et naturaliste, qui va ériger en terroir apte à façonner les êtres.

De là vont se déployer deux centralités méditerranéennes : l’une qui va être ancrée vers la rive Nord de la Méditerranée (posture européanisante) alors que l’autre va être arrimée au Sud (posture universaliste). Avec la décolonisation, nombre d’intellectuels – notamment algériens – vont s’installer en France et les archives d’Outre-Mer vont être rapatriées à Aix-en-Provence, sous l’impulsion d’historiens aixois. C’est la naissance de la Maison méditerranéenne des Sciences de l’Homme. Dans le même temps, le Musée national des Arts et Traditions Populaires (MNATP) va fermer ses portes et le transfert des collections à Marseille va s’organiser au sein d’une nouvelle création de musée, le Mucem.

A partir des années 2000, dans le même temps qu’est élaboré le projet scientifique et culturel du Mucem, chercheurs et conservateurs vont redéfinir le territoire du musée à une échelle transnationale, méditerranéenne et européenne. Cette réflexion aboutit à un recentrement sur la Méditerranée, à présent définie par la formule paradoxale de « territoire sans rivage ». Cette définition ouverte du territoire répond à l’évolution de conceptions scientifiques de la Méditerranée et de l’évolution des musées d’ethnographie et d’anthropologie.

En conséquence, on pourrait conclure que l’objet du musée, c’est son territoire. Schématiquement, pour un musée d’art, son territoire se détermine à partir de ses collections  et se circonscrit à la période historique, les écoles, les œuvres des artistes. Aux antipodes se trouve le modèle des écomusées, avec des collections définies et constituées à partir du territoire, par la prise de conscience collective de l’appartenance d’un patrimoine commun.

Mais il est possible de déconstruire cette idée, en prenant le territoire non plus à partir du musée mais à partir de la manière dont les habitants se saisissent d’un patrimoine pour faire collection. Au fil de ses enquêtes, Véronique Dassié s’est rendu compte que l’invention patrimoniale s’ancre dans un dialogue entre la représentation patrimoniale muséale et les souvenirs personnels ou de famille qui vont conduire à des mobilisations dans le cadre de projets particuliers.

Une expérience a été menée en région Centre dans le cadre de la préparation d’une exposition sur les migrations, pour laquelle avait été lancé un appel au prêt. Des réunions ouvertes à toutes et tous ont eu lieu, où les habitants et habitantes pouvaient proposer les éléments utiles pour la collecte et l’exposition. Or pour la plupart des personnes, l’objectif patrimonial ne semblait pas faire sens. Les objets avaient tendance à rester dévolus à une transmission familiale, voire associative, sans avoir vocation à entrer dans un musée. De plus, Véronique Dassié fait état d’une sorte d’indifférence communautaire puisque les communautés migrantes présentes sur le territoires avaient été sollicités par les associations représentantes mais, de manière surprenante, l’équipe du musée s’est heurté à une indifférence, sans hostilité cependant puisque certains étaient prêts à confier des objets à titre individuel, soit au nom de leur concernement pour la cause migratoire, ou tout simplement vis-à-vis des relations entretenues avec les porteurs du projet. La secrétaire d’une des associations invitées avait d’ailleurs précisé être présente aux réunions à titre personnel et non pour représenter son association. Parmi les prêts qui ont été collectés, l’attachement à la Nation pour justifier les prêts ont été très rare. Mais il y a eu deux exceptions : la première concernaient deux familles originaires d’Espagne catalane, qui ont fait référence à la mémoire des Républicains espagnols pour évoquer leur histoire familiale et justifier leur prêt ;  la seconde concernait une famille d’origine ukrainienne qui œuvrait pour la mise en valeur d’une mémoire ukrainienne en France et pour affirmer la légitimité d’un territoire. Pour l’une des participantes, il s’agissait de suivre les pas de son père qui un siècle plus tôt avait dû fuir ce territoire avec l’échec de la première indépendance de l’Ukraine en 1920. Rassembler ces mémoires multiples de l’Ukraine, c’était aussi affirmer l’existence d’un territoire contesté.

La patrimonialisation d’une mémoire nationale motivait les personnes dont les frontières du pays d’origine étaient mises en débat sur la scène internationale. Pendant la préparation de cette exposition, l’actualité internationale avec le Conflit des Maïdan ou le référendum pour l’Indépendance de la Catalogne, ont nourri cette volonté. La collecte est perçue comme le moyen de présentifier des ancrages familiaux mais également d’être les garants de territoires contestés, même éloignés des territoires où s’opérait la collecte. Ce qui se joue alors n’est pas seulement l’affaire d’une administration territoriale des lieux de résidence de ceux qui se mobilisent, mais aussi l’affaire de mémoires politiques qui sont reçues en héritage. Ces scènes d’engagement dans les collectes invitent à considérer des collectifs mouvants, aux implantations qui sont incertaines et des effets de reterritorialisation qui adviennent là où on ne les attend pas toujours.

Collecter “l’ici” dans le territoire traduit des liens qui sont affectifs noués avec ce territoire, mais aussi avec un autre territoire, ailleurs, que l’histoire personnelle et internationale va inscrire dans le registre d’une familiarité,  comme l’a mis en évidence Yael Navaro-Yashim à propos de la “mélancolie spatiale”(2). Collecter des traces favorise la domestication d’une histoire collective complexe, donnant sens à une histoire plus personnelle, pouvant être commémorée.

C’est un territoire diffus, fragmenté, qui permet de considérer des lieux de mémoire comme lieux d’ancrages, qui ne sont qu’un ingrédient parmi d’autres pour donner forme à ce que Jean-Louis Tonatore appelle “l’espace de la mémoire”(4). Il est possible d’agir à distance et à proximité à travers la collecte, avec des effets qui se jouent aussi bien à l’échelle locale qu’à une échelle plus lointaine. Cette réciprocité est sensible dans l’intervention de ceux qui vivent “ici”, sur le territoire mais dont l’histoire familiale est remplie “d’ailleurs”, situation que l’on peut retrouver dans le cas des immigrés, des émigrés, des expatriés mais aussi de leurs descendants. Cet exemple révèle des effets différés, à distance, de biens familiaux dans lesquels résonne l’histoire internationale et post coloniale. Tout ceci enclenche un mécanisme d’ancrage et de déterritorialisation permettant de rendre sensibles des autochtonies qui sont elles mêmes multi situées.  Finalement, l’identification patrimoniale est le fruit d’une mise en dialogue entre la sphère publique et la sphère privée, entre des “ici” et des “ailleurs”, plus que véritables des effets de revendications communautaires.

Au-delà de la monstration d’une appartenance en réseau, tributaire de relations internationales et d’identités composites, au-delà d’une simple réaction à la perte programmée, la collecte laisse entrevoir des effets territoriaux plus composites et diffus que ce que l’on peut envisager de prime abord.

Les enquêtes-collectes du MuCEM, par Aude Fanlo

Dans son intervention, Aude Fanlo, responsable du département recherche et enseignement, MUCEM, revient dans un premier temps sur l’ancrage historique des enquêtes-collectes du Mucem, en faisant le lien avec l’héritage du MNATP. Elle poursuit en s’interrogeant sur les façons de mener ce travail d’enquête-collecte en faisant cohabiter les différentes échelles qu’il concerne (individuelle, locale, nationale, internationale). Elle livre plusieurs pistes, illustrées par des exemples concrets.

Des ATP au Mucem : une tradition de la collecte

Aude Fanlo aborde les évolutions et les glissements des enquêtes-collectes au sein du Mucem, à travers son histoire et l’héritage du musée national des Arts et Traditions Populaires (MNATP). Revenir sur l’histoire du MNATP permet de rappeler le primat ethnographique, la centralité du terrain et des recherches coopératives. Georges Henri Rivière, fondateur du MNATP, souhaitait fortement arrimer le musée à l’ethnographie, et constituer des collections pour enrichir les fonds des folkloristes. L’objectif était alors de fonder un musée laboratoire, de développer des relations étroites avec le CNRS, et de fonder une chaire d’enseignements à l’École du Louvre pour contribuer à la création de compétences de collecteurs, qui seront initiés à l’ethnographie pour assurer ces collectes. Encore une fois, le primat du terrain est primordial dans la vision de Georges Henri Rivière.

Aude Fanlo illustre son propos avec l’exemple de la mission Aubrac : les recherches coopératives, menées sur un périmètre régional, ont permis de récolter 1000 objets, 10000 photos, 4000 phonogrammes, 12 films. Cette collecte montre la philosophie de l’entreprise qui semble préfigurer celle de la logique de l’inventaire général des patrimoines : conserver de manière systématique et encyclopédique, pour le musée, un répertoire de formes et de pratiques, par le biais d’un quadrillage du territoire.

Avec le tournant de la nouvelle muséologie et l’essor des musées de société, l’approche patrimoniale devient celle d’une sauvegarde d’urgence. De grands chantiers de collectes sont mis en œuvre, et participent à l’élaboration d’une identité ou d’un roman national. Les écomusées deviennent des fabricants et des animateurs d’écosystèmes, aux échelles régionale ou locale.

Le rapport au terrain, tel qu’exposé ici par Aude Fanlo au prisme de l’histoire, était exploré dans l’exposition Folklore, qui s’est tenue au Mucem en 2020-2021(4), et qui rappelait cette manière de faire des terrains, reliant artistes et ethnologues. La publication “Terroir-isme/Terroirs et terrains”, consultable en ligne (5), relie les expositions Folklore & le Grand Mezze, qui ont eu lieu pendant le confinement.

Multiplicité des échelles de l’enquête-collecte

Le passage des ATP au Mucem engendré un élargissement historique, géographique et disciplinaire. L’enquête va alors se définir selon d’autres logiques territoriales. Le Mucem s’attache à traiter, à travers les enquêtes-collectes, à la fois les récits à l’échelle individuelle, l’échelle locale (car l’implantation à Marseille a influencé la définition du Projet Scientifique et Culturel), à l’échelle nationale (car c’est un musée national), et l’échelle internationale (car c’est l’objet du musée).

Aude Fanlo, à travers plusieurs exemples, expose plusieurs stratégies possibles pour composer avec ces différentes échelles.

  • Rééquilibrage géographique des fonds géographiques

Les fonds du Mucem étant en majorité français : comment faire lien avec des terrains autour de la méditerranée ? Ce rééquilibrage peut se faire par le biais d’acquisitions, comme ce fut le cas lors de l’acquisition de silos à grains en terre crue au Liban, en 2020, exposés dans l’exposition Le Grand Mezzé (6). Il peut également prendre la forme d’enquêtes, comme celle menée par Claire Calogirou à partir de 2001 autour des tags et graffs (7), ou encore l’enquête sur les bijoux traditionnels, menée par Marie-Pascale Mallé et Françoise Dallemagne autour des enjeux identitaires et techniques des bijoux traditionnels, et ayant servi à compléter un fonds existant de bijoux marocains (8).

  • Circulations et itinérances

Une seconde manière de composer avec ces échelles est de s’emparer des sujets depuis la question des mobilités. Le travail mené sur l’ethnographie des lieux saints partagés en Méditerranée (9) a, par exemple, permis de parler des tensions entre les monothéismes à travers les pèlerinages et les pratiques votives. De la même manière, la question des mobilités a été abordée avec le travail autour des communautés Roms, à travers une enquête-collecte qui donnera lieu à une exposition (10).

  • Mise en perspective du local

Enfin, une troisième façon de s’emparer de ces échelles est de partir des sujets propres au territoire de proximité, et de les mettre en perspective avec d’autres échelles géographiques.

Ce fut le cas avec les acquisitions faites en 2018 auprès de Fatima Rhazi, sur les tenues de mariages marocains, qui parlent des permanences et des réinventions du mariage marocain.

L’enquête-collecte menée aux Baumettes, avec l’inventaire du patrimoine en PACA et avec Zoé Carle (post-doctorante Labexmed-CNE/Mucem), a permis une exploration d’une problématique locale, autour de l’étude ethnographique des écritures murales dans les Baumettes (11).

Ces différents exemples ont permis à Aude Fanlo, à travers le cas des travaux menés au Mucem, d’explorer la thématique des enquêtes-collectes et de leurs liens au territoire qu’elles construisent et documentent.

Le Museon Arlaten et son territoire, par Françoise David

Françoise David, responsable du Service Recherche-Muséographie du Museon Arlaten (Arles), en charge des enquêtes-collectes sur le terrain et de la réalisation des expositions temporaires, présente ici le Museon Arlaten (Arles, Bouches-du-Rhône), qui est l’un des plus anciens des musées d’ethnographie régionale en France. Elle y raconte comment ce musée a contribué à créer et à développer depuis la fin du 19e siècle un sentiment d’appartenance à un territoire, à une culture, sentiment qui est encore assez fort en Provence rhodanienne aux Arlésiens. Elle nous parle également de l’évolution du rapport réflexif avec la population : d’abord un rapport militant à la création du musée, didactique et teinté d’idéologie dans les années 1940 et plus analytique et distancié aujourd’hui.

Cette intervention s’appuie sur les travaux de Dominique Séréna-Allier (Conservatrice honoraire du Museon Arlaten), Sylvie Sagnes (ethnologue) (12) et Anaïs Vaillant (ethnologue).

  • La création du musée et la collecte initiale

L’origine du musée est intrinsèquement liée à l’histoire de Frédéric Mistral, son fondateur, écrivain en langue provençale et poète né dans les Alpilles. Auteur du dictionnaire français/occitan “Le Trésor du Félibrige”, il crée en 1850 “Le Félibrige”, association dont le but est de conserver et promouvoir la langue et la culture du midi. Tout cela participe d’une volonté d’affirmer la singularité de la culture provençale, contre la centralisation. La création du Museon Arlaten, dans le cadre du mouvement régionaliste à la fin du 19e siècle, témoigne de la volonté de préserver la culture sous ses formes matérielles et immatérielles.

En octobre 1895, Mistral évoque dans le journal provençal  « L’Aïoli » un projet de musée régional encyclopédique, un “Panthéon de la Provence”, d’abord pensé au Palais des Papes à Avignon, comprenant notamment un musée d’ethnographie. Ce projet global ne voit pas le jour, mais le musée d’ethnographie est créé à Arles, devenant un lieu de mémoire recueillant les traces matérielles des modes de vie, croyances et coutumes. Ici donc, les objets ethnographiques sont considérés comme signes d’une Provence authentique, “une nouvelle manière de renforcer, voire de créer, des sentiments d’appartenance, de retrouver une cohésion culturelle régionale”(13).  Mais il y a urgence à rassembler des objets témoins de pratiques et de représentations, face à un sentiment de perte qui touche la France et l’Europe. Mistral fait appel à la population locale dans l’Aïoli et rédige un manuel de collecte, sur le modèle de celui du musée du Trocadéro. Une chronique est tenue dans ce même journal, et dans un journal français “Front républicain” pour informer les lecteurs aux travaux et remercier chaque donateur.

D’après Sylvie Sagnes, il se noue même avant la création du musée une relation triple avec le public local, qui est à la fois le destinataire et le sujet du musée, tout en étant acteur puisque participant à la constitution de la collection.

C’est la fête de la Provence, la fête de la Poésie, la fête de la France populaire, parce que vous verrez tout à l’heure tout ce que le peuple a donné pour contribuer à ce musée.”

(Frédérique Mistral lors de l’inauguration)

  • La démarche de sauvegarde : un laboratoire de réinvention des traditions

Le Museon est au cœur du processus de sauvegarde, mais également d’invention et de fixation de la tradition. Par le biais de la mise en exposition des collections s’opère un processus de sélection, de codification et d’emblématisation des traditions. Le musée a donc une fonction performative double : sa création et son existence témoignent d’une part de la fin d’un mode de vie et de l’autre, lui redonne de la vivacité en réinventant les termes de la tradition. Il crée un imaginaire emblématique de la Provence qui s’entremêle avec des pratiques populaires qui disparaissent. Le Museon Arlaten devient donc un lieu de transmission de la culture locale et se transforme en objet de tradition et d’affection pour les Provençaux qui y font l’expérience de leur autochtonie. Le musée partage avec les habitants une familiarité, une intimité qui est celle d’une identité partagée.

Pour les Arlésiens, le Museon Arlaten, ce n’est pas un musée comme les autres, c’est une prolongation de chez eux, de la vie de leur famille, de la vie de leurs grands-parents

Ce musée, il est nos yeux, il est nos mains, il est notre respiration pour les vieux Arlésiens. Nos ancêtres sont là, nos racines sont là. Quand on ne sait plus où aller, moi je vais aussi bien faire une prière à Saint-Trophime que je vais au Museon Arlaten” (Propos recueillis par Sylvie Sagnes)

  • La vocation pédagogique des objets

La vocation pédagogique du musée est développée dans les années 1930-1940 par Fernand Benoît, conservateur du Museon Arlaten : le musée joue le rôle d’un centre d’éducation et d’application. Par exemple, en offrant des pièces de mobiliers aux artisans souhaitant perpétuer les savoir-faire, ou en décrétant la bonne manière de porter le costume d’Arles.

Le rapport du musée au public va s’infléchir : ce n’est plus le musée du peuple, mais un lieu où la population doit venir s’instruire. Cela correspond à une mouvance générale des musées de folklore qui deviennent des outils d’un projet culturel puisant ses références dans un passé instrumentalisé. Cet aspect est toujours présent actuellement.

  • La création de pratiques culturelles

Au-delà de la collecte, le projet de Mistral impliquait que ce musée soit celui de “la vie vivante”, induisant que les collections, comme instrument de la culture provençale, s’imposent comme génératrices de pratiques culturelles et sociales. Cette renaissance du Midi se traduit par la création de nouveaux rituels, comme la Fèsto Vierginenco (“La fête des Vierges”). En 1903, Honoré Dauphin organise une petite cérémonie dans le musée pour encourager les jeunes filles à enfiler le costume de l’Arlésienne. En 1904, Mistral va en faire au Théâtre Antique d’Arles une cérémonie en grande pompe : l’Arlésienne est érigée en symbole de la culture provençale. D’ailleurs dans le musée même, au sein de la section des Costumes du 20e siècle, on ne retrouve pas de costume sur mannequin ou dans des diorama puisque l’ambition était réellement de porter ce costume dans la ville. Cette célébration se tient encore aujourd’hui, tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, où les jeunes filles prennent le costume en ruban.

De manière plus générale, des traditions sont créées et marquent aujourd’hui le calendrier des festivités d’Arles : Le Fête du Costume en 1923, l’élection de la Reine d’Arles en 1930, et plus récemment la cérémonie des Mireietos en 2011. Les objets liés à ces fêtes vont être immédiatement collectés, exposés. Ces cérémonies nécessitent un passage au Museon Arlaten, qui reste un élément symbolique fort, même s’il n’initie plus ces pratiques culturelles.

  • Les effets du lien entre musée et habitants sur la rénovation muséographique

Les réflexions sur une rénovation du musée ont débuté dans les années 1990 lors d’un séminaire sur les musées régionaux d’ethnographie. Dominique Serena-Allier jette les bases d’un projet permettant au musée de conserver sa singularité en tant que “lieu de mémoire” (mémoire des musées d’ethnographie et mémoire de la société provençale). Le principe d’un musée du musée a été imaginé, peaufiné et mis en place, pour sanctuariser au maximum les présentations anciennes, espaces historiques, tout en offrant au visiteur aussi une approche réflexive sur la mise en scène du musée du 19e siècle à nos jours. Un autre aspect, demandé par les équipes du musée et ses visiteurs, c’est l’ouverture des collections permanentes vers la Provence du 21e siècle. Depuis une quinzaine d’années, le musée entreprend des enquêtes-collectes (environ 3 ans) pour revisiter les fondamentaux du parcours du musée (le Costume, la Bouvine par exemple) et d’ouvrir de nouvelles dimensions non explorées (les migrations, le monde ouvrier, etc.). Certains résultats de ces enquêtes ont donc intégré le parcours rénové du musée.

Depuis la réouverture du musée le 19 mai 2021, les commentaires des visiteurs semblent indiquer que le pari a été remporté, avec le sentiment d’avoir retrouvé le musée et le plaisir d’y voir des beautés architecturales.


Notes de fin

(1) Programme consultable en ligne, sur le site internet du Mucem, https://www.mucem.org/programme/la-collecte-ethnographique-dans-les-musees-de-societes-0#:~:text=Le%20projet%20de%20collecte%20ethnographique,administratif%20parfois%20long%20et%20sinueux

(2) “Affective Spaces, Melancholic Objects: Ruination and the Production of Anthropological Knowledge.” (Malinowski Memorial Lecture). Journal of the Royal Anthropological Institute (JRAI) 15: 1 (2009), 1-18

(3) TORNATORE JEAN-LOUIS (2010). « La reconnaissance pour mémoire. Un parcours dans l’espace de la mémoire de la « Lorraine sidérurgique » » . L’invention de la Lorraine industrielle. Quêtes de reconnaissance, politiques de la mémoire, Riveneuve

(4) Exposition Folklore, Mucem, novembre 2020-février 2021, commissariat: Marie-Charlotte Calafat et Jean-Marie Gallais. Exposition conçue et organisée par le Centre Pompidou-Metz (du 21 mars au 21 septembre 2020) en partenariat avec le Mucem. https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/folklore

(5) « Terroir-isme »,  https://www.mucem.org/media/7464

(6) Exposition Le Grand Mezzé, Mucem, mai 2021 – décembre 2023, commissariat:  Edouard de Laubrie et Lucas Gomez. https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/le-grand-mezze

(7) CLAIRE, CALLOGIROU. (2001 – 2006). Tag et graff, un «art illégal» au musée. https://www.mucem.org/node/43

(8) MALLE, MARIE-PASCALE, DALLEMAGNE, FRANCOISE (Mucem). (2017 – 2020). Productions et usages contemporains de la bijouterie traditionnelle en Méditerranée. https://www.mucem.org/recherche-et-formation/enquetes-collectes

(9) Exposition Lieux saints partagés, 2015.  https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/lieux-saints-partages

(10) JULIA, FERLONI (Mucem), ELISE, OLMEDO (post-doctorante Labexmed-Mucem), ALINA, MAGGIORE (doctorante Idemec/Mucem). (2019 – 2021). « Savoir-faire et métiers romani ». mucem.org/recherche-et-formation/enquetes-collectes

(11) ZOE, CARLE. « Slogans et graffitis contestataires : des voix aux murs » (post-doctorante Labexmed-CNE/Mucem). https://www.mucem.org/recherche-et-formation/enquetes-collectes

(12) Sylvie Sagnes (dir.) Images mentales, représentations de l’identité : le Museon Arlaten. Enquête sur commande du Museon Arlaten pour le compte du IIAC-Equipe LAHIC, 2005-2009

(13) DOMINIQUE, SERENA-ALLIER, SYLVIE, SAGNES. (2009). “Dans le miroir du temps”, Les nouvelles de l’archéologie. n°117. p. 6 – 12.


Le cycle est organisé grâce au soutien financier de la DRAC de la Région Provence-Alpes-Côtes d’Azur et en partenariat avec l’Université d’Aix-Marseille, et l’association Med Arts.

 

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