Eau-forte représentant des vignobles aux environs de Prague.
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Définir le musée : suite et fin d’un processus.

[ Illustration : Václav Hollar, Manière agréable de représenter divers lieux : vignobles aux environs de Prague, 17ème siècle, Paris, Petit Palais, Musée des Beaux Arts de la Ville de Paris, Collection en ligne, Paris Musées ]

Guiragossian, Olivia

« La définition du musée est morte, vive la nouvelle définition du musée ! »

La 25e Conférence Générale de l’ICOM, en 2019 à Kyoto, a certainement marqué les mémoires par la virulence des débats qui se sont déroulés lors de son Assemblée Générale Extraordinaire quasi-interminable, et par la décision finale de reporter un vote qui aurait dû voir l’adoption – ou le rejet – d’une nouvelle définition du musée. Il y a trois ans, nous nous étions ainsi quittés, sans véritablement savoir ce qu’il adviendrait de la définition du musée, inscrite dans les Statuts de l’ICOM, ni même de l’organisation, tant la fracture entre différents courants de pensée semblait inéluctable (1).

Les enjeux de la 26e Conférence Générale de l’ICOM, étaient facilement perceptibles : si Kyoto marquait le temps de la division, Prague se devait être celui de l’unité. Et avec comme arbitre, l’adhésion de la communauté muséale à une nouvelle « nouvelle définition » du musée. Pari gagné, car c’est dans une tout autre ambiance, à la fois apaisée et quelque peu soulagée, qu’Alberto Garlandini – Président de l’ICOM – a annoncé le 24 août 2022, lors d’une Assemblée Générale Extraordinaire particulièrement riche en émotions, les résultats d’un vote historique : l’ICOM a adopté sa nouvelle définition du musée. Et avec 92,41% des voix (dans le détail, 487 pour, 23 contre, 17 abstentions), tout laisse à penser que cette unité égarée, était retrouvée et célébrée.

« Un musée est une institution permanente, à but non lucratif et au service de la société, qui se consacre à la recherche, la collecte, la conservation, l’interprétation et l’exposition du patrimoine matériel et immatériel. Ouvert au public, accessible et inclusif, il encourage la diversité et la durabilité. Les musées opèrent et communiquent de manière éthique et professionnelle, avec la participation de diverses communautés. Ils offrent à leurs publics des expériences variées d’éducation, de divertissement, de réflexion et de partage des connaissances (2) ».

Rappelons-le, la définition du musée est inscrite dans les statuts de l’ICOM depuis la création de l’organisation en 1946. Pour autant, ce n’est pas la première fois que celle-ci est modifiée. La plus grande modification, dans sa structure et ses ambitions, est certainement la version adoptée en 1974, amendée depuis. Mais si en 1974, il s’agit d’une révision globale des Statuts de l’ICOM, devant permettre une plus grande démocratisation de l’organisation, le sujet de la définition du musée a pris une tout autre ampleur, notamment en 2019, par son autonomisation en tant que sujet de débat au sein de l’ICOM. Deuxième point qu’il nous semble important de mentionner : la définition du musée, dans le cadre d’une organisation professionnelle, a surtout pour objectif de « séparer le bon grain de l’ivraie », donc de déterminer les institutions pouvant être considérées comme des musées et d’orienter celles qui souhaitent l’être vers les critères définis par l’organisation.

Et cet événement, aussi important soit-il, ne doit cependant pas occulter les trois dernières années passées. Car outre la définition elle-même et le résultat de ce vote, c’est certainement tout le fonctionnement de l’ICOM qui a été remis en question.

1. L’ « après Kyoto »

La Conférence Générale de Kyoto s’est clôturée sur un certain goût d’inachevé, et avec un certain nombre de questions dont les réponses sont longtemps restées en suspens. Le report demandé à l’Assemblée Générale Extraordinaire ne devait pas être un refus net de cette proposition, jugée à la fois trop longue, verbeuse et politique. Mais comme de nombreux président.e.s de Comité nationaux et internationaux l’avaient soulignés (ICOM Europe, ICOM France et ICOFOM en tête), il fallait prendre le temps de consulter les membres de chaque comité pour véritablement entériner un processus annoncé comme « démocratique, participatif et transparent ». Mais finalement ce vote n’était-il pas, dans un sens, un vote de refus ? Fallait-il alors retravailler cette proposition ? En établir une nouvelle ? Qui serait en charge de ce travail ? Fallait-il établir une nouvelle méthodologie ? Cette version améliorée/retravaillée/refondue serait-elle votée de l’Assemblée Générale de l’ICOM en 2020 ?

Les mois suivants la Conférence Générale de Kyoto ont été marqués par deux mouvements assez distincts et contrastés, entre un certain immobilisme de l’ICOM même et de son Conseil Exécutif, et le dynamisme au sein des Comités nationaux et internationaux. D’un côté, le MDPP (Comité permanent pour la Définition du musée, perspectives et potentiel) alors toujours présidé par Jette Sandahl, présentait en septembre 2019 un nouveau plan de travail, laissé lettre morte par le Conseil Exécutif. Un nouveau comité permanent (un MDPP2, tel qu’il fût alors nommé) se dessinait dès janvier 2020, comme une version élargie, incluant des nouveaux membres de l’ICOM, parmi lesquels certaines personnalités s’étant exprimées en défaveur de la définition proposée à Kyoto. Ce nouveau comité devait alors soumettre le 15 mars 2020 une nouvelle méthodologie de travail, répondant notamment à la crainte d’un dialogue rompu avec les Comités nationaux et internationaux de l’ICOM. De manière parallèle, les Comités nationaux, internationaux ainsi que les Alliances Régionales organisaient dans le un certain nombre de consultations, de réunions, de discussions, de réflexions internes afin de faire le point non seulement sur l’échec de Kyoto mais de penser au futur de cette définition. D’une certaine manière, ces actions spontanées développées au sein des comités de l’ICOM – apparaissant parfois comme des leviers pour agir et reprendre la main sur un processus dont ils avaient été dépossédés – ont montré que finalement les discussions auraient dû avoir lieu plus tôt et surtout ce processus, décrit comme « participatif, transparent et inclusif » ne l’avait certainement pas été autant qu’il l’aurait dû.

Tout alors semblait s’orienter vers une résolution des dissensions internes à l’ICOM. C’était sans compter une importante vague de démission, à l’été 2020[3]], en pleine crise de la Covid-19, révélatrice des failles et l’affaiblissement effectif de l’organisation. Elle a entraîné dans son sillage deux membres du Conseil Exécutif (Léontine Meijer-van Mensch, Hilda Abreu de Utermohlen), la Présidente du MDPP2, Jette Sandahl, et cinq de ses membres (George Abungu, Afsin Altayli, Margaret Anderson, Luc Eekhout, and Rick West), et surtout, la Présidente de l’ICOM, Suay Aksoy. Dans les raisons évoquées pour expliquer leurs départs, l’on retrouve une même constante : un faible soutien du Conseil Exécutif de l’ICOM et notamment de son Directeur Général, et ses très larges défauts en termes de gouvernance et de management. Comme l’ont ainsi exprimé George Abungu, Margaret Anderson, Jette Sandahl, W. Richard West, Jr, dans une lettre diffusée en juillet 2020 : « L’incapacité du Conseil Exécutif à soutenir le travail et la place institutionnelle du MDPP/MDPP2 de manière constante, et encore plus lors moments particulièrement cruciaux comme l’Assemblée Générale Extraordinaire, reflète un sérieux dysfonctionnement ». À cela s’ajoutent le manque de ressources humaines, financières et ce que ceux-ci considèrent être un décalage entre les transformations effectives du monde des musées et l’incapacité de l’ICOM à prendre en charge ces modifications. Certaines de ces critiques ont été remises en perspective, notamment par la Présidente d’ICOM France, Juliette Raoul-Duval, dans une lettre publiée en réaction aux justifications des démissionnaires de l’ICOM. Celle-ci soulève notamment le positionnement de l’ICOM comme organisation professionnelle, ne pouvant laisser la place aux seuls « intellectuels » dans la gouvernance de l’organisation, l’absence de consultations préalable de linguistes et de juristes (pouvant être attribuée à un manque de ressources humaines et financières) qui aurait pu éviter un tel rejet  et la proposition de financements gouvernementaux qui auraient, dès lors, contribué à la politisation de l’ICOM. Au-delà de ces échanges accusatoires, qu’il ne s’agit pas ici de juger, cette situation n’est certainement pas inédite : il en va de même pour toutes organisations qui doivent remettre en question leur fonctionnement face à leurs propres évolution. Demeure cependant le sentiment, à l’été 2020, d’une véritable rupture. Dommage collatéral, la définition du musée, semblait alors repoussée à un avenir lointain.

2. ICOM Define : un nouveau comité pour une nouvelle méthodologie

La crise traversée par l’ICOM n’était, finalement, pas tant centrée sur les différentes visions du musée existant à travers le monde. Elle était surtout le symptôme d’une gouvernance défaillante, et d’un fonctionnement interne difficile, opaque, dont le nouveau Président désigné, Alberto Garlandini, a souhaité apaiser, par la tenue d’un audit externe, mais également par l’aboutissement du projet de nouvelle définition.

Pour marquer la rupture et engager l’ICOM dans une nouvelle dynamique, le MDPP2 s’est métamorphosé : par son nom, ICOM Define (Comité permanent pour la définition du musée), par sa co-présidence, partagée par Lauran Bonilla-Merchav (anciennement membre du MDPP) et Bruno Brulon Soares (Président d’ICOFOM), par les ressources humaines et financières allouées (toutes proportions gardées, évidemment). Et surtout, par sa méthodologie, point fort et robuste, validée par le Conseil Exécutif et engagée dès la fin de l’année 2020 pour aboutir à une version pouvant être soumise au vote en 2022.

Cette nouvelle méthodologie s’est constituée en 4 cycles de consultation, divisés en 11 étapes, et étalés sur une durée de 18 mois. Son objectif principal était ainsi à la fois de permettre à tous les membres de l’ICOM de participer, par le biais des consultations organisées par leurs comités nationaux et internationaux, et de donner l’accès à l’ensemble des documents de travail, afin que ceux-ci soient révisés et commentés au besoin. Pour marquer ce retour à la « participation, la démocratie et la transparence », c’est par une réunion publique, sous forme de webinaire, que l’ensemble des étapes ont été présentées aux membres de l’ICOM le 10 décembre 2020. Il était ainsi question d’afficher précisément et rigoureusement les différentes étapes qui allaient rythmer les activités de l’ICOM : la première consultation devait permettre d’assembler l’ensemble des travaux élaborés par les comités jusqu’alors, la seconde prévoyait de recueillir les mots et les concepts-clés à faire apparaitre dans la définition du musée, la troisième d’évaluer les mots et les concepts-clés émergents, et la quatrième de choisir une proposition parmi celles élaborées par ICOM Define.

Outre le rôle des comités de l’ICOM, cette méthodologie s’appuyait sur le travail d’analystes externes, tenus de réaliser une analyse qualitative et quantitative des termes proposés, garante d’une approche scientifique et partiale. À partir de cette base étayée, les membres d’ICOM Define pouvaient élaborer leurs propositions et leurs traductions, en se fondant sur les rapports publiés et sur un travail collectif. Outre la possibilité de consulter les documents publiés par l’ICOM, chaque étape s’est accompagnée de webinaires permettant aux coprésidents de présenter et d’échanger sur les différents résultats avec les membres de l’ICOM.

Bien évidemment, il n’existe pas de projet sans obstacles, et certainement sans critiques. Néanmoins, cette nouvelle approche, tirant les leçons de l’échec de Kyoto, a permis d’aboutir à une définition adoptée par la grande majorité de la communauté de l’ICOM. Si certains aspects ont été affirmés (le musée est une institution à but non lucratif) et la structure globale de la précédente maintenue, certains changements sont pourtant notables et novateurs. On y parle d’accessibilité et d’inclusion, de diversité et de durabilité, comme autant de préoccupations devant permettre aux musées d’être des outils pertinents dans la société. Le caractère professionnel et éthique devient une exigence et une boussole pour les actions des institutions. Les fonctions du musée sont légèrement modifiées, redonnant à la recherche sa primauté, alors que les missions s’enrichissent par « la réflexion et le partage des connaissances » que les expériences muséales doivent susciter.

3. Un passage à Prague

A Prague, les participants de la Conférence Générale était facilement repérables : badges d’identification autour du cou, tote-bag au design tchèque à l’épaule, et pour certains, des badges – accrochés un peu partout – « Votez oui pour la définition du musée », une initiative d’ICOM Costa Rica. Si au Japon, les âmes étaient échaudées, en République tchèque régnait plutôt un climat d’apaisement. Peut-être par lassitude d’entendre parler, encore une fois, d’un sujet finalement peu au centre des préoccupations quotidiennes des professionnel.le.s de musée ? Ou peut-être par le sentiment d’avoir été entendu, d’avoir travaillé ensemble, et de voir dans cet aboutissement, celui d’un travail collectif, mettant chacun au centre de ses responsabilités ?

La définition du musée a été au centre des discussions lors de la table-ronde “The power of the museum definition” et de l’Assemblée Générale Extraordinaire, prenant place le 24 août. Les interventions successives des membres d’ICOM Define étaient particulièrement orientées sur la méthode de travail et ses apports, permettant de mettre au jour « un socle commun » (“ a common ground”) aux musées dans le monde. Chédlia Annabi a souligné l’enrichissement due à la diversité (géographique, linguistique, professionnelle, générationnelle) des membres d’ICOM Define, permettant d’appréhender en profondeur, les concepts mis en avant dans la définition. Inkyang Chang a rappelé le contraste entre cet exercice, développé sur un temps long et les changements constants de la société, encourageant à continuer les réflexions et le processus. Pour Nicolas Kramar, les concepts de réflexion et d’inclusivité, apparus dans la nouvelle définition s’avèrent nécessaires pour répondre aux problèmes environnementaux et de durabilité. La nouvelle définition constitue donc notamment « une réelle opportunité pour les musées d’histoire naturelle de devenir des acteurs pertinents des changements de nos sociétés ». Quant à Muthoni Twanga, elle a témoigné du changement de dynamique au sein de l’ICOM, notamment dans la prise en considération des comités du continent africain, intégrés dans un processus continu de communication : 

Suddenly, the sleeping beauty was like “Oh, I guess I have to wake now”. It was a nice process that was implemented because at any point you wanted to wake up and join the journey, we accept you as you are. As we want you to accept us as we are (4).”

Quelques questions ont émergé, notamment sur la place du mot « recherche » (dont Marie-Clarté O’neill a rappelé que “To be listen to, museum people has to be experts, they are not enough considered as scientist (5)”), la traduction française du mot “enjoyment” en « divertissement » ou encore les conditions d’acquisition des œuvres notamment en contexte de conflit armé. L’occasion pour les membres d’ICOM Define de rappeler que le travail n’est pas fini : vont alors se poser les questions relatives à la traduction et à la mise en œuvre, notamment sur un plan législatif, de cette définition. Que, même si pour certains, elle ne va pas aussi loin qu’attendu, elle constitue un fondement commun pour le monde des musées. Que répondre à tous les critères n’est pas un prérequis, mais un objectif.

Le point d’orgue, marquant cette unité de parole et de vision, s’est exprimé lors de l’AGE. Après une présentation du processus, dans les trois langues officielles de l’ICOM, créditant tou.te.s les participant.e.s, les réactions ont été unanimes. Les exigences de démocratie, de participation, de transparence ont été respectées, engageant les membres de chaque comités (et leur redonnant par ce biais un certain dynamisme). Et parmi cette salve de compliments, quelques remarques, dont les réponses ont redonné souffle aux aspirations de l’ICOM : prendre en compte et encourager la représentativité géographique, réfléchir conjointement et localement aux traductions, engager dans ce mouvement, les législateurs et les gouvernements. Si l’effervescence était perceptible au sortir de cette Assemblée, les échos que celle-ci a rencontré hors des murs du Centre de conférence de Prague peut interroger à la fois sur les conséquences de ce vote, sur l’aspect effectif de la définition et surtout sur les nouvelles dynamiques à l’œuvre. Car, en effet, si les milieux anglophones et surtout, hispanophones, se sont fait le relai des changements que cette nouvelle définition implique, les réactions dans le milieu francophone se sont fait plus discrètes.

Ainsi à Prague, ce n’est pas tant l’unité du monde des musées qui a été actée, car pour ce faire, il faudrait prendre en considération l’ensemble du champ muséal, un champ bien trop divers pour répondre aux exigences d’une organisation professionnelle. Mais « l’unité dans la diversité », intitulé – ô combien juste – de la présentation de Lauran Bonilla-Merchav et de Bruno Brulon Soares, est certainement celle retrouvée, de l’ICOM.

Notes de fin


(1) Nous avions publié en septembre 2019 deux articles retraçant les enjeux et les débats autour de la nouvelle proposition du musée à retrouver ici et ici

(2) Définition à retrouver ici

(3) https://www.museumsassociation.org/museums-journal/news/2020/07/icom-museum-definition-row-rumbles-on/#

(4) « Soudain, la Belle au bois dormant s’est dit « Oh, je suppose que je dois me réveiller maintenant ». C’est un processus agréable qui a été mis en œuvre parce qu’à tout moment, si vous avez voulu vous réveiller et rejoindre le voyage, nous vous acceptons tels que vous êtes. Comme nous voulons nous accepter tels que nous sommes ».

(5) « Pour être écoutés, les gens des musées doivent être des experts, ils ne sont pas suffisamment considérés comme des scientifiques ».

1 réflexion au sujet de “Définir le musée : suite et fin d’un processus.”

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