Compte rendu de Rencontre

Compte-rendu de la Rencontre Muséo du 30 mars 2021 : « La participation au musée en temps de Covid, compromise ou réinventée ? »

Ballarini, Marie / Liautard, Maïlys

[Illustration : Artiste inconnu, Sketchbook: Souvenir of Naples, après 1821, the MET, New York, Collection en ligne]

Notre cycle sur « La participation au musée » (commissariat : Marie Ballarini et Maïlys Liautard) s’est terminé le 30 mars 2021, réunissant 50 professionnel.le.s, étudiant.e.s et chercheur.se.s sur Zoom-webinaire. Pour cette 3ème et dernière rencontre, nous ne pouvions ignorer l’actualité, et il s’agissait donc d’inscrire notre thématique dans ce contexte qui perdure depuis un an désormais, en interrogeant la participation au musée en temps de Covid : compromise ou réinventée ? Pour en discuter, cette rencontre accueillait les interventions de Florence Andreacola (Université Grenoble Alpes), Céline Chanas (Musée de Bretagne, FEMS) et Aude Fanlo (Mucem), dont nous vous proposons ici une synthèse – en plus d’une captation intégrale en ligne sur notre chaîne YouTube.

La crise sanitaire remet-elle en question les pratiques participatives, ou invite-t-elle au contraire à imaginer d’autres formes d’implication des publics ? Telle était la problématique soumise à nos trois intervenantes. Au-delà des difficultés rencontrées par les musées depuis le printemps 2020, cette rencontre fut surtout l’occasion de partager les réflexions, solutions et idées inventives suscitées par cette crise. Si la participation des visiteurs peut sembler compromise par les restrictions sanitaires et par la fermeture même des musées, nombre d’initiatives témoignent finalement d’une préoccupation plus que jamais d’actualité, et de nouvelles pistes à explorer.

« La participation & le musée : Vers une nuée de musées numériques individuels et fragmentés », par Florence Andreacola

Maîtresse de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Grenoble-Alpes, Florence Andreacola est notamment responsable scientifique du projet « IRS IDEX-Imanum », qui s’intéresse aux images produites par les visiteurs de musées et diffusées sur Internet. C’est dans ce cadre qu’elle mène, avec son équipe, une recherche autour du challenge #tussenkunstenquarantaine : né sur Instagram lors du premier confinement, ce défi international avait alors interpellé Florence Andreacola, qui en proposait une première analyse dans la rubrique Distances de l’Ocim dès avril 2020. Cet article a constitué le point de départ d’une recherche encore en cours, analysant un corpus foisonnant de près de 140 000 images qualifiées de « copies créatives », autant de réinterprétations d’œuvres d’art faites de mises en scène personnelles et d’objets du quotidien.

Florence Andreacola a souligné d’emblée la singularité de ce challenge émanant non pas des institutions muséales mais d’une initiative spontanée des publics (puisqu’inventé par trois amies hollandaises!). C’est seulement dans un second temps que les musées s’en sont emparés, encourageant et valorisant ces réappropriations de leurs œuvres – le Getty Museum en particulier (avec la publication dès juin 2020 de l’ouvrage Off the Walls : Inspired Re-Creations of Iconic Artworks), ou encore le PBA Lille (avec une exposition dédiée, se reporter à lintervention de Florence Raymond lors de la  rencontre précédente). S’est ainsi jouée « une rencontre entre les publics de la culture et les institutions ».

Image extraite du compte instagram @tussenkunstenquarantaine , présentée par Florence Andreacola dans son powerpoint.

Florence Andreacola a ensuite questionné le caractère innovant de ces « copies créatives », en les réinscrivant dans l’histoire de la copie, depuis la copie d’école jusqu’aux reproductions commercialisées, en passant par les détournements artistiques, les tableaux vivants, les reconstitutions performatives, ou encore la singerie comme genre pictural. La chercheuse a en outre distingué différentes intentions derrière la copie : l’apprentissage, la vente, l’humour et le pastiche, la démonstration d’une érudition, le transfert de valeurs symboliques, et/ou l’envie de créer une connivence avec et entre les spectateurs.

La chercheuse s’est alors demandé ce que devenaient ces pratiques préexistantes dans le contexte d’une culture numérique, tissant un lien entre les créations du challenge et les mèmes : à partir du travail de Kaplan et Nova (2016), elle caractérise ces productions par la « réplication mémétique » à l’œuvre, c’est-à-dire une duplication modifiée par une réinterprétation et une adaptation contextuelle. Cette dernière dimension est particulièrement marquante dans les créations parodiques du challenge, où l’on retrouve des éléments symboliques du confinement, des masques au papier toilette ! Mais certaines réinterprétations font aussi écho à l’actualité politique, notamment au mouvement Black Lives Matter ou au militantisme féministe.

En conclusion, Florence Andreacola a insisté sur le « haut degré de participation de la part des publics » que supposaient ces « copies créatives » – avec une connaissance préalable des œuvres ou du moins des canaux d’accès et des clefs de lecture, mais aussi une maîtrise des réseaux sociaux, ainsi qu’un sentiment de légitimité suffisant pour se réapproprier une œuvre en toute liberté. Une première question de recherche est donc celle du profil de ces publics et de leur degré d’expertise. Par ailleurs, cette participation témoigne-t-elle d’une réussite des démarches de numérisation et mise en ligne des collections ? Enfin, la notion d’« aura » du chef d’œuvre est-elle à réviser face à la liberté des réinterprétations ? Et comment analyser les réappropriations davantage politiques et engagées ? Autant de questions auxquelles la recherche menée tâchera d’apporter des réponses.

> Vous avez participé au challenge #Tussenkunstenquarantaine, ou votre institution l’a relayé auprès des publics ? N’hésitez pas à contacter Florence Andreacola (florence.andreacola@univ-grenoble-alpes.fr) afin de contribuer à cette recherche en cours !

> Retrouvez ici le PowerPoint illustrant l’intervention de Florence Andreacola.

La participation au sein de la FEMS en temps de Covid, par Céline Chanas

Céline Chanas est directrice du Musée de Bretagne et présidente de la FEMS, la Fédération des Écomusées et Musées de Société. Réseau national créé en 1989 rassemblant aujourd’hui 130 adhérents, la FEMS a eu tout son rôle à jouer depuis le début de cette crise sanitaire, nous a expliqué Céline Chanas, afin d’apporter son soutien aux adhérents et entretenir des liens de proximité et de solidarité entre les professionnel.le.s du réseau. Ce fut l’occasion d’élaborer une nouvelle stratégie numérique collective comprenant l’organisation de rencontres à distance, la création d’une newsletter, une offre de formation spécifique, et surtout la mise en valeur des initiatives des institutions adhérentes.

Ces initiatives en direction des publics s’avèrent nombreuses en matière de participation, et ce même en temps de confinement, en accord avec les valeurs et méthodologies propres aux musées de société et écomusées. Céline Chanas a ainsi cité plusieurs appels à participation, par exemple l’« appel à photographier le confinement en Bretagne » au Musée de Bretagne, ou encore « Mémoires de confinement à Villeurbanne », une collecte de témoignages par le Rize de Villeurbanne. Par ailleurs, le déploiement de médiations hors-les-murs constitue une alternative au numérique pour « renouer l’engagement avec les publics » de façon plus concrète : telle est l’ambition du vélo-cargo des Musées Gadagne, allant à la rencontre des habitants au sein de la ville, ou encore du projet épistolaire expérimenté par les Musées de Strasbourg auprès des scolaires.

Le déroulé de #Museocovid, extrait du PowerPoint de C. Chanas

 

Côté professionnel, la FEMS a lancé #Museocovid, un cycle de rencontres en ligne visant à créer un espace collaboratif d’échange et de réflexion ouvert à tou.te.s. S’inspirant de Muséomix et supposant un investissement actif des participant.e.s, ces rencontres ont permis de travailler en ateliers thématiques, de mai à novembre 2020, pour penser trois épisodes : la réouverture des musées, l’adaptation des médiations, la question du temps. Les ressources produites ont été mises en ligne sur le site dédié. Une expérience appelée à se poursuivre… Parallèlement, la FEMS a mis en place les “Je-dis” de la FEMS, qui remplacent les rencontres physiques régulières habituellement organisées : là aussi, le processus est contributif, avec des sujets proposés par les adhérents, et des rencontres faites de retours d’expériences partagés. Les questions abordées rejoignent d’ailleurs les problématiques de participation des habitants, centrales pour les écomusées et musées de société : le Je-dis #2 était ainsi consacré aux inventaires contributifs, le Je-dis #6 aux collectes participatives, tandis que le Je-dis #4 se demandait « Comment maintenir du lien avec les bénévoles ?» – des rencontres enregistrées à retrouver sur le site de la FEMS !

> Consultez ici le PowerPoint accompagnant l’intervention de Céline Chanas.

« Vivre au temps du confinement » – Collecte, enquête et participation, par Aude Fanlo

Responsable du département Recherche et enseignement au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), Aude Fanlo nous a présenté la collecte participative « Vivre au temps du confinement », initiée le 20 avril 2020 par le musée, un mois après le début du premier confinement. Lancé sur le site du Mucem et ses réseaux sociaux, l’appel a très vite connu un grand succès, abondamment relayé par le monde médiatique. Près de 600 propositions ont été reçues durant la période de collecte… et continuent à arriver malgré la clôture de l’appel au 31 mai 2020 ! Pour le Mucem, l’objectif était de pouvoir témoigner de cette « séquence historique » du confinement du point de vue du quotidien vécu par les individus (1) , en  cohérence avec les missions même d’un musée ambitionnant de « traiter de transformations sociales contemporaines fortes à partir de témoignages singuliers ». Cette démarche de l’enquête-collecte fait d’ailleurs « partie de l’ADN » de tout musée de société. L’appel était en outre un moyen de faire vivre le musée fermé et de maintenir le lien avec les publics.

Plus qu’un appel aux dons, Aude Fanlo a précisé qu’il s’agissait d’abord d’une collecte de photographies et de témoignages ; il était en effet demandé d’envoyer par mail la photographie d’un objet accompagnée d’une explication sur l’origine, l’utilisation et le sens de l’objet dans le contexte du confinement. Un tiers des contributeurs toutefois ont été invités à envoyer physiquement les objets, destinés à entrer dans les collections du musée. Les objets reçus relèvent de registres très différents, des plus ludiques et humoristiques aux plus douloureux. Aude Fanlo nous en a dessiné une typologie, composé d’objets… :

  • liés directement à la pandémie, tels masques, gants, gel hydroalcoolique
  • liés aux solidarités, au mouvement de 20h pour applaudir les soignants aux balcons, des banderoles de soutien ou de communication avec ses voisins
  • liés au temps, à sa ritualisation, des activités pour passer le temps, des journaux intimes, ou encore l’école à la maison (2)
  • liés à l’espace, à l’impossibilité de sortir, au rapport entre intérieur/extérieur, entre espace personnel/professionnel
  • DIY, créatifs, artisanaux voire artistiques, reprenant souvent des objets emblématiques de la période (tel le papier toilette !)
Réponses à la collecte « Vivre au temps du confinement », images en ligne sur le site du Mucem

Une première restitution de cette collecte au sein du musée est prévue pour fin 2021 (3) , mais pour l’heure l’analyse se poursuit, nous a indiqué Aude Fanlo, l’étude se portant en particulier sur le profil des participants. De 11 à 77 ans, originaires des quatre coins de la France (voire de l’étranger), les répondants sont cependant des personnes qui avaient accès aux réseaux sociaux, et a priori dotées d’un intérêt pour le secteur culturel. Un sociologue a donc pour mission d’approfondir la collecte par des entretiens auprès des donateurs, mais aussi de la diversifier sociologiquement par des terrains ethnographiques notamment auprès de collectifs d’aide aux plus précaires. Mais d’autres acteurs institutionnels, patrimoniaux, associatifs, ont également procédé à des enquêtes-collectes durant cette période : l’objectif est désormais celui d’une mise en réseau, afin de croiser les approches et les résultats.

L’équipe de Mêtis remercie à nouveau chaleureusement les trois intervenantes, ainsi que l’ensemble des participant.e.s du webinaire.


Notes de fin

 (1)Toujours dans la perspective de documenter cette période, d’autres collectes participatives ont été lancées en particulier par les services d’archives (https://francearchives.fr/fr/actualite/224765841), à la suite de #memoiredeconfinement initié par les Archives des Vosges. Voir également la journée d’études de l’INP le 29 janvier 2021, consacrée au “Patrimoine au temps du confinement – Conserver la mémoire d’une histoire à écrire”.

 (2) A ce sujet, voir la collecte “éducation confinée” réalisée par le Musée national de l’Education à Rouen.

(3) Pour en savoir plus, voir le reportage de France Inter « Au Mucem, des objets racontent notre histoire du premier confinement », le 4 mars 2021 : https://www.franceculture.fr/societe/au-mucem-des-objets-racontent-notre-histoire-du-premier-confinement.

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