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Dans les coulisses d’une « nouvelle » définition du musée.

Guiragossian, Olivia

[Image: Chusseau-Flaviens (diffuseur), Franzen, N° 150. Camara de la Reina. Palacio Real de Madrid, 1er quart du 20e siècle, Musée Nicéphore Niepce, Chalon-sur-Saône ]

Le 1er septembre 2019 s’ouvrait à Kyoto la 25e Conférence Générale de l’ICOM. Tous les trois ans depuis 1948, professionnels et penseurs du musée (et ils sont nombreux!) se réunissent autour d’un thème “spécifique” (cette année, “Les musées, plateformes culturelles : l’avenir de la tradition ») afin de faciliter les échanges culturels, promouvoir la coopération internationale ou aborder les questions d’actualité en proposant des solutions innovantes.

En cette saison de typhons donc, la communauté muséale aurait pu s’abattre sur cette agréable ville japonaise sans faire de vagues. Ce ne fut pas le cas, car un vote un peu particulier devait prendre le devant de la scène, reléguant à l’arrière-plan les questions de décolonisation et de développement durable qui constituaient l’épine dorsale de cette semaine de conférence.

Explications. En juillet 2019, l’ICOM proposait une nouvelle définition du musée, devant remplacer la dernière en date, adoptée en 2007.

Les musées sont des lieux de démocratisation inclusifs et polyphoniques, dédiés au dialogue critique sur les passés et les futurs. Reconnaissant et abordant les conflits et les défis du présent, ils sont les dépositaires d’artefacts et de spécimens pour la société. Ils sauvegardent des mémoires diverses pour les générations futures et garantissent l’égalité des droits et l’égalité d’accès au patrimoine pour tous les peuples.

Les musées n’ont pas de but lucratif. Ils sont participatifs et transparents, et travaillent en collaboration active avec et pour diverses communautés afin de collecter, préserver, étudier, interpréter, exposer, et améliorer les compréhensions du monde, dans le but de contribuer à la dignité humaine et à la justice sociale, à l’égalité mondiale et au bien-être planétaire.

Les réactions ont été – dès l’annonce de la proposition de la nouvelle définition – immédiates. Réfractaires souvent, enthousiastes également, mais passionnées et dans un certain sens, quasi-épidermiques et émotionnelles. Le sujet a fait couler beaucoup d’encre (numérique), à tel point qu’il pourrait paraître redondant de publier une énième analyse sur le sujet.

Ce n’est pas notre ambition. Réduire cette question à une simple querelle entre Anciens et Moderne (pensée comme le passage obligé de tous les changements historiques) ne nous semble ni pertinent, ni fructueux pour un débat qui n’en est qu’à ses débuts. A travers ce retour d’expérience et cette proposition d’analyse, nous souhaitons surtout comprendre les enjeux d’une nouvelle définition, la manière dont elle a été pensée à ses débuts, l’engouement et les critiques dont elle a été le sujet.

Autant d’éléments qui nous apparaissent essentiels pour la poursuite des discussions. Et pour comprendre pourquoi ce moment est historique.

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AUX ORIGINES D’UNE NOUVELLE DÉFINITION

I – Définir le musée ? Quelle idée !

Enjeux d’une nouvelle définition du musée

Pour beaucoup, définir le musée est une utopie tant le panorama muséal est divers. Pour d’autres, l’enjeu de cette définition n’est finalement que minime, puisqu’elle ne modifiera pas les fiches de postes, ni les problèmes de gestion du quotidien au sein des institutions culturelles. Pourtant les enjeux d’une nouvelle définition sont réels et palpables, ils s’étalent sur des problématiques de législation – et par extension de financement, de géopolitique ou encore de société. La plupart des pays ont établi par le biais de leurs textes législatifs ou de leurs organisations internationales des définitions du musées (Mairesse & Desvallées, 2005), répondant ainsi à cette question un peu naïve : “Qu’est-ce qu’un musée ?”.

Au-delà de son application, la définition du musée pose la question plus épineuse des contours du champ muséal, dont les limites sont mouvantes, et par ce biais, de la reconnaissance de la diversité des musées dans le monde.

Les définitions de l’ICOM – Ca part de là

Depuis sa création en 1946, l’ICOM (Organisation internationale des musées) s’est imposée comme la plus grande association de professionnels de musée, avec aujourd’hui 122 comités nationaux, 30 comités internationaux et 6 alliances régionales. Formaliser une définition du musée avait donc – et a toujours – pour objectif de définir qui peut adhérer ou non à l’organisation, et par conséquent d’établir des critères pour déterminer qui forme la population des professionnels de musées.

En 1947, c’était une définition assez statique, n’incluant pas le rôle, les missions et les objectifs du musée qui était établie :

Le mot « musée » désigne toutes les collections de documents artistiques, techniques, scientifiques, historiques ou archéologiques ouvertes au public, y compris les jardins zoologiques et botaniques, mais à l’exclusion des bibliothèques, exception faite de celles qui entretiennent en permanence des salles d’exposition. (Statuts de l’ICOM, 1946, Article II – Section 2. )

Depuis, il y en aura eu des adaptations, des réajustements pour correspondrent aux principes – maintes fois réinventés – des musées : 1947, 1951, 1961, 1974, 1989, 1995, 2001, 2007 sont autant d’années marquant l’évolution des définitions du musée, qui est bien loin d’être figée depuis 50 ans ! Le dernier changement majeur dans la structure de la définition de l’ICOM s’opère dans la version révisée en 1974, qui introduit une petite révolution avec son expression “au service de la société et de son développement” et met l’accent sur le rôle social du musée(1). La définition actuelle, adoptée en 2007, introduit des changements “mineurs” comme la mention du patrimoine immatériel – reconnu par l’UNESCO en 2003.

Un musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation. (Statuts de l’ICOM, 2007)

La définition de l’ICOM évolue, elle s’adapte aux changements du domaine muséal, aux relectures nombreuses de son rôle et de ses missions. Mais elle peut différer d’autres définitions élaborées par d’autres associations de musées, plus situées dans l’espace (Museums Association, American Association of Museums, etc.) : la question du “but non lucratif”, de la place des technologies de l’information et de la communication, de l’ordre et de la priorité donnée aux missions du musées comme la recherche, par exemple, ne correspond pas à toutes les institutions, sur toutes les régions du globe.

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Définition, législation…et UNESCO !

Dans ce magma “définitionnel”, la définition de l’ICOM s’impose donc comme la plus partagée à l’échelle internationale. Et son impact ne se limite pas aux contours de sa communauté professionnelle : pour de très nombreux pays ne bénéficiant pas de dispositifs législatifs élaborés concernant les domaines de la culture et des musées, elle fournit un cadre opérationnel. On ne sait pas par ailleurs combien de pays s’appuient sur cette définition pour leurs législations nationales, et il serait intéressant (bien que fastidieux) de faire un tel travail de recensement. La France par exemple, a sa propre législation (loi du 4 janvier 2002) et sa propre définition du musée, par ailleurs inspirée de la définition de l’ICOM. Mais dans certains cas, notamment pour des pays avec un réseau très dense de musées, comme le Brésil, elle est le soubassement d’une législation qui garantit un certain nombre d’éléments (sauvegarde, conservation, financement) pour les institutions reconnues comme “musée” par les autorités décisionnaires. Ne parlons même pas des pays dont l’implantation des musées est récente : cette définition est pour eux fondamentale.

A une autre échelle, celle de l’UNESCO, la définition du musée de l’ICOM a fait sa grande entrée dans les recommandations supranationales, notamment dans la Recommandation de concernant la protection et la promotion des musées et des collections (adoptée en 2015), née “d’une volonté de remplacer et d’étendre l’application des normes et des principes existants dans les instruments internationaux se référant à la place des musées, ainsi qu’aux rôles et responsabilités qui leur sont associés”(2).

Musées et enjeux sociaux – Ca arrive ici

Depuis le premier traité de muséologie moderne, Principles of Museum Administration (1896), George Brown Goode soulignait déjà l’importance de l’environnement dans lequel se situe le musée. Cette réflexion va dans le sens des réflexions contemporaines : le musée n’est pas une donnée en soi, il dépend du biotope dans lequel il s’intègre. Dès lors, il devient aisé de comprendre que l’évolution du musée va de paire avec l’évolution de la société dans laquelle il s’inscrit, ce qui n’est pas sans faire référence aujourd’hui aux multiples mouvements de réflexion portant sur les priorités du musée et sur son futur (Rapport Museums 2020 de la Museum Associations ; Rapport Musée du XXIe siècle produit par le Ministère de la Culture).

Ces problématiques sont aux fondements d’une réflexion et de la mise en place d’une nouvelle définition, comme le souligne le Rapport du MDPP (Comité permanent pour la définition du Musée, Perspectives et Potentiels). Comme le signale Jette Sandahl, présidente du MDPP :

“Une définition commune de ce que sont les musées et de ce qu’ils font, de leurs objectifs, de leurs fonctions et de leurs responsabilités, a servi d’épine dorsale à cette communauté mondiale des musées. […] Mais enraciné dans les systèmes de valeurs et les paradigmes scientifiques des siècles précédents, il s’avère de plus en plus inadéquat, car les musées font face aux défis du XXIe siècle et commencent à s’ajuster et réinventer radicalement leurs principes, politiques et pratiques en conséquence.”(3)

Il s’agirait donc de sortir du carcan imposé par les idées du XIXe et du XXe, de reconnaître l’existence d’une histoire que les musées n’auraient pas écrit jusqu’alors, mais aussi de s’adapter aux transformations particulièrement rapides de la société. Et parmis les problématiques soulevées (liste non exhaustive), nous retrouvons celles-ci :

  • « la définition du musée doit reconnaître l’urgence de la crise écologique et la nécessité d’élaborer et de mettre en œuvre des solutions durables ;
  • la définition du musée doit reconnaître et traiter avec respect et considération les différentes visions, conditions et traditions qui régissent les musées dans le monde ;
  • la définition du musée doit reconnaître et prendre en compte avec la plus grande attention la présence ou les répercussions des profondes inégalités sociétales et des asymétries de pouvoir et de richesses dans le monde, mais aussi à l’échelle nationale, régionale et locale. »

Face à l’absence d’une réflexion sur la place éthique, sociale et économique des musées, face à l’absence d’une référence sur la responsabilité des musées et les sociétés qu’ils servent, à l’absence de référence au colonialisme ou “toute autre forme de transmission du pouvoir et des richesse” (considérés à l’origine des collections des musées occidentaux), des voix se sont ainsi élevées pour inclure ces problématiques dans une nouvelle forme de définition du musée. Tels sont les enjeux de cette nouvelle définition.

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II – Méthodologie : dans les coulisses d’une “nouvelle définition”

L’histoire ne commence pas en juillet 2019. Comme nous l’avons vu, les réflexions sur la définition du musée ne cessent finalement jamais.

Travaux exploratoires

Des travaux exploratoires concernant la nécessité (ou non) d’une nouvelle définition ont été menés en 2015-2016 par un groupe de travail, le Museum Working Group (MDWG), commissionné par Suay Aksoy (alors Présidente du Conseil Consultatif) et composé d’environ 25 membres de l’ICOM. Cette demande faisait suite à un atelier de réflexion sur la définition du musée mené lors de la 80e session du Conseil Consultatif de l’ICOM en juin 2015 à Paris.

Lors de ces travaux (sous forme de questionnaire et d’échanges électroniques), il est apparu que la moitié des participants supportait la proposition de changements dans la définition actuelle, soit du fait de la présence de termes problématiques qui devraient disparaître de la définition, soit du fait de l’absence de termes essentiels qui devraient être ajoutés, soit de la conjonction des deux situations.

Ce travail a été soumis lors de la Conférence Générale de Milan (2016) où il a été acté qu’une nouvelle définition serait votée à Kyoto en 2019. Débute alors un long processus de redéfinition.

Processus pour une nouvelle définition – la démocratisation en marche

En 2017, un nouveau comité permanent, le comité pour la Définition du musée, perspectives et potentiels (MDPP) est créé par le Conseil d’Administration de l’ICOM, avec à sa tête, Jette Sandahl, directrice fondatrice du Musée de la femme du Danemark et du Musée de la culture mondiale à Göteborg, en Suède. Entre 2017 et 2018, le comité se réunit à Paris, mais pas dans sa totalité, favorisant un travail le plus souvent réalisé par voie électronique. Dans un premier temps, il s’agissait de présenter des premiers travaux (consultations) et un calendrier effectif concernant l’élaboration de la nouvelle définition.

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Mais pour un musée inclusif, la méthode adoptée ne peut être autre que démocratique. Une méthode “ouverte”, mais guidée, est mise en place pour collecter des données, et recueillir l’avis de la communauté muséale.

  • Une série de tables-rondes, mobilisant environ 850 membres de l’ICOM et autres professionnels est mise en place. Elles sont conçues comme des plateformes démocratiques afin de répondre aux 4 questions suivantes : comment le musée peut-il agir dans la société ; les tendances et challenges du futur ; quelles adaptations sont envisageables ? Avec un temps de limité (2 minutes par question et par intervenant), il s’agissait d’obtenir des réponses synthétiques et analysables, retranscrites en anglais. Finalement, pour l’analyse, 320 réponses sur 860 furent étudiées.
  • Se sont inscrites dans le projet, les différentes conférences portées par ICOFOM (Comité international de recherche pour la muséologie) entre 2017 et 2019, sur différents continents, avec environ 1000 participants.
  • Enfin, une plateforme numérique a été ouverte en janvier 2019 afin de permettre à tous (professionnel ou non) de proposer sa propre définition du musée.

Les propositions ne se ressemblent pas : certaines s’adaptent au format de la définition de 2007, d’autres s’en éloignent, certaines sont des poèmes. Toutes, du moins, sont ici légitimes. De l’ensemble des données collectées , le MDPP a soumis 5 propositions au Conseil d’Administration de l’ICOM en juin 2019. En juillet 2019, il n’en restait qu’une.

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def YEMEN
def SERBIA
def GERMANY

Notes

Toutes les illustrations sont extraites du site internet de l’ICOM présentant les objectifs de la nouvelle définition du musée.

(1) Cette révolution fait suite à la Conférence de Santiago de Chile en 1972, considérée comme un moment historique dans le monde des musées.

(2) http://www.unesco.org/new/fr/culture/themes/museums/recommendation-on-the-protection-and-promotion-of-museums-and-collections/

(3) “A shared definition of what museums are and what they do, of their purposes, functions and responsabilities, has acted as the backbone for this global museum community. […] But rooted as it is in systems of values and in scientific paradigms of previous centuries, it is to proving increasingly inadequate,a s museums face the challenges of the 21st century, and begin to radically adjust and reinvent their principles, policies and practices accordingly.” In : Jette Sandahl, The museum definition : the backbone of museums, Museum international, vol , n°281-282. P. I

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