Compte rendu de Rencontre

Compte-rendu de la séance du 27 avril 2021 : Les rencontres Muséo : Comment s’engager pour la planète ?

[Illustration : Jacques ou Simone DEROME, De San Salvatore à Porlezza, Italie, 1964, diapositive en couleurs sur plastique, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore Niepce]

Doyen, Audrey / Besson, Julie

Le 27 avril 2021 s’est tenue la première séance des Rencontre Muséo IDF – « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale » (commissariat : Diane Drubay, Laurence Perillat et Julie Botte). Intitulée “Comment s’engager pour la planète”, la séance a réuni jusqu’à 90 professionel.le.s et chercheur.se.s et étudiant.e.s. Vous trouverez ici un compte rendu des trois interventions de la soirée ainsi que des échanges avec le public. La captation de la rencontre est aussi disponible sur la page Youtube de Mêtis .

The summaries are available in English on We Are Museums Community. You can join the community for free. Please find here the summary of Aude Porcedda’s webinar, here the summary of Olivier Cogne’s webinar and here the summary of Laurence Périllat’s webinar.

La séance est introduite par Diane Drubay, fondatrice de We Are Museums: elle rappelle que les challenges auxquels font face les musées sont de plus en plus complexes et urgents. Pour que les musées trouvent leur place dans le futur, il faut selon elle que des changements structurels et systémiques soient mis en place. Il existe différentes modalités pour amorcer cette transition dans les musées et ce sont sur ces dernières que les trois intervenants se penchent dans cette Rencontre muséo.

Les musées à l’ère du développement durable : intervention d’Aude Porcedda

Biologiste, muséologue et sociologue spécialisée dans les organisations et la gestion du changement, Aude Porcedda est professeure adjointe au Département d’études en loisir, culture et tourisme à l’Université du Québec à Trois-Rivières depuis 2017.

Aude Porcedda introduit son intervention en soulignant qu’au début des années 2000, alors qu’elle réalise son doctorat au Muséum d’Histoire naturelle de Paris en co-tutelle avec l’UQAM de Montréal, peu de musées se positionnent clairement sur la question du développement durable (même si des choses existent au Musée du quai Branly-Jacques Chirac, au jardin botanique de Montréal, à la Biosphère de Montréal, l’Eden Project… ). Elle constate alors dans sa thèse un décalage – qu’elle va questionner – entre les valeurs en usage et les valeurs affichées : un discours est porté sur le développement durable sans qu’il n’y ait  d’actions appliquées par les musées. La chercheuse estime aussi que, dès les années 2000, des initiatives sont prises sans que cela ne soit forcément visible.

Le musée est une organisation, rappelle-t-elle, avec un ensemble de professionnel.le.s et d’expert.e.s, avec des jeux politiques et de pouvoirs ; des institutions avec une grande diversité en leur sein: tout le monde n’a pas le même intérêt personnel et professionnel. De plus, Aude Porcedda souligne que le musée évolue au cours du temps (de musée sanctuaire, musée-temple à espace public, puis musée-entreprise). Elle observe aujourd’hui une transformation du musée sur deux axes: en un “troisième lieu” dans lequel les citoyens sont entrés en jeu et questionnent l’institution, d’une part. En un modèle du musée bienveillant, d’autre part, avec la théorie du care (par exemple au Musée des beaux-arts de Montréal).

Ainsi, le développement durable ne peut être simplement “décrété” dans les musées: les changements se font par interactions sociales, par remplacement d’un modèle qui ne convient plus.

Pour étudier les liens développement durable / musée, Aude Porcedda analyse les liens nature/culture en faisant appel à l’auteur Philippe Descola (1).

Dans son ouvrage Par-delà nature et culture (2005), Philippe Descola formule une théorie anthropologique applicable à ce que l’on nomme art qui se défait de l’éternelle dichotomie nature-culture : la figuration peut être considérée comme l’opération grâce à laquelle l’homme représente sa façon de percevoir la relation qui le lie à son environnement. Il existe donc différentes “façons de voir le monde”, des ontologies. Cette hypothèse posée, il faut cependant la circonscrire. En effet, si l’on suppose qu’il y a autant d’ontologies qu’il y a d’individus, chaque interprétation d’œuvre relèverait d’une interprétation personnelle qui ne serait jamais semblable à celle du créateur ou du public concerné. Descola évite cette embûche en postulant que le potentiel de la cognition humaine limite ces ontologies à quatre selon des critères bien précis : les continuités ou discontinuités morales (à entendre l’intériorité des existants) et physiques (leur extériorité) que les humains identifient entre eux et les autres êtres, objets et réalités qui les entourent. Il définit ainsi quatre ontologies : l’animisme, le naturalisme, le totémisme et l’analogisme.

Aude Porcedda se base donc sur le travail de Descola pour souligner que notre rapport à la nature est spécifique et que notre vision de la nature n’est peut-être, voire sûrement, pas la même en Amérique du Sud, du Nord ou en Océanie. Pour la chercheuse, ce point de vue proposé par Descola est intéressant car il nous pousse à être conscients qu’un musée présente toujours une vision occidentale de ce rapport nature/culture. Il serait, par exemple, intéressant de voir si les autres pays ont pu s’approprier cette vision du musée au travers des quatre ontologies proposées par Descola (animisme, totémisme, naturalisme, analogisme).

Ainsi, Aude Porcedda défend une vision du développement durable au musée pensé dans toutes ses dimensions : économiques, sociales et pas uniquement environnementales. Elle prend l’exemple du Québec, qui a été le premier État à inclure la culture dans le plan général de développement durable. Les questions d’environnement et de culture se rejoignent d’ailleurs depuis 2002 au niveau légal, ce qui montre une institutionnalisation de la rencontre entre environnement et culture.

En conclusion, Aude Porcedda montre dans son intervention que le développement durable est une négociation au sein de l’organisation muséale. Elle souligne que le changement de modèle de gouvernance des musées s’inscrit dans la transformation de toutes les institutions étatiques, à travers l’architecture même des bâtiments et dans les actions territoriales. La définition même du musée doit être questionnée au prisme des différentes visions de l’environnement et des théories du care et des communs.

> Retrouvez ici le powerpoint utilisé par Aude Porcedda lors de sa présentation.

Lors du temps d’échange, Aude Porcedda souligne que le développement durable fonctionne par vagues et que les trois présentations de la Rencontre muséo le montrent.

Une question est posée concernant la pertinence de créer des labels pour identifier les musées durables. Aude Porcedda répond que si le label semble intéressant, il risque à terme de devenir injuste en favorisant les nouveaux musées qui auront tous les labels plus facilement. Au contraire, les anciens ne rempliront pas ces critères et/ou ne considéreront pas les remplir, alors que certaines actions (comme le recyclage) sont du développement durable.

Les actions du musée dauphinois : Intervention d’Olivier Cogne

Olivier Cogne est directeur du musée dauphinois à Grenoble et vice-président de la FEMS, la Fédération française des écomusées et des musées de société. Il commence par préciser que son intervention se fait en toute humilité car il sent que la marge de progression est considérable. Sa présentation se concentre sur la façon d’aborder les questions de développement durable à travers la réalisation des expositions (2) et sur les retours des membres de la FEMS sur ce même sujet.

Le développement durable et les expositions

Dans les années 1970, une démarche est engagée par le directeur du musée dauphinois, Jean-Pierre Laurent, pour réaliser les scénographies des expositions temporaires dans un atelier du musée, en interne. Cette initiative s’inscrit dans une politique d’expositions temporaires qui vise d’une part à créer des scénographies innovantes, avec l’idée – avant-gardiste en France à l’époque – de mettre en scène un propos muséographie comme cela se faisait par exemple au Canada. D’autre part, cette politique d’expositions temporaires renouvelle les expositions tous les 2-3 ans, en supprimant les espaces permanents. En conséquence, les expositions sont plus nombreuses, et très scénographiées. L’atelier interne s’agrandit au fil du temps avec l’arrivée des corps de métiers différents (menuisiers, peintres, métalliers…) et la fabrication du mobilier en interne finit par créer un parc de mobilier très vaste, imposant la location d’un hangar de 500m2 dédié.

Olivier Cogne souligne qu’à l’échelle de l’Isère, beaucoup de structures n’ont pas les moyens de concevoir des expositions. Le musée dauphinois, possédant ce vaste parc mobilier, peut pourvoir ces structures du mobilier dont elles ont besoin. Une réflexion sur la réutilisation des scénographies et matériaux d’exposition est donc en route.

En parallèle, Olivier Cogne rappelle que le métier de scénographe prend de l’importance et que ces derniers deviennent des acteurs incontournables dans les projets muséaux. Le musée dauphinois leur demande en conséquence de prendre en considération ce stock mobilier et de se questionner sur la façon de le réemployer. Comme il n’existe pas de base de données des objets scénographiques stockés, les scénographes qui travaillent avec le musée font habituellement leur “marché” pour dénicher du mobilier qui peut leur être utile. Bien que la démarche de récupération soit souvent acquise par les scénographes, le musée impose un certain pourcentage de récupération dans la scénographie comme critère éco-responsable. Le directeur du Musée dauphinois souligne qu’il s’agit du premier musée à imposer cette démarche en Isère.

Les retours des membres de la FEMS sur la réutilisation des scénographies

Dans la deuxième partie de son intervention, Olivier Cogne présente, en tant que vice-président de la FEMS, les résultats d’une enquête menée auprès des membres (avec notamment la participation du musée de la Bretagne, de l’écomusée de l’Avesnois..). Il rappelle que dans ces musées, la démarche de recyclage des mobiliers d’exposition est d’abord économique – pour réduire les coûts – avant d’être écologique. Des pratiques sont mises en place comme l’utilisation de cloisons mobiles pour l’agencement des parcours, le réemploi systématique du mobilier fabriqué en interne, le recyclage des matériaux et l’économie énergétique (diminution des lumières dans l’écomusée de l’Avesnois, par exemple).

Il rappelle que la démarche éco-responsable demande du temps (pour l’établir et améliorer les process, pour former et convaincre les agents), des moyens matériels (des espaces de stockages suffisants et fonctionnels pour stocker le mobilier), des moyens humain pour la gestion de cet espace (or, les écomusées sont des petites structures). L’évolution des mises aux normes implique aussi une scénographie conforme aux normes. Enfin, il signale qu’il est important d’être porté par la direction des musées, par les tutelles, par les équipes et les associatifs. L’amélioration du réemploi ne peut se développer que si les tutelles et les décideurs s’en emparent, d’une part, mais aussi si ces questions sont intégrées aux plans de formations.

Olivier Cogne avance que le projet scientifique et culturel peut être un véritable levier en inscrivant cette démarche éco-responsable dans le projet du musée. Il conclue en précisant que les alertes environnementales engagent à accélérer les démarches.

> Retrouvez ici le powerpoint utilisé par Olivier Cogne lors de la présentation.

Lors du temps d’échange, Olivier Cogne informe le public qu’il y a une démarche de rationalisation et de standardisation des formes du mobilier scénographique conservé. A l’avenir, un tri sera effectué avant de faire un inventaire de ce dernier pour mieux le connaître. Il rappelle que le musée évite la muséification des espaces et donc du mobilier. Il constate toutefois que certains mobiliers des années 80, par exemple, reprennent une certaine force esthétique et historique au fil du temps.

Présentation du collectif Les Augures : Intervention de Laurence Perrillat

Laurence Perrillat est co-commissaire du cycle. En 2020, elle cofonde le collectif Les Augures. Elle intervient lors de cette Rencontre Muséo en tant que nouvelle actrice de la transformation. Elle énonce que cette dernière est un sujet complexe, difficile à aborder avec des certitudes, car il faut être prêt à remettre parfois complètement en question ses idées et ses manières de faire.

La double mission des Augures est d’accompagner et de conseiller les acteurs culturels dans leur transformation mais aussi de réfléchir avec les collectivités. Les Augures réunit quatre expertes du monde de l’art, de l’innovation et de l’économie circulaire. La quinzaine de partenaires / clients est diverse: de studios d’artistes à des centres d’art, des agences régionales, des biennales…

L’association se structure autour de deux grands pôles : Un pôle dans le champ du conseil et de l’accompagnement et un pôle porté par une association loi 1901, dans laquelle le travail se pratique en Recherche & Développement, sur la base de l’expérimentation, de la fédération de communautés. 

Le collectif s’est créé autour de la prise en compte de l’ignorance de l’empreinte environnementale du monde de l’art, de la culture. Comment connaître cet impact et constituer la connaissance autour ? Le monde de l’art et de la culture a une responsabilité particulière et un rôle à jouer.

Laurence Perrillat pose une première question : en quoi les musées sont concernés par cette transition ? Si les grandes problématiques ont été abordées par Aude Porcedda et Olivier Cogne, Laurence Perrillat rappelle que tous les champs d’activités sont concernés et qu’aucun service, qu’aucun métier, qu’aucun salarié ne peut échapper à la réflexion puisque les impacts sont partout. Certains sont plus importants que d’autres (par exemple, la mobilité des publics représente 99% du bilan carbone du Louvre).

Pour la cofondatrice des Augures, la mise en place d’une démarche de transition commence par :

  • Activer 4 leviers en simultané : gouvernance et pilotage, mesure des données, sensibilisation et formation et choix de la méthodologie et des outils ;
  • Construire une vision de la transformation pour ajuster le plan d’action : fonctionnel, organisationnel ou stratégique;
  • Identifier les opportunités de la transition : soit la transition est considérée comme une contrainte, soit elle est vue comme une chance de changer, de recréer du collectif, d’optimiser la gestion, etc.;
  • La méthodologie est toujours la même : diagnostic, choix de la stratégie, plan d’action, sensibilisation et formation en parallèle et depuis le début.

Pour conclure, Laurence Perrillat utilise la “théorie du donut” de Kate Raworth pour montrer la place de la liberté de création dans ce sujet complexe. L’humain peut se déployer de manière sereine entre un plancher socio-économique et un plafond environnemental. Il y a des enjeux de renoncement (ce qu’on laisse) et d’adaptation (prendre conscience de son pouvoir et de ses capacités et donc d’un nouvel axe de créativité).

Elle termine son intervention en posant deux questions : Quelle est la juste valeur écologique d’une œuvre ou d’un projet artistique et culturel ? Quel système de valeur construire pour créer et produire dans le cadre des limites planétaires ?

> Retrouvez ici le powerpoint utilisé par Laurence Perrillat lors de sa présentation.

Lors du temps d’échange, il est demandé vers quels organismes se tourner pour faire un bilan carbone et si le collectif Les Augures réalise des diagnostics. Laurence Perrillat insiste sur le nombre important de cabinets qui réalisent des bilans carbone (comme Carbone 4 ou Ekodev). Le Collectif Les Augures commence à en faire, car c’est un outil intéressant et qui répond à des enjeux concrets. Elle rappelle également, en réponse à une autre question, qu’un plan d’action diffère d’une organisation à une autre, en fonction des choix stratégiques, des orientations, des priorités.

Une dernière question est posée concernant le rapport entre la démarche durable et la médiation : Laurence Perrillat expose que la démarche peut faire partie de l’outil médiation et contribuer à la sensibilisation des publics.

L’équipe de Mêtis remercie à nouveau chaleureusement les trois intervenant.e.s, ainsi que l’ensemble des participant.e.s du webinaire.

Notes de fin

  • DESCOLA, Philippe. (2005). Par-delà nature et culture. Paris: Gallimard. Collection bibliothèque des Sciences Humaines, 640 p.
  • Concernant les problématiques d’écoresponsabilité dans la conception des expositions et les scénographies, revoir la journée d’étude « L’œuvre d’art à l’heure des pratiques durables » qui a eu lieu au Mucem, et lors de laquelle Olivier Cogne intervenait également: https://www.mucem.org/programme/loeuvre-dart-lheure-des-pratiques-durables

Pour aller plus loin (et les ressources proposées dans le chat de la rencontre !)

CHAUMIER, Serge,  PORCEDDA Aude. (2011). Musées et développement durable. Paris: La Documentation française. Collection Musées-Monde. https://www.vie-publique.fr/catalogue/23367-musees-et-developpement-durable

PORCEDDA, Aude. (2016). « La responsabilité sociale et le secteur culturel : l’exemple des Muséums nature de Montréal », RIMEC, 1. Disponible en ligne: http://www.revue-rimec.org/la-responsabilite-sociale-et-le-secteur-culturel-lexemple-des-museums-nature-de-montreal/

Récemment le musée des Confluences a passé un appel d’offres pour le démontage de son exposition consacrée à la donation de coiffes d’Antoine de Galbert et il a été réalisé un inventaire des matériaux afin que les structures intéressées par ceux-ci puissent les récupérer. C’est la société FIXART qui avait remporté l’appel d’offres http://fixart-actualites.over-blog.fr/2020/10/demontage-avec-reemploi-le-monde-en-tete/musee-des-confluences.html . A ce sujet, Laukia Merja et Sylvain Beguin du Musée des Confluences faisaient part de leur démarche lors de la rencontre de l’ICOM « L’économie solidaire entre au Musée » le mois dernier : https://www.icom-musees.fr/ressources/leconomie-solidaire-entre-au-musee

Voici le plan d’action Développement durable du Musée de la civilisation: https://www.mcq.org/documents/10706/28705/padd_mcq_2015_2020.pdf/0ae0d528-8ae4-4600-8d87-ef9c0f89aff3

Le centre Juno Beach (Normandie) développe un projet Mémoire et Développement durable avec une page dédiée sur le site internet https://www.junobeach.org/fr/musee/developpement-durable/. Nous avons réalisé un entretien avec Maxime Bouché sur les pratiques de développement durable du centre Juno Beach. Vous pouvez retrouver l’article ici.


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