Articles

Compte-rendu de la journée de réflexion « Musée à rénover » du Museon Arlaten

[Illustration : Anonyme, Les Dames Arlésienne, Mandolinistes, Direct Mezzacap Despinasse, entre 1882 et 1888, Musée Carnavalet, Collection en ligne, Paris Musées]

Lebat, Cindy

Le vendredi 15 octobre, six mois après la réouverture du Museon Arlaten (Arles) et après 11 années de fermeture pour travaux, s’est tenu dans ce lieu le deuxième volet de journées de réflexion sur le thème des « musées à rénover ».

Nous dressons ici un compte-rendu de la table ronde : « Rénover un parcours muséographique, entre héritage et innovation », modérée par Serge Chaumier et faisant dialoguer les voix de Françoise David (responsable du secteur Recherche – muséographie – expositions du Museon Arlaten), Frédéric Ladonne (architecte-programmiste, atelier FL&CO), Jean-Claude Duclos (conservateur honoraire en chef du patrimoine, ancien directeur-adjoint du Parc de Camargue et ancien directeur du Musée Dauphinois) et Estelle Rouquette (directrice adjointe du Parc naturel régional, conservateur du Musée de la Camargue).

La table ronde s’est centrée sur la tension qui peut exister, lors de projets de rénovation de musées, entre le soucis de respect d’un héritage, et l’exigence d’innovation. Cette question est abordée à travers deux études de cas : celui du Museon Arlaten, et celui de l’écomusée de la Camargue.

Entre héritage et innovation : les cas particuliers du Museon Arlaten et du Museon Camarguen (musée de Camargue)

Avant de laisser la parole aux intervenants, acteurs et actrices des projets de rénovation des musées évoqués, Serge Chaumier rappelle à quel point l’héritage est « à la fois une force et une contrainte », contrainte qui peut s’avérer parfois lourde à porter dans un contexte de rénovation. Les musées peuvent se trouver alors face à une injonction paradoxale, entre préservation d’un héritage et innovation. Selon Serge Chaumier, le Museon Arlaten est un des musées les plus aux prises de cette injonction paradoxale. En effet, les présentations expographiques y sont en elles-mêmes des objets de patrimoine. Il  est difficile d’innover, dans la contrainte de conserver en l’état des dispositifs expographiques. Tout le défi consiste alors, pour Chaumier, à concilier des niveaux de lecture conjuguant les collections et l’histoire de la muséographie.

Le cas du Museon Arlaten

L’intervention de Françoise David ne peut faire l’impasse sur un rapide rappel sur l’histoire du Museon Arlaten, et l’héritage de Frédéric Mistral, écrivain régionaliste qui a œuvré pour lutter contre un sentiment de perte face aux changement rapides qui affectent la Provence, et plus globalement la France. (pour en savoir plus : se référer au CR de l’intervention de Françoise David dans la Rencontre muséo Paca de juin 2021 – https://metis-lab.com/2021/07/04/compte-rendu-de-la-rencontre-museo-paca-du-15-juin-2021-collections-museales-racines-dun-territoire/)

Françoise David rappelle ensuite le contexte de rénovation du Museon Arlaten : l’idée d’une rénovation est présente depuis plus de 30 ans, et a nécessité de construire un solide projet, car « on était sur un terrain un peu glissant », dit-elle, dans un musée où les collections et sa présentation constituaient conjointement un témoin de l’héritage de la Provence rhodanienne.

L’idée d’une rénovation a été, à son origine, reçue assez frileusement par la population locale, mais aussi pour la communauté muséale, qui voyait dans le Museon Arlaten, d’après Françoise David, une sorte de témoin, de mémoire de l’histoire de la scénographie. Il fallait donc envisager de préserver le musée dans son entier, et non uniquement les collections. Mais dans le même temps, il fallait permettre une ouverture à la Provence du 21è siècle, autour de la question de l’adaptation, de la réinvention de mouvements culturels autour de la tradition.

Françoise David poursuit en exposant les réponses scénographiques choisies par l’équipe, pour s’adapter au mieux à ces impératifs. Une scénographie découpée en séquences chronologiques a été privilégiée :

  • 1880 – 1920, fondée sur l’œuvre de Frédéric Mistral et d’Émile Marignan, et plus largement sur les folkloristes du 19è siècle et les expositions universelles ;
  • 1930 – 1950, s’appuie sur le travail du conservateur F. Benoît, qui conserve l’héritage mistralien tout en assurant une mise à jour scientifique des collections ;
  • 1960 – 1980, se base sur le travail muséographique de Georges Henri Rivière, qui a très largement participé à la réflexion autour des musées régionaux ;
  • à partir des années 1980, présente le travail de terrain du Museon Arlaten.

Les choix de thématiques et d’objets ont cherché à s’adapter à ces séquences chronologiques. Parmi ces choix, certains s’imposaient d’eux-mêmes, comme celui de la conservation des dioramas, qui constituent un élément clé du musée depuis son origine.

Puis, Françoise David explique que c’est le travail avec l’architecte (Michel Bertreux) et l’assistant à maîtrise d’ouvrage (Frédéric Ladonne) qui a ensuite fait évoluer le projet : il a permis d’alléger des contraintes liées à l’idée enfermante de « musée du musée », qui laissait peut de marges de manœuvre, notamment sur la présentation des objets du contemporain.

Le plancher de verre en est une illustration : il permet d’alléger une contrainte architecturale, et vient caractériser une période (1930/40) qui ressemble pourtant beaucoup à la précédente. Le plancher de verre permet donc au visiteur de s’apercevoir qu’il entre dans un nouveau temps, une nouvelle séquence. Le jeu sur les couleurs des salles a lui aussi permis de sortir de l’imitation du musée original, en s’inspirant des musées de Beaux-Arts. De plus, des ambiances lumineuses différentes caractérisent chaque séquence.

Le plancher de verre du Museon Arlaten, photographie du Museon Arlaten.

Frédéric Ladonne prend la parole suite à François David. Arrivé en 2014 sur le projet, il a eu en charge l’AMO (Assistance Maîtrise d’Ouvrage), et a eu à coeur d’éviter un « combat » entre la conservation et l’innovation architecturale. Par la présentation du travail réalisé dans le cadre de la rénovation du musée (notamment la présentation du projet architectural de la galerie Castellanne), Frédéric Ladonne explique à quel point la culture du bâtiment et la culture des collections sont très différentes.

2ème cas : le musée de Camargue

Jean-Claude Duclos (conservateur honoraire en chef du patrimoine et ancien directeur-adjoint du PNR de Camargue) prend la parole pour présenter ce qu’il estime être un cas de rénovation plus « modeste » : celui du musée de Camargue.

Plus restreint que celui du Museon, le projet de rénovation du musée de Camargue a tout de même tenu a rester dans la filiation du Museon Arlaten : les deux établissements ont été conçus sans collections préexistantes, et sont tous les deux dédiés au patrimoine et au folklore local.

Jean-Claude Duclos revient, dans son intervention, sur l’historique de la création des PNR et des écomusées qui leur sont liés. En 1966, Jean Blanc est chargé de piloter une réflexion sur la conception des PNR. Puis, en 1967, la notion de « patrimoine naturel et culturel » apparaît pour la première fois dans un texte officiel. Les parcs sont, dès leur origine, pensés comme des espaces à la fois naturels et culturels, fondé sur l’idée d’une conservation, d’une préservation écologique et d’une forte valorisation du territoire. Malgré cela, le parc de Camargue a suscité, à sa création, une certaine défiance de la part des Camarguais.

Entre 1971 – 1973, c’est la période de créations des écomusées au sein des Parcs Naturels Régionaux, suivies de près par George Henri Rivière, qui les conseille (citons, à titre d’exemples, l’écomusée du Creusot, celui des Monts d’Arrées, de Marquèze, et bien sûr de Camargue).

C’est en 1973 que se structure le projet d’écomusée de la Camargue, comprenant un musée et un sentier de découverte des marais camarguais. Georges Henri Rivière, qui a largement contribué à la réflexion sur les écomusées, estime qu’il faut, dans ce nouvel établissement, construire une muséographie qui contribue à abolir les frontières disciplinaires, et privilégiant une approche chronologique. De plus Jean-Claude Duclos rappelle que, dès sa création, le musée de Camargue  a à cœur de mettre l’ensemble des textes en deux langues : français et provençal.

En 1975 est organisée une campagne d’ethnologie de sauvetage, collecte d’urgence faisant participer activement la population locale.

Jean-Claude Duclos rapporte les propos de Georges Henri Rivière : selon lui, un écomusée implique nécessairement l’existence d’un territoire, d’une population qui y est liée, et une activité et une implication associative forte. Le musée est un instrument au service de ce territoire et de sa population.

Estelle Rouquette, directrice adjointe du PNR et conservatrice du Musée de la Camargue, prend la suite de l’intervention de Jean-Claude Duclos pour évoquer la prise en compte de la question de l’innovation au musée de Camargue.

En 1993-1994, d’importantes inondations obligent le musée à fermer pendant plus d’un an. S’en est suivie une importante perte de fréquentation, accélérant la nécessité de rénovation. Le premier projet de rénovation voit alors le jour en 1995.

Il faut attendre 2003 pour que le PSC pour la rénovation et l’extension soit validé par la direction des patrimoines du ministère de la culture. Une étude préalable réalisée en 2006 estime le coût des travaux à 4 millions d’euros. A son arrivée en 2008, Estelle Rouquette se trouve donc face à un projet de rénovation à réactualiser et qui est soumis a de fortes contraintes financières. Un deuxième projet abaisse le coût à 2 millions d’euros. Il est validé en 2009 par le service des Musées de France (SMF). La période 2009-2011 est consacrée à la programmation des travaux, la recherche de financements et à la mise en place d’un marché public pour la maîtrise d’ouvrage. Puis, en 2012-2013, la première tranche de la rénovation est réalisée.

Estelle Rouquette poursuit par une présentation de ce nouveau programme muséographique, se déployant sur 600m². Les lignes directrices de la muséographie sont les suivantes :

  • dégager l’espace central de la bergerie ;
  • laisser le libre choix du sens de la visite ;
  • valoriser les colletions photographiques ;
  • rappeler les présentations de 1978….
  • … tout en retrouvant l’esprit innovant qui caractérisait le museon camarguen.

L’aspect participatif est très important dans la programmation et la vie du musée, qui est considéré comme le point d’aboutissement de toute la mission du Parc.

Conclusion 

Les deux exemples choisis sont tout à fait complémentaires, mais à des échelles différentes. La tension entre l’injonction à l’innovation et le respect de l’héritage de ces musées est largement explorée dans les présentations de cette table ronde : on y comprend comment les réponses apportées par les muséographies choisies permettent de dépasser en partie les contradictions apparentes. L’implication et la participation des habitants semble constituer aussi, au travers de ces deux exemples, des incontournables pour assurer une appropriation réussie d’un musée rénové.

En tout état de cause, c’est bien la visite des deux musées évoqués qui saura mieux que toute description illustrer les propos rapportés ici. Pour en savoir plus – peut-être avant de se rendre dans ces lieux -, les ressources suivantes apportent de riches compléments :

Site du Museon Arlaten 

Les acteurs de la rénovation, sur le site internet du Museon Arlaten

Visite virtuelle en vidéo du Museon Arlaten 

Dossier de presse du Museon Arlaten 

CR Rencontre muséo Paca 

Musée de la Camargue 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s