Entretiens

Rencontres muséo Paris – « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale » – Entretien avec Laurence Perrillat

[Illustration : Victor-René Garson, L’ancienne église de Belleville, 1852, Musée Carnavalet, Histoire de Paris, Collection en ligne, Paris Musées ]

Dans le cadre du cycle des Rencontres Muséo Paris, Audrey Doyen et Julie Besson ont posé trois questions à Laurence Perrillat, co-commissaire et intervenante du cycle « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale ». L’occasion de revenir sur sa sensibilité personnelle et professionnelle sur la thématique du développement durable. Pour aller plus loin, vous pouvez lire une interview du collectif Les Augures parue sur Switch On Paper.

Quelles sont les expériences marquantes de votre parcours qui vous ont amenée à co-fonder le collectif Les Augures et à orienter votre carrière autour des thématiques environnementales ?

La première dimension est personnelle : je suis née à Annecy, dans un environnement de montagne vers Chamonix. J’ai vite été sensibilisée aux enjeux du réchauffement climatique, notamment à cause de la fonte des glaciers que l’on peut percevoir très concrètement lorsqu’on va voir la Mer de Glace. Dans les années 90, j’entendais parler du “trou dans la couche d’ozone”, un phénomène qui m’a beaucoup marqué et dont les scientifiques avaient identifié les causes (les aérosols), ce qui a permis de résorber le problème. J’ai donc été très tôt sensibilisée aux problèmes climatiques. J’avais aussi compris que ça pouvait être réversif si on agissait. Même si pour les glaciers, la fonte et la disparition étaient inéluctables.

Ensuite, j’ai fait des études d’histoire de l’art et j’ai travaillé pendant 15 ans dans les musées et centres d’art. Même si j’avais toujours en tête ma sensibilité aux problèmes environnementaux, je n’avais pas les leviers pour penser les deux aspects en même temps. Combiner les deux aspects m’est venu quand j’ai travaillé au Palais de Tokyo et que l’on avait accueilli dans les sous-sols les boutiques éphémères de la Réserve des arts au moment de sa création : c’était ma première mise en relation avec le secteur de l’économie circulaire. Et c’est à cette occasion que j’ai rencontré Sylvie Bétard (co-fondatrice de la Réserve des Arts et des Augures). Puis, avec la création de Lafayette Anticipations, j’ai mis en place une vraie démarche structurée, avec une charte de production responsable et une démarche RSE, un écosystème dans lequel mettre en place des choses.. Mais j’ai aussi vite vu que c’était très difficile de mettre en place une démarche, de la systématiser… Je voyais aussi les limites de mon travail, car je n’avais pas les compétences pour le faire vraiment bien. J’avais juste une très forte intuition que c’était important et qu’il fallait le faire, mais je sentais qu’il me manquait un accompagnement. Je ne trouvais personne pour nous accompagner dans cette démarche, car à l’époque les entreprises qui travaillaient dans ce domaine étaient surtout des entreprises qui faisaient de l’accompagnement à la RSE et qui ne comprenaient pas forcément les enjeux propres au secteur artistique et culturel.

La dernière étape, ça a été quand on a ouvert la Fondation Lafayette : l’exposition d’ouverture présentait une artiste américaine qui a fait un geste artistique extrêmement simple et fort en couvrant le dernier étage de la fondation de paillettes. C’était très beau, mais la journée les visiteurs transportaient les paillettes sous leurs chaussures jusque dans la rue et je me suis rendu compte que c’était une pollution plastique, que potentiellement les paillettes finiraient dans la Seine, puis dans la mer… Là, ça a été un moment douloureux : voir cette pièce très simple, d’une immense beauté, et de ne pas vraiment pouvoir en être fière. Ça a été l’occasion pour moi de dire “il est temps de penser ce projet de manière construite parce que le monde de l’art a besoin d’aide pour penser ce sujet”.

C’est là qu’est né le collectif Les Augures ? Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi un collectif (et non une entreprise ou une association, par exemple) et qu’est-ce qui vous marque dans les projets que vous accompagnez ?

Quand j’ai commencé à réfléchir sur Les Augures, j’étais aussi dans un moment de transition de vie, propice pour réfléchir à d’autres manières de faire, mais en même temps je me sentais seule. J’ai commencé à entrer en contact avec quelques personnes – Sylvie Bétard, notamment, avec qui j’avais été en contact précédemment. Elle était très partante, on a échangé, mais j’avais l’impression qu’il manquait encore quelque chose. Avec Sylvie, on voyait se dessiner les grands axes, les grands piliers, la spécificité du secteur culturel, mais comment aligner le tout ? J’avais l’intuition qu’il fallait associer tout ça avec des thématiques sur le changement. Et c’est là que Camille Pène m’a téléphoné. Elle est historienne de l’art, mais elle a fait sa carrière dans l’environnement des startups et on s’est rendu compte que ses compétences étaient très complémentaires aux nôtres. Le dernier accélérateur, c’est Marguerite Courtel qui développait un projet proche de ce que nous on essayait de faire de notre côté. On s’est dit que ça ne servait à rien d’être en concurrence, car le travail est très important et qu’il valait mieux le faire ensemble, dans une logique collaborative.

L’idée du collectif a donc été très naturelle et ça n’a pas fait débat. Cette structure nous permet de faire en parallèle autre chose, de travailler à côté, car ça nous paraissait important de garder nos activités propres et nos spécificités. C’est un format souple, qui nous permet de rester flexibles. En parallèle du collectif, nous avons créé une association, qui nous permet de piloter des projets d’intérêts généraux. Comme on a cette double vocation d’être dans le conseil, mais aussi de créer des outils, d’être dans l’intérêt général, ça nous permet de tout faire.

Ce qui nous marque dans ce travail, c’est quelque chose qui se reproduit de projet en projet : on vient nous chercher pour améliorer certaines pratiques, assez précises, et on finit par travailler sur un projet global, à réfléchir à la politique RSE, etc. La transformation est souvent plus compliquée que ce que les institutions envisagent au début. C’est normal car notre approche est systémique : nous considérons que l’environnement n’est qu’une partie du cadre et nous ne pouvons le changer sans faire modifier le cadre.

Vous êtes commissaire du cycle de Rencontres muséo “Les musées à l’heure de l’urgence environnementale” : comment avez-vous pensé ce commissariat et quels sont les points que vous vouliez absolument mettre en valeur ? Quelles peuvent être les suites de ces rencontres et débats ? 

C’est surtout Diane Drubay qui a défini les grandes thématiques de ce cycle. Ce que j’ai apporté au programme c’est le fait de ne pas traiter la question environnementale uniquement par le biais de l’exposition, mais d’aborder l’enjeux de la transformation stratégique des musées.

La prise de parole est fondamentale, car elle permet de créer de la pensée, de créer du contenu, de le partager. D’ailleurs, nous sommes aussi en train de mettre en place des offres de formation. L’année prochaine, nous aimerions créer des temps d’échanges comme un colloque pour aller le plus loin possible sur le sujet et notamment sur les reconfigurations du secteur des musées et notamment sur les modèles économiques à réinventer.

Les thématiques sont encore nombreuses et on n’a selon moi pas fini de parler de l’écologie dans l’art et dans la culture, et ces discussions entre professionnel.les. sont fondamentales. Je pense qu’un des grands enjeux qui arrivera par la suite, c’est de mettre en commun et tendre vers un objectif commun. À ce niveau, les politiques sont encore trop peu ambitieuses et pour l’instant on est encore que sur le plan de l’ajustement, là où on devrait être sur le plan de la transformation… et il y aura de grandes déceptions, dans le futur, car avec des ajustements, nous serons encore très loin des objectifs qui ont été fixés en terme de réduction des émissions de GES (moins 40% d’ici 2030)

> Vous pouvez retrouver le compte-rendu de la séance “Comment s’engager pour la planète” ici  et la captation de l’intervention ici.

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