Compte rendu de Rencontre

Compte rendu de la Rencontre Muséo IDF – « La création in-utero : les résidences d’artistes »

[ Illustration : Maurice Durville, Cloître vu à travers un portail ouvragé, tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent, Chalon-sur-Saone, Musée Nicéphore Niepce ]

Buisson, Marie, Uzlyte Lina

Vous pouvez retrouver la captation de la Rencontre ici.

Les lieux de la recherche artistique  

1. La création in-utero ; les résidences d’artiste, projets culturels de territoire ?

Les projets culturels de territoire, avec la politique mise en œuvre pour fonder une identité politique et territoriale par la Culture, sont des instruments qui restent au cœur des stratégies contemporaines.

« De nombreuses villes, au tournant des années 1970, ont placé leurs espoirs de développement et de légitimation dans la culture. On y a souvent perçu la menace d’une instrumentalisation. […] On serait donc tenté de dire que ‘de tout-temps’, les projets culturels de territoire ont été au croisement des relations entre l’art, l’espace et la politique […] (1) ».

Or, la pratique des projets culturels obéit à certaines caractéristiques : « Qu’il s’agisse de concevoir une exposition temporaire, monter un spectacle ou un événement, organiser un festival, préparer un catalogue, la gestion d’un projet culturel répond à des critères et contraintes qui lui sont propres (2)». Nous pouvons alors observer l’attribution de statuts de projet par les institutions par rapport à des notions connexes de dispositif, règlement, projet artistique, concertation… De là, le champ d’effectivité de la notion de projet culturel territorial, ainsi que son contenu, se voient précisés :

« Un projet culturel de territoire est une organisation de l’action collective qui dépasse les seuls acteurs institutionnels, formalisée par un ou plusieurs documents stratégiques négociés et délibérés, ayant le bien commun territorial en perspective, au-delà d’un simple équipement ou dispositif, qui se réfère à une échelle spatiale variable, en combinant développement artistique, culturel et territorial (3) ».

Inspirées par les travaux de Catherine Kirchner-Blanchard, nous nous intéressons au mouvement des artistes et leurs positionnements au carrefour d’une multitude d’enjeux qui semblent dépasser largement les recherches en esthétique. Observer ces artistes au travail permet de constater que c’est avec l’avènement des résidences d’artistes qu’émerge la considération portée à l’accompagnement des plasticiens dans le développement de leur activité, laquelle devient visible autour des années 1970. Selon l’auteur, la résidence d’artiste, qu’elle soit orientée vers la création, l’expérimentation, la diffusion territoriale ou la résidence-association, ouvre le champ de ces possibles. En favorisant la diffusion et le rayonnement des œuvres produites in utero, la résidence se fait le levier de carrières d’artistes autrement peu visibles. Entre stratégie de développement local, relance de l’éducation artistique et culturelle et valorisation d’un espace, la résidence d’artiste apparaît comme lieu de diffusion de créations autrement invisibles. Ici, il est intéressant de préciser que :

« Le concept de résidence dès l’Antiquité est fortement lié à la notion de déplacement et de commande faite à l’artiste. La résidence naît donc de la commande et du mécénat. Si au Moyen Age, elle revêtait la fonction initiatique de formation de l’artiste (transmission par les grands maîtres), aujourd’hui ce sont les notions de déplacement et d’itinérance qui prévalent. […] (4) »

Ainsi, la résidence d’artiste, du point de vue académique, peut être définie comme un dispositif des politiques publiques culturelles et un projet social, souvent nommé aussi dispositif des médiations culturelles patrimoniales, avec au centre la structure. Cette structure va bénéficier de la présence d’un artiste et de son travail de façon privilégiée, dans un mouvement d’appropriation, d’assimilation d’une personnalité extérieure au sein de la communauté établie.

D’ici découle notre problématique : quels sont les biais / couloirs / passerelles où la création croise / confronte / insuffle la diffusion / la conception / l’action ?  Mobiliser la sensibilité d’artiste pour développer le territoire : oui, mais comment et quels points critiques (éthique, administratif…) cela soulève-t-il ? En quoi ces lieux de la recherche et de la création artistique représente-t-il une force structurante et quel(s) type(s) de création engage-t-il ? Ainsi, on se demandera quelles productions stimulent précisément ces lieux, en intégrant la logique de la commande, de l’exposition, voire de l’acquisition. Enfin, si le territoire d’exposition se couvre de résidences, quelle place, alors, occupent-elles dans le paysage de l’art contemporain ?

Avec la réflexion proposée par Elise Jouvancy, nous pouvons saisir l’articulation évoquée plus haut, à travers :

•   les liens avec la programmation du lieu (commandes, productions et/ou acquisitions) ;

•   l’accessibilité à la résidence, fonctionnement, enjeux et spécificité de ce type de partenariat ;

•   les différentes formes et objectifs de résidences se déroulant en Musée.

A travers la pratique du réseau national des lieux de résidence d’artiste Arts en résidence (5) qui intègre le cadre proposé par la circulaire du ministère de la Culture (6), nous allons observer plus loin une typologie des résidences accueillies par les structures (7). Plus précisément trois exemples de programmes de résidences développés en musée nous permettront mettre en lumière la diversité des bénéfices attendus de cette présence artistique au musée. Dans la mise en oeuvre des projets par le réseau, la notion de la résidence d’artiste en tant que projet culturel est abordée à l’aide des critères établis comme suit (8) :

  • Du temps pour la création (ou moins 70% du temps total),
  • des ressources matérielles et techniques (espace, moyens de production),
  • un accompagnement humain,
  • des moyens financiers rémunérant obligatoirement le temps de travail,
  • une régularité dans le programme,
  • un engagement à suivre le cadre légal (LCAP, CPI, CGI, CSS…)

Pour Arts en résidence, l’accueil d’un artiste, c’est d’abord la possibilité qui lui est offerte d’un temps pour la création : 70% de temps minimum doit être dégagé hors des contraintes d’intervention, d’animation d’atelier, de diffusion ou d’exposition. Ensuite, il s’agit des ressources qui viennent au-delà d’un apport en production, visant à rémunérer le travail artistique, à l’aide de la régularité du programme et de l’engagement à suivre le cadre légal.

Selon le Code du patrimoine :

« Est considérée comme musée toute collection permanente composée de biens dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en vue de la connaissance de l’éducation et du plaisir du public (9) ».

Quels sont, alors, les contextes spécifiques d’accueil qui visent à favoriser la rencontre d’un artiste avec un territoire ? Souvent l’idée de résidence est liée à la logique de la mobilité géographique, qui déplace le travail de l’artiste de son lieu de pratique habituel, pour émerger dans un nouveau contexte. Le nombre d’appels à résidence initiés par les communautés des communes (10) en vue de dynamiser le territoire ou de le valoriser, en est le témoin.

  1. 1. Résidence ne veut pas dire production

Cet intérêt accru aux projets culturels de territoire doit appeler notre vigilance sur la question de l’instrumentalisation possible du projet artistique. La mobilité, le déplacement de point vue des acteurs, peuvent être au cœur du projet artistique : cas des résidences à l’étranger ou de l’accueil d’artistes étrangers. Mais la résidence peut être aussi bien une « retraite » : peu importe alors le lieu où elle se déroulera, l’idée est de faire émerger un travail dans un environnement propice, par la tranquillité, l’espace, l’accès aux ressources que tous les artistes n’ont pas toujours à leur disposition au quotidien, et qui va favoriser telle recherche particulière, grâce à un fonds d’archives, un fonds documentaire, une collection du musée…

La circulaire de 2016 souligne que les objectifs de la résidence sont de renforcer l’emploi et le travail artistique grâce à l’accompagnement (11), lequel peut créer un levier dans la carrière de l’artiste, en contribuant aux échanges entre plusieurs acteurs sur le même territoire (intérêt majeur pour rehausser la structure et la raison pour laquelle cela devient aussi un outil).

Dans cette typologie – résidence de création, de recherche ou d’expérimentation –, nous pouvons percevoir l’objectif de soutenir une recherche artistique, sans forcément aboutir à une création. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas toujours corréler la création et la diffusion. La production n’est pas nécessairement au cœur du projet de résidence et cet aboutissement peut se situer bien après l’expérience de résidence. Certes, la résidence est un projet, mais qui s’inscrit dans le long terme, dans des démarches artistiques qui se poursuivent. Il est donc important de décorréler la création qui est au cœur du projet de résidence et l’activité qui pourrait en découler, c’est-à-dire les activités de diffusion, d’édition, d’acquisition et autres. Chaque résidence est unique. La majorité des résidences du réseau ne sont pas des lieux d’exposition ou de mise en visibilité.

Résidence-tremplin c’est un autre type de résidence, dont l’objectif est le développement du réseau de l’artiste et sa compréhension de l’environnement professionnel. Dans ce nouveau volet de la circulaire de 2016, il y a la volonté d’impulser un mouvement en faveur des jeunes générations et des parcours en émergence.

Résidence d’artiste associé permet de propulser un artiste dans une structure à plusieurs dimensions. L’artiste mis en relation avec le public peut être soutenu dans la diffusion de son travail artistique, mais, au-delà, il va se trouver associé à tout ce qui concerne la politique de la structure, la conception de son programme culturel, la relation au public… et, ainsi, intégrer les instances statutaires de la structure, prendre position sur un certain nombre de décisions pas toujours liées à l’activité artistique elle-même.

Quant à la résidence d’artiste de territoire, l’idée est de mobiliser le maximum d’acteurs possibles sur un territoire : l’aspect fédérateur de la résidence est mis ici en avant, avec une pléiade de partenaires autour d’un même projet censé favoriser le développement territorial.

  1. 2. Carte blanche pour l’artiste

À travers ces différents types de résidences et en les rapprochant de la définition du musée par le code du patrimoine évoquée plus haut, nous pouvons comprendre pourquoi il n’est pas naturel de retrouver la résidence au sein du musée. Ce soutien à la création d’artistes contemporains ne fait pas partie, en effet, des missions premières du musée, et si la résidence apparaît dans les activités de certains d’entre eux aujourd’hui (sept musées nationaux sur le territoire français (12)), c’est vraiment la volonté forte d’une direction du lieu évoqué.

Enfin, la résidence pose la question de l’équipement et de l’accueil, et le musée n’est pas toujours équipé dans ce sens (avec un atelier de travail, un logement). Or, la dimension hospitalière est à la base de la résidence, il faut donc prévoir une infrastructure. Nous pouvons néanmoins l’observer à travers les trois exemples qui suiventprésentés plus en détails, et qui correspondent aux trois programmes établis de la manière permanente au sein d’un musée.

a. Mac Val, Vitry-sur-Seine : résidence – lieu de rencontre interculturelle

Le musée du Mac Val (dans le Val-de-Marne, Île-de-France), a été ouvert en 2005, et le programme de résidences a commencé dès 2007 en accueillant, depuis, 25 artistes nationaux. La stratégie était double : installation géographique dans un quartier de population mixte, avec un projet de musée scientifique et culturel. L’objectif ? La rencontre interculturelle : le programme, basé sur l’international, n’accueille que des artistes étrangers, dans le cadre des saisons, avec un soutien à la création et à la production qui fait de cette résidence, aujourd’hui, l’une des plus dotées.  Ces résidences en immersion totale n’ont pas de format précis et durent en moyenne trois mois. L’artiste est invité à réaliser une œuvre avec un budget de production assez conséquent.

Le projet doit être en lien étroit avec le contexte du musée, de la collection et du territoire, dans son appréciation vraiment large soit du musée, soit du jardin, soit de la périphérie de Paris, soit du territoire de la France. L’œuvre de la résidence prend place dans la programmation et est exposée pendant trois mois. Elle peut être acquise par le musée. Un détail symbolique : l’atelier-logement-résidence est construit au cœur de l’architecture du musée, afin de souligner le lieu où vivent les artistes pour produire le travail spécifique qui se nourrit du musée.

Il est important de noter qu’il n’y a pas de cahier des charges, mais une prise de risque de la carte blanche laissée à l’artiste, qui résulte de la volonté de la direction du Mac Val de placer le musée au cœur du monde et de le rendre le plus poreux, le plus réactif possible à ce que les regards sensibles des artistes en résidence peuvent observer et refléter. Ce parti pris n’inscrit pas les choses dans un processus de commande, nous voyons au contraire la tentative de rendre la création la plus libre possible : créer en s’inspirant des matériaux que constitue le territoire, mais sans s’attacher à une démarche de valorisation, ou d’image, pour le territoire.

b. Musverre situé à Sars-Poteries (Nord), résidence – rencontre de la technique

Ce programme, en cours depuis 1995, est issu d’une volonté politique forte de la ville en faveur du soutien à la création contemporaine. Ce musée, dans les Hauts-de-France, dispose d’un atelier dédié aux artisans verriers. Il accueille deux résidences d’artistes par an (de deux mois et demi) après appel à candidature, ouvertes aux artistes français comme étrangers. Les lauréats reçoivent une bourse de production et/ou de vie répondant à un projet qui offre les moyens d’une production exceptionnelle dans le cadre de la création verrière. Il s’agit d’une immersion dans le musée par les œuvres créées dans une exposition et référencées dans un catalogue. De chaque résidence, le musée conserve – pour sa collection permanente – une ou plusieurs œuvres, choisies en concertation avec l’artiste. La participation à la programmation des expositions est marquée par la volonté d’assurer la transmission du savoir-faire verrier. Cette résidence, fait remarquable, est ouverte à des artistes qui n’ont pas l’expérience de cette technique, pour mettre en avant le volet expérimentation et enrichissement de la pratique.

c. Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun : résidence de recherche artistique

La résidence est placée au sein du Musée d’art contemporain d’Issoudun (Indre) dans le Centre-Val de Loire. Elle a été ouverte en 1995 par une municipalité engagée en faveur de la création, dans un objectif de diffusion de l’art contemporain, avec une présence artistique en milieu rural. Le programme, en cours depuis 2002, consiste en deux résidences par an d’environ trois mois, après une invitation ouverte aux artistes étrangers, avec une obligation de production.

C’est un projet qui associe la ville d’Issoudun, la DRAC du Val de Loire, dans un objectif d’aménagement du territoire. Il s’agit d’un projet de recherche qui ne cherche pas nécessairement une correspondance avec la collection ou le lieu du musée. Le but est de favoriser la création contemporaine. Nous n’y trouvons pas de systématisme concernant la mise en visibilité de la création au musée, même si le musée a des espaces d’exposition temporaire dédiés aux expositions monographiques d’artistes. Ceci permet aux artistes d’exposer leur travail dans d’autres espaces de la ville, ou en partenariat avec d’autres équipements culturels de la ville, et cela peut parfois aboutir à une acquisition.

  1. 3. Participer à la sensibilisation des publics

La présence d’un artiste va créer des rencontres avec les habitants d’Issoudun, ou avec les scolaires et sensibiliser le public. Cette action culturelle est connexe au développement du service des publics du musée, sur un territoire proposant une offre culturelle limitée. Le projet de résidence prend tout son sens quand un musée travaille plus en profondeur les aspects de la sensibilisation du public par invitation et intervention d’un artiste, ce dernier pouvant notamment éclairer le processus créatif.

Rencontre interculturelle, technique ou artistique observé ici, ne nous permet pas le décrire en tant que dispositif de la politique culturelle évoquant la résidence d’artiste au début. Le cadre administratif quasi absent conforte une telle affirmation.  Ce sont sans doute les raisons du succès de ce projet, mais c’est aussi une difficulté, à cause de réalités différentes derrière cette notion en fonction de la structure qui la porte. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les membres du réseau Arts en Résidence ont senti la nécessité de rédiger une charte permettant de travailler autour d’une même idée de la résidence.

2. Témoignage : la mise en œuvre d’un projet de résidence d’artiste par une commune de Valmondois :  exemple de La Villa Daumier (1995 – 2021)

Avec Bruno Huisman, nous poursuivons par le témoignage de l’histoire d’un projet d’un lieu culturel qui cherche à se définir. Il s’agit de la Villa Daumier située à Valmondois, dans le Val d’Oise, à 40 km de Paris, dont Bruno Huisman est le Maire depuis 1995. Cette commune de 1 200 habitants associe une proximité avec Paris et un caractère très rural qui, au XIXe siècle, a attiré plusieurs artistes à Valmondois. Ainsi, des peintres impressionnistes (Corot, Daubigny et Daumier en particulier), entre Auvers et Valmondois ont marqué de leur empreinte ce territoire qui demeure, encore aujourd’hui, une référence dans le monde de l’art contemporain.

Nombreux peintres, plasticiens, sculpteurs…  une communauté d’artistes à Valmondois s’est perpétuée dans le temps jusqu’à nous, de sorte que c’est devenu un village d’artistes. Et si les artistes s’y trouvent bien, on peut se demander pourquoi ce village est propice à la création artistique, justifiant finalement ce projet d’une résidence ou d’un lieu culturel pour artistes.

Le projet évoqué est alimenté par la figure de Daumier, qui a vécu, habité et est mort à Valmondois, et depuis sa mort, cet artiste qui n’est pas seulement un caricaturiste et un très grand peintre, mais il a incarné un idéal artistique ; le modèle du XIXe s. de la défense de la liberté d’expression en acte.

Le premier projet de dédier un lieu en l’honneur de Daumier a eu lieu en 1989, porté par l’ancien maire, Noëlle Lenoir.  La maison que Daumier habitait était alors occupée à par un artiste, sculpteur, qui n’avait pas l’intention que cette maison se transforme en lieu culturel ou en lieu de mémoire. C’est alors que la mairie a acquis l’actuelle Villa Daumier, avec le projet d’en faire un musée. L’appellation « musée » ayant été refusée par la direction des Musées de France (à cause de l’absence de collections), la municipalité de Valmondois s’est retrouvée propriétaire d’un lieu qu’elle voulait dédier à Daumier, sans pouvoir l’appeler « musée ». Cette impossibilité a impulsé une autre idée, celle d’un projet culturel pour la Villa Daumier avec une résidence d’artiste. Ainsi le premier concours fut organisé en 1995 et Vincent Chhim, artiste sculpteur, fut nommé pour y résider et y travailler, pendant un an, avec son épouse et leur enfant.

2. 1. Les défis de la résidence d’artiste en tant que projet culturel

Étant sélectionné comme artiste en résidence à Valmondois, à la Villa Daumier, Vincent Chhim a travaillé pendant un an. Mais sans qu’il y ait vraiment un lien entre les Valmondoisiens et la présence de cet artiste à la Villa. Ce constat a suscité une réflexion des organisateurs sur les conditions de réussite d’une résidence d’artiste. Avec les moyens d’une commune de la taille de Valmondois qui ne sont pas comparables à ceux du réseau Arts en résidence, il a été décidé de créer l’association « la Villa Daumier », qui est devenu bien davantage un lieu d’exposition des artistes contemporains, qu’une résidence d’artiste à proprement parler.

C’est en passant par ce statut du lieu d’exposition, que l’institution a trouvé son public et des artistes, parce qu’aujourd’hui malgré le fait que la Villa Daumier organise six expositions par an, il faut encore attendre deux ans pour être programmé et c’est un indicateur de son succès. En revanche, quant à la résidence d’artiste, la tâche s’est avérée difficile. Malgré l’échec de la première expérience, les responsables municipaux de Valmondois ont repris le cheminement ardu pour arriver à la réalisation d’un projet qui permet aujourd’hui de réfléchir, par exemple, sur l’intitulé de cette échange « Création in utero ».

Pour ce faire il peut être intéressant reprendre la réflexion d’Henri Atlan qui écrivait il y a vigt ans, un livre Utérus artificiel pour montrer que l’avenir passerait peut-être dans le cadre de projet de reproduction humaine, par la généralisation d’utérus artificiels, dans laquelle finalement la reproduction humaine se passerait d’une façon plus sûre, plus garantie par la technique que par le biais naturel. Cela conduisait Henri Atlan à faire une distinction entre deux termes : « fabrique » et « création ». Dans notre cas précis présenté ici, ces deux termes tendent à s’opposer. On ne peut pas fabriquer des œuvres d’art. Les œuvres d’art relèvent d’un processus d’une création, et pas d’un processus de fabrication. La fabrication est technicienne, la création artistique, elle, relève d’un autre processus de genèse, que le processus de fabrication.

De là, il y a là une question très difficile à soulever. Quel lieu l’artiste crée-t-il ? Quelle sorte de lieu est favorable à la création artistique ? Et en quoi la résidence d’artiste serait-elle plus favorable à la création par l’artiste qu’un autre lieu ? Quelles conditions doivent être réunies pour que cette résidence d’artiste soit un lieu de création artistique ?

On peut très bien imaginer qu’il y ait des résidences d’artiste ne favorisant pas la création. On peut douter de la garantie de rémunérer l’artiste dans le cadre d’une résidence d’artiste et que ce soit la meilleure formule pour assurer la bonne création, par un artiste, de ses œuvres. Le cas de Vincent Chhim nous invite à considérer une question suivante : la résidence d’artiste génère-t-elle un dépaysement pour l’artiste et ce dépaysement est-il profitable ? A priori, un tel dépaysement est positif à partir d’un moment où l’artiste est vraiment déjà ancré dans un paysage, dans un territoire… et qu’il est véritablement habité par ce territoire.

Pour réfléchir à ces éléments, l’exemple d’une autre artiste peintre s’y prête bien. Inscrite dans le paysage du Vexin et du Valmondois en particulier, Valérie Boyce a obtenu, une résidence en Islande où elle fera plusieurs séjours de plusieurs années. Son exemple, parmi d’autres, montre la vertu du dépaysement dans la création artistique. L’Islande a nourri ses tableaux et son œuvre. Elle habite l’Islande ou, plus exactement, elle est habitée par l’Islande. La dimension de la résidence en Islande, n’est pas ici une dimension artificielle ou dimension superficielle.

Quel est, alors, le risque que l’on encourt dans le cadre d’une mise en place de résidence d’artiste qui échoue ? Probablement c’est de ne pas répondre à l’objectif général de la résidence d’artiste qui est : que l’artiste y crée et /ou qu’il passe à côté de ce projet d’habiter la résidence, ou d’habiter le pays. Valérie Boyce est une spécialiste du paysage, elle montre les paysages du Vexin ou ceux d’Islande. Mais, justement, il est possible qu’on ne puisse peindre le paysage… que lorsqu’on habite véritablement ce paysage.

Revenons, à présent, à l’interaction avec le milieu. Si nous en restons à l’échec de la toute première expérience évoquée plus haut, on pourrait dire : la Villa Daumier aurait pu être n’importe où, elle aurait produit les mêmes effets ; car le pays, le territoire, les paysages et les gens qui habitent ce territoire, ces interactions, avec l’artiste, n’ont pas eu lieu.

Heureusement, grâce à Tao et Michel Guével qui président à la destinée de la Villa Daumier, des artistes sont accueillis pendant trois à six mois à la Villa, et tissent avec la population – et en particulier les enfants de l’école de Valmondois et tous ceux qui gravitent autour de l’école – des liens magnifiques, pas seulement parce qu’ils transmettent aux habitants de Valmondois, directement ou par le biais de leurs enfants, leur sens artistique, mais parce qu’eux-mêmes profitent de l’expérience pour développer leur propre création artistique.

Prenons encore quelques exemples récents : celui de Melissa Ferreira, qui, en 2021, durant six mois, a su tisser des liens exceptionnels avec la population des Valmondois, en associant les habitants à ses projets de création. Ou encore, en 2019, une autre artiste en résidence, Cécile Lamy (13), peintre qui grimpe dans les arbres, associant des enfants ou des adultes et, à cette hauteur, réalise des peintures sur soie, des calicots qu’elle accroche aux branches.

Ici, il est intéressant d’insister sur la distinction habiter/résider. Dans « résider », il y a un caractère ponctuel, momentané, bref. Il ne peut s’agir que d’une visite, et d’une visite qui peut être sans doute féconde, mais cette fécondité n’est jamais garantie. L’esprit de ces résidences d’artiste est fondé sur le fait que l’artiste doit « habiter » le lieu, et non pas y faire une simple visite. Alors, nous pouvons nous demander est ce que les musées sont-ils des lieux qui invitent à l’habitation en donnant ainsi un sens au projet avec le questionnement de fond qui reste ouvert : la résidence d’artiste peut-elle se traduire par la métaphore in utero, comprise comme utérus de création ?

2. 2. Discussion : entre attente et la réalisation

ÉJ : Quant à l’idée de visite ponctuelle, il s’agit plutôt d’implantation provisoire qu’il faut réussir à réaliser pour faire véritablement l’expérience d’un territoire. Elle n’a lieu que si l’on fait vraiment l’effort d’aller à la rencontre de ce territoire dans tous ses dimensions. En effet, ce n’est jamais garanti, et sur les questions des conditions qui seraient favorables, là encore, rien n’est sûr. On pourrait, en effet, poser à chacun la question des critères de réussite, ou ce que c’est qu’une résidence réussie, et nous observerions la variété des attentes.

Une résidence, c’est aussi une multiplicité d’acteurs, c’est évidemment un artiste, qui arrive avec des besoins et des attentes, correspondant à la fois aux disciplines artistiques qu’il travaille et son parcours, son expérience professionnelle, mais également des lieux qui l’accueillent, sur lesquels pèsent aussi un certain nombre des missions. Les partenaires financiers peuvent, par exemple, formuler des attentes inattendues. Avec le projet de résidence, nous nous retrouvons donc face aux acteurs du territoire, qui vont être des acteurs satellites opérationnels, qu’on les considère comme bénéficiaires ou parties prenantes. De là, nous pourrions envisager que la résidence réussie, c’est avant tout quand les attentes de ces différents acteurs sont atteintes sans se faire de tort l’une à l’autre. Beaucoup de champs sont concernés par ce projet – et tant mieux : c’est l’intérêt majeur du projet ; mais cela rend le projet d’autant plus difficile à satisfaire pour ces parties prenantes.

BH : Dans quelle mesure cette résidence est-elle féconde et l’objectif (que l’artiste y crée des œuvres) est-il atteint ?Les artistes ont pour vocation de créer. La fécondité de la résidence d’artiste se décrète difficilement à travers une liste de critères qu’on énonce, même s’ils sont nécessaires. En même temps, ce n’est pas parce qu’on aurait réuni tous ces critères, qu’on serait sûr du caractère positif de la résidence d’artiste. Et donc, il faut d’abord sans doute qu’il y ait un milieu artistique, et c’est pour cela que les musées sont les bienvenus. Peut-être une résidence d’artiste ne se pose pas partout et ne saurait se décréter n’importe où. On évoquait l’interaction avec le milieu. Il faut sans doute arriver à penser un milieu au sein duquel cette résidence d’artiste peut être réalisée, qui prenne en compte ces facteurs. Si créer une œuvre d’art a un sens, il faut peut-être prévenir, dans le projet d’une résidence d’artiste, une déception éventuelle des organisateurs, des entrepreneurs, des élus provenant d’un non-retour sur un investissement important. Nous n’avons pas évoqué dans cet échange suffisamment le retour d’expérience des artistes par rapport à leurs résidences… Quant aux attentes des élus, elles sont dans le fond contradictoires : d’une part, que l’artiste puisse créer véritablement ce qu’il ne pourrait pas créer ailleurs ; d’autre part, que la population, permettant aussi cette résidence, soit impliquée, intéressée et d’une certaine manière « partenaire » et « partie prenante » du projet. Et cela, c’est assez difficile à réaliser.

En guise de de conclusion : faire se rencontrer un travail artistique et une population du territoire

Nous avons retenu que ce qui réunit toutes les résidences tient dans la tentative de faire se rencontrer un travail artistique et une population du territoire. Il y a toujours cette attente de la part des lieux qui accueillent, mais nous pouvons également observer des lieux de résidence qui ne se placent pas de ce côté-là. Dans l’accompagnement qu’ils proposent, tous ne cherchent pas le lien avec le territoire. On peut rencontrer aussi des cas contraires, où l’idée est de créer un espace libéré de toute contrainte (14), pour offrir un cadre de travail dégagé de toute préoccupation, animation ou lien social. Ce type de résidence va s’attacher à offrir le cadre le plus dégagé possible, pour que l’artiste se concentre sur son travail de création. Mais il faut tenir compte que ces lieux de résidence ne vont pas être recherchés par les artistes qui placent la rencontre au centre de leur projet artistique. Et un grand nombre d’artistes vont nourrir leur travail de ces rencontres, voire être dans les projets de cocréation avec les groupes. Pour eux, cette dimension du lien est centrale.

Il est important de noter qu’avant tout, chaque programme a ses caractéristiques et l’un ne peut être dit meilleur que l’autre, parce que chacun pourrait correspondre aux besoins d’artistes qui sont tous différents… La vraie question est de savoir formuler et présenter son projet, pour qu’il n’y ait pas de déconvenues dans la rencontre qui s’instaure entre la structure et l’artiste. Les institutions qui fonctionnent par appel à candidature doivent donc pouvoir formuler et décrire le plus clairement possible le cadre qu’elles proposent, en fonction du territoire d’accueil, en fonction aussi des ressources humaines disponibles sur place, pour faire le lien avec la population (ou pas) qui habite ce territoire. Il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » résidence, il s’agit de bien expliquer de quoi est constitué l’environnement, pour que tout soit bien en concordance avec le projet artistique du résident.

Il est donc essentiel de lever les malentendus à partir d’une identification claire des programmes et des attentes. Il est nécessaire de signaler que les critères énoncés par le réseau Arts en résidence traduit en quelque sorte l’écart qu’il y a entre les 45 membres du réseau et les 233 résidences recensées par le Centre national des arts plastiques CNAP.

Il est parfois inévitable de se détacher de l’usage du terme résidence d’artiste, qui a tendance à correspondre, à des mises à disposition d’espaces sans accompagnement, ni humain, ni financier, ni matériel… Encore aujourd’hui, cette absence de cadre institutionnel permet de faire usage du mot résidence pour des situations très variées.

Une hybridation des statuts des acteurs impliqués aspire à « donner lieu à la promotion d’intelligence (15) ». Dans cette perspective, émerge un questionnement : « Reflètent-ils [les musées en particulier] les évolutions historiques, ou, au contraire, agissent-ils comme des éléments de transformation (16)» ?

Notes de fin


(1) NEGRIER E., TEILLET Ph. (2019), Les projets culturels de territoire, PUG, éd. UGA, coll. Politiques culturelles

(2) MAIRESSE F. (2020), Gestion de projets culturels : conception, mise en œuvre, direction, Paris, Armand Colin.

(3) NEGRIER E., TEILLET Ph. (2019), Les projets culturels de territoire, op. cit.

(4) CASTAN C. et GLAIZES H. (dir.) (2019), Organiser des résidences artistiques et littéraires en bibliothèque, Presses de l’ENSSIB.

(5) Arts en résidence : « Administrer une résidence d’artistes, quelles questions se poser ? » [en ligne, consulté en novembre 2021]: https://www.artsenresidence.fr/site/assets/files/fiche-ressource_administreruneresidence.pdf ; Arts en résidence regroupe, en 2021, autour d’une certaine définition de la résidence d’artiste et des valeurs liées, 45 structures sur le territoire national : structures associatives, lieux intermédiaires, artist-run-space, mais aussi centres d’art labellisés, écoles d’art, musées.

(6) Ministère de la Culture et de la Communication (8 juin 2016). La circulaire ministérielle relative au soutien d’artistes et d’équipes artistiques. [En ligne, consulté en novembre 2021]: https://www.artsenresidence.fr/site/assets/files/circulaire_du_8_juin_2016_relative_au_soutien_a_la_re_sidence.pdf. Ici sont définis les dimensions attendues, les objectifs – un territoire particulier : découverte territoriale liée à une mobilité ; des ressources techniques : espace / outils, machines / savoir-faire ; des ressources théoriques ; un environnement professionnel ; des moyens financiers – et une typologie des résidences, qui se dissocient en résidence de création de recherche ou d’expérimentation, résidence tremplin, résidence d’artiste associé, résidence artiste en territoire.

(7) Musée de Mac Val, Vitry-sur-Seine (membre de Arts en résidence), musée de Musverre, Sars-Poteries (Nord) ; musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun (les deux derniers structures prises en exemple ne sont pas membres du réseau Arts en résidence).    

(8) Les valeurs d’Arts en résidence sont définies dans une charte déontologique, qui fait aujourd’hui l’identité du réseau, formule les bonnes pratiques, qui sont aussi des engagements, de la part des structures membres. Il est à noter que parmi les 45 membres du réseau, figure un seul musée (Mac Val)

(9) Code du patrimoine : Livre IV : Musées (Articles L410-1 à L452-4).

(10) 1992. Loi 6.2.1992

(11) un accompagnement qui va être curatoriale, qui va être offert, la mise en relation avec un critique, un commissaire d’exposition ou un conservateur.

(12) Le Centre national des Arts plastiques (CNAP), l’un des opérateurs de la politique du ministère de la Culture, recensait, en 2016, 223 résidences d’arts visuels en France (https://www.cnap.fr/ressource-professionnelle/guides-telechargeables/223-residences-darts-visuels-en-france, consulté en novembre 2021), dont 7 uniquement se déroulent dans les musée.

(13) Cécile Lamy artiste-peintre, exposition «Arbre au corps». 

(14) Par exemple, un de nos membres situé en Finistère, sur l’île d’Ouessant, propose la résidence « Tempête ». Ce projet consiste à envoyer l’artiste dans les conditions extrêmement rudes, de vie et de survie en situation de tempête, sur une île, où il va falloir faire face à des coupures d’électricité, des conditions extrêmes. Nous rencontrons des artistes qui sont à la recherche de ces conditions là.

Nous pouvons évoquer un autre exemple comme la résidence de Marguerite Yourcenar, qui accueille les écrivains pour qu’ils écrivent dans les conditions d’isolement et de retraite.

(15) POULOT D., « La naissance d’une tradition européenne », dans Publics et projets culturels. Un enjeu des musées en Europe, Paris, L’Harmattan, coll. Publics et projets.

(16) JOLY H., « Les musées d’Histoire et l’Europe », dans Publics et projets culturels. Un enjeu des musées en Europe, Paris, : L’Harmattan, coll. Publics et projets. Dans la pratique des projets culturels de territoire, des moyens conséquents se voient consacrés par les collectivités territoriales à l’accompagnement des structures culturelles : « Cette phase de développement [des politiques culturelles] a contribué à inverser le rapport entre commanditaires et bénéficiaires des aides publiques pour la culture ».

1 réflexion au sujet de “Compte rendu de la Rencontre Muséo IDF – « La création in-utero : les résidences d’artistes »”

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