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Appartenez-vous à une organisation révolutionnaire d’extrême gauche? Retour sur les réactions à la suite de la proposition de redéfinition du musée.

Fabry, Olivier

[Image : Ducos du Hauron, Louis, Sans titre, 1882, Musée Nicéphore Niepce, Chalon-sur-Saône ]

Samedi dernier, en banlieue parisienne, se déroulait la finale du concours Miss Île-de-France auquel j’ai eu l’honneur d’assister. Vers la fin du concours, après les nombreux défilés en maillots de bain puis en robes, après le spectacle et après les danses, est venu le moment tant attendu: celui des discours, érudits et pleins d’espoir. On y entend la volonté, pour ces Miss, d’incarner un monde meilleur et la paix dans le monde. Ce haut instant de culture me rappela un vague souvenir de mon été: celui de l’annonce de la nouvelle définition de l’ICOM.

C’est précisément sur le débat engendré à la suite de cette annonce que je souhaite revenir aujourd’hui. Ce sont ces différentes réactions, et non la définition en elle-même, que je m’efforcerai d’analyser et de compiler dans cet article.

1 — Entre résistance au changement et incompréhension

La publication de la proposition par le Comité pour la définition du musée dirigé par Jette Sandahl(1) le 25 juillet dernier, provoque une série de réactions et, parmi elles, une levée de boucliers assez importante et virulente. Cette très forte résistance se fait particulièrement sentir dans l’article d’Étienne Dumont paru sur le site internet du magazine suisse Bilan(2) le 5 août. Il nous y décrit la nouvelle définition comme « le verbiage, issu en général de facultés universitaires de sciences humaines, dont on finit par se demander ce qu’elles ont encore d’humain et par conséquent d’utile ». Pour lui, la proposition serait alors « un charabia à la mode », un « florilège » risible et « un déluge de mots ». Didier Ryckner, fondateur du blog La Tribune de l’Art, décrit sur le même ton et avec véhémence, dans un article paru quelques jours après l’annonce de l’ICOM, la proposition comme un « verbiage qui regroupe tout ce qu’une certaine intelligentsia pseudo progressiste nous sert à longueur de temps »(3). Les auteurs de la nouvelle définition y sont comparés à « des apprentis sorciers » et à de « nouveaux penseurs ». C’est une attaque claire au vocabulaire politiquement et socialement engagé de la proposition de définition. En effet, ces deux articles reprennent une critique commune : celle de « verbiage ».

Le verbiage se caractérise, selon le dictionnaire Le Larousse, par un « flot de paroles superflues masquant la pauvreté de la pensée »(4) : trop de mots, trop peu d’idées. Au premier abord, il est vrai que la proposition de définition peut être comparée à un « flot de paroles » abondant puisque l’on remarque avant même la lecture, qu’elle est presque trois fois plus longue que l’actuelle définition: 121 mots pour l’ancienne définition contre 303 pour la nouvelle. Le terme de « verbiage » souligne aussi une deuxième critique, celle de la possible superficialité et pauvreté de la proposition : la longueur de la proposition serait-elle alors inversement proportionnelle à son intérêt ?

On peut penser que cette critique provient du fait que la définition rompt complètement avec la tradition initiée par l’ICOM depuis sa création en 1946. En effet, si les anciennes définitions du musée se contentaient d’ajouter et de changer quelques éléments(5), la proposition du comité de Jette Sandahl reprend sur une base nouvelle. En effet, pour le comité «(la définition de 2007) ne parle pas le langage du XXIe siècle»(6). Elle doit donc, dans cette logique, utiliser un vocabulaire nouveau, ce qui se concrétise par l’emploi des mots tels que « inclusif », « polyphonique », « participatif ». Cette rupture est également perceptible dans les nouvelles missions données au musée telle que celle de garantir « l’égalité des droits et l’égalité d’accès au patrimoine pour tous les peuples », ou encore celle de « contribuer à la dignité humaine et à la justice sociale, à l’égalité mondiale et au bien-être planétaire. ».

Cependant, on peut aussi considérer que, loin d’être superflus et pauvres, ces éléments confèrent à la proposition un caractère politique et engagé en rupture totale avec une neutralité que l’on peut donner à l’institution muséale et à sa définition. Le musée n’est alors plus « une bulle » en dehors de la société, de ses problèmes, de ses enjeux ou de ses questionnements – comme semblent le supposer Didier Ryckner et Etienne Dumont dans leurs critiques – mais bien une institution ancrée dans son contexte géographique et temporel. Rappelons-le, cet axe engagé est voulu et totalement assumé par Jette Sandahl dès le début des travaux de son comité et dans les recommandations faites au Comité exécutif de l’ICOM depuis le début et publiées fin 2018 sur le site de l’ICOM. Pour elle la définition doit être « historicisée, contextualisée, dénaturalisée et décolonialisée »(7). Cela relève alors un deuxième point essentiel des dissensions : le musée et sa définition peuvent-ils ou doivent-ils être politiques?

2 — L’Ironie et l’humour

D’une autre part, certains internautes, en réponse à cette levée de boucliers, réagissent avec beaucoup d’ironie et d’humour. Par exemple, les arguments avancés par le compte Twitter « Virgile Septembre » résument bien les critiques opposées à la définition par Didier Ryckner et par Étienne Dumont:

Figure 1

Tweet de Virgile Septembre (@V_Septembre), 10 septembre 2019.

Toujours avec ironie, relevons aussi ces différents tweets qui répondent aux critiques négatives :

Figure 2

Tweet de Jean-Denis Frater (@jdfrater), 7 août 2019.

Figure 3

Tweet de Psln (@papposilene), 11 septembre 2019.

Ces réponses, toutes formulées avec humour, mettent en exergue le conflit sur les enjeux politiques véhiculés par la nouvelle définition. L’ICOM se transforme-t-il en dangereuse organisation révolutionnaire soumise à ladite « bien-pensance » gauchiste? Nous pouvons présumer que non, mais elle n’est pas non plus neutre.

Cette dernière définition n’est pas politiquement neutre, parce qu’il faut rappeler que l’ICOM, dès ses fondements, ne l’est pas non plus. Tout comme l’ONU, le conseil naît en effet, au sortir de la guerre, d’une volonté de créer une réelle coopération entre les différents états et ne peut être extrait d’enjeux politiques. Se pose alors un problème plus important et plus profond: le musée lui-même peut-il être neutre? Cette question, le comité se l’est posée comme en témoignent les propos de Jette Sandahl rapportés dans le TIME:

«When you say that something is political or ideological, well, is it political to work with mar-ginalized communities and women, as many museums are doing now, or is it political not to?»(8).

Du côté anglo-saxon, Mike Murawski et LaTanya Autry se sont penchés sur cette question depuis déjà plusieurs années. Ils sont à la base du hashtag #museumarenotneutral et cherchent «à effacer le mythe de la neutralité» dans les musées. Pour eux, cette neutralité n’existerait pas. Le slogan «museum are not neutral» est aujourd’hui utilisé et porté par un bon nombre de professionnels de musée qui partagent cette vision.

figure 4

T-shirt produit par Museums are not neutral.

Un clivage entre deux pensées semble alors émerger: l’une, que l’on pourrait considérer comme plus « traditionnelle », penserait le musée comme seulement destiné à travailler pour et autour de ses collections, de façon neutre; et l’autre, plus « moderne », penserait le musée comme lié à ses publics et comme vecteur de changements sociaux dont la neutralité serait impossible. Le conflit semble alors inévitable entre ceux qu’on désignerait trop simplement – et qui l’ont été – par les qualificatifs d’ « anciens » et de « modernes ». Heureusement, ce clivage est bien vite nuancé et se révèle même être factice tant les regards et les pensées sur les musées sont divers et complexes.

3 — La réflexion et l’enrichissement

Après l’ébullition, les premières confrontations donnent naissance à un moment beaucoup plus réfléchi, même si les questionnements et les désaccords demeurent. Dans ce troisième moment, les professionnels du monde muséal s’expriment plus largement. Ici, deux points de divergence font leur apparition. En effet, la nouvelle définition inquiète sur plusieurs aspects :

Tout d’abord, elle pourrait bouleverser ce qui unit la communauté muséale. Dans The Art Newspaper, François Mairesse, par exemple, s’inquiète pour l’avenir de l’ICOM si le consensus autour de la définition est brisé:

«It does not take into account the extraordinary variety of museums. It would be disastrous to impose only one type of museum. If a vote breaks the consensus that has always governed Icom, it will seriously weaken the organisation.»(9).

Non seulement cela fragiliserait l’organisation, mais déséquilibrerait aussi l’institution muséale. Ce problème est en partie abordé dans la lettre de la Fédération des écomusées et musées de société (FEMS) qui a exprimé son opinion sur la question peu avant l’AG de Kyoto(10). Cette lettre expose les problèmes concrets que pourrait poser la définition sur le terrain, notamment en mettant en péril le fragile équilibre que forgent les missions de conservation et transmission du musée.

Des professionnels expriment aussi leur avis à titre individuel, en livrant des analyses plus approfondies des enjeux relatifs à la nouvelle définition. C’est le cas de Laure Pressac, par exemple, qui décrypte les problèmes et aboutissements que cette définition pourrait poser sur le terrain dans un article publié sur LinkedIn(11). Ainsi, dans ce troisième moment, les professionnels des musées cherchent à comprendre et émettent des réserves quant aux aboutissements de cette nouvelle définition.

En dehors des problèmes concrets que poserait la nouvelle définition sur le terrain, le deuxième point de divergence évoqué par les professionnels concerne ce que devrait être une définition du musée. François Mairesse expose à nouveau son avis sur la question en ces termes :

«A definition is a simple and precise sentence characterising an object, and this is not a definition but a state-ment of fashionable values, much too complicated and partly aberrant.».

Cependant, il se voit rapidement contre-attaqué par Fernando Almarza Rísquez :

Figure 5

Tweet de Fernando Almarza Risquez, retwteeté par le compte ICOFOM, 22 août 2019.

Ces débats questionnent la possibilité de définir simplement un objet aussi complexe que le musée. Le vieux paradigme de la simplicité et de la précision soulevé par le membre vénézuélien est-il réellement obsolète? Cet élément pose particulièrement problème, car, rappelons-le, la définition de l’ICOM sert aussi à définir ses membres ce qui pose d’autres problèmes très techniques. Ainsi, au-delà des enjeux idéologiques que soulève la définition de l’ICOM, est présente une grande diversité d’autres enjeux plus concrets.

Selon moi, les réactions face à la nouvelle proposition du musée ont évolué en trois étapes clés : une première phase un peu plus réactionnaire, entre résistance au changement et incompréhension ; une deuxième phase, caractérisée par l’ironie et l’humour ; et la dernière, plus sereine et saine, a permis d’élever le débat et de poser des questions fondamentales sur l’essence même des musées.

Bien que ce débat ait dû se clore le 7 septembre dernier lors de l’assemblée générale de l’ICOM, il est amené à se poursuivre, puisque l’assemblée a voté pour le report du vote. Quel que soit notre avis sur la nouvelle définition, je me permets de penser à titre personnel que, avec le débat lancé au début de l’été, le musée est et continuera d’être l’objet d’une multitude de regards, d’avis et d’espoir et qu’il est par ce fait même, polyphonique. Mais cela doit-il figurer dans la définition?

Nous pouvons nous demander si la complexité et la virulence de ce débat estival autour de la définition du musée ne sont pas symptomatiques des évolutions mêmes des paradigmes scientifiques actuels. Nuancée, co-constuite, complexifiée… polyphonique : la production des savoirs est depuis quelques années remise en cause, une remise en cause qui se retrouve doublement dans le processus de définition du musée: dans le fait de questionner les savoirs créées par les institutions, mais aussi dans le fait de questionner la production d’un savoir sur l’institution elle-même. Dans un cas comme dans l’autre, les redéfinitions sont en cours.

Notes:

(1) « Le Comité pour la définition du musée, perspectives et potentiels (MDPP), dont le mandat court du 1er janvier 2017 au 31 décembre 2019, étudie l’état, les valeurs et les pratiques communes, mais aussi profondément dissemblables, aux musées dans des sociétés diverses et en rapide et constant changement. » Conseil International des musées (ICOM), Comité pour la définition du musée, perspectives et potentiels, https://icom.museum/fr/committee/comite-pour-la-definition-du-musee-perspectives-et-potentiels/

(2) Étienne Dumont, « Organisation faîtière, l’ICOM veut aujourd’hui modifier les buts et les règles des musées », Bilan, 5 août 2019,

(3) Rykner, Didier, « Inclusif et polyphonique : la nouvelle définition du musée proposée par l’ICOM », La Tribune de l’Art, 2 août 2019, https://www.latribunedelart.com/inclusif-et-polyphonique-la-nouvelle-definition-du-musee-proposee-par-l-icom

(4) Dictionnaire Larousse, https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/verbiage/81481.

(5) Conseil international des musées (ICOM), Évolution de la définition du musée selon les statuts de l’ICOM (2007-1946)

(6) Conseil international des musées (ICOM), La révision de la définition du musée: un défi, 2017, https://icom.museum/fr/news/the-challenge-of-revising-the-museum-definition/.

(7) Ibid.

(8) Suyin Haynes « Why a Plan to Redefine the Meaning of «Museum» Is Strirring Up Con-troversy », Time, 9 septembre 2019, https://time.com/5670807/museums-definition-debate/.

(9) Vincent Noce, « What exactly is a museum? Icom comes to blows over new definition », The Art Newspaper, 19 août 2019, https://www.theartnewspaper.com/news/what-exactly-is-a-museum-icom-comes-to-blows-over-new-definition.

(10) Fédération des écomusées et musées de société (FEMS), Pour un débat ouvert et partagé autour de la proposition de nouvelle définition du musée d’ICOM [Lettre aux ad-hérents], 2 septembre 2019, https://drive.google.com/file/d/17DBoU685Gz2lJ9x7o0Jzdw9DpeGPGlT2/view.

(11) Laure Pressac, (Re) définir les musées ?, le 26 août 2019, https://www.linkedin.com/pulse/re-d%252525C3%252525A9finir-les-mus%252525C3%252525A9es-laure-pressac/.

Bibliographie :

Conseil International des musées (ICOM), Comité pour la définition du musée, perspectives et potentiels, https://icom.museum/fr/committee/comite-pour-la-definition-du-musee-perspectives-et-potentiels/

Conseil international des musées (ICOM), Évolution de la définition du musée selon les statuts de l’ICOM (2007-1946), http://archives.icom.museum/hist_def_fr.html.

Conseil international des musées (ICOM), La révision de la définition du musée: un défi, 2017, https://icom.museum/fr/news/the-challenge-of-revising-the-museum-definition/.

Dictionnaire Larousse, https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/verbiage/81481.

Dumont, Étienne, « Organisation faîtière, l’ICOM veut aujourd’hui modifier les buts et les règles des musées », Bilan, 5 août 2019, https://www.bilan.ch/opinions/etienne-dumont/organisation-faitiere-licom-veut-aujourdhui-modifier-les-buts-et-les-regles-des-musees.

Fédération des écomusées et musées de société (FEMS), Pour un débat ouvert et partagé autour de la proposition de nouvelle définition du musée d’ICOM [Lettre aux adhérents], 2 septembre 2019, https://drive.google.com/file/d/17DBoU685Gz2lJ9x7o0Jzdw9DpeGPGlT2/view.

Haynes, Suyin, « Why a Plan to Redefine the Meaning of «Museum» Is Strirring Up Controver-sy », Time, 9 septembre 2019, https://time.com/5670807/museums-definition-debate/.

Noce, Vincent, « What exactly is a museum? Icom comes to blows over new definition », The Art Newspaper, 19 août 2019, https://www.theartnewspaper.com/news/what-exactly-is-a-museum-icom-comes-to-blows-over-new-definition .

Pressac, Laure, (Re) définir les musées?, le 26 août 2019, https://www.linkedin.com/pulse/re-d%252525C3%252525A9finir-les-mus%252525C3%252525A9es-laure-pressac/.Rykner, Didier, « Inclusif et polyphonique : la nouvelle définition du musée proposée par l’ICOM », La Tribune de l’Art, 2 août 2019, https://www.latribunedelart.com/inclusif-et-polyphonique-la-nouvelle-definition-du-musee-proposee-par-l-icom.

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