Compte rendu de Rencontre

Compte rendu de la Rencontre Muséo Ile-de-France – « Nature et planète : en parler, l’exposer, s’en inspirer »

[Illustration : Seive, Massif de l’Oisans – Roche de la Muzelle, vers 1930, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore Niepce, Collection en ligne]

Botte, Julie

La séance « Nature et planète : en parler, l’exposer, s’en inspirer » termine le cycle de Rencontres muséo Île-de-France sur « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale ». Elle s’est déroulée le 29 juin 2021 en collaboration avec les deux commissaires invitées, Diane Drubay (We Are Museums) et Laurence Perrillat (Les Augures). Vous trouverez ci-après un compte rendu des trois interventions et de la table ronde qui les a suivies. Les trois intervenantes étaient Aurélie Zwang, maîtresse de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier, Annabelle Aish, cheffe de projet « Bioinspire-Muséum » du Muséum national d’histoire naturelle à Paris, et Daria de Beauvais, senior curator au Palais de Tokyo à Paris. La captation de la rencontre est disponible en ligne sur la page YouTube de Mêtis.

Intervention d’Aurélie Zwang : « Focus sur quelques tendances de la muséologie de l’environnement »

Aurélie Zwang est maîtresse de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier.  Sa présentation porte sur quelques tendances de la muséologie de l’environnement. Son propos se limite au musée intra-muros même si, précise-t-elle, la muséologie de l’environnement est plus large (écomuséologie, muséologie des collections vivantes, etc.). Aurélie Zwang conçoit les musées comme des lieux d’éducation « non formels ». Les musées sont, selon elle, des « carrefours » de représentations et d’épistémologies.

Tout d’abord, elle remarque que les représentations de la « nature » vont orienter les muséographies. Elle donne l’exemple de deux représentations du loup différentes : d’une part, un loup menaçant naturalisé avec les crocs visibles et, d’autre part, un loup en posture naturelle dans son milieu. Le musée constitue le recueil des représentations de la « nature » et diffuse ces dernières. Les dioramas, par exemple, sont des représentations de la nature qui matérialisent les interactions entre les êtres vivants et leur milieu, une fois que l’écologie scientifique a permis progressivement de les penser.

Aurélie Zwang nous expose quelques exemples, passés et actuels, de visées éducatives en muséologie de l’environnement.

Le premier exemple repose sur l’idée de « conserver pour sensibiliser ». Le diorama des bisons, qui a été restauré et se trouve aujourd’hui au Museum of Northern Great Plains à Fort Benton dans le Montana, a été spécialement conçu pour sensibiliser le public. En 1886, William T. Hornaday, qui était taxidermiste en chef au musée national des États-Unis, s’est vu confier l’expédition « Smithsonian Institution Buffalo Outfit » dans le Montana, qui avait pour objectif de « prélever » des individus dans l’intention de sensibiliser à leur extinction (ce qui est paradoxal).

Le deuxième cas de figure est d’« immerger pour faire ressentir ». Aurélie Zwang cite l’exemple de l’exposition temporaire « Can man survive » à l’American Museum of Natural History de New York qui a été conçue en 1969 à l’occasion du centenaire du musée. L’exposition itinérante se compose d’une muséographie innovante, donnant une grande place à la vidéo. Le parti pris des concepteurs est de provoquer un malaise chez les visiteurs en montrant des images choquantes (victimes de la malnutrition, endroits détruits par l’activité humaine, etc.) pour lui faire prendre conscience des problèmes socio-environnementaux et de le faire réagir.

La troisième configuration consiste à « simuler pour faire comprendre ». L’exposition « Climax » à la Cité des sciences et de l’industrie en 2003 invite les visiteurs à se projeter dans le futur à l’aide de simulations, en lien avec l’épistémologie des modèles notamment à l’origine des rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du Climat). En se basant sur les travaux de Marine Soichot (2011), elle montre que la partie forum de l’exposition, qui présente des points de vue d’experts divergents (notamment ceux de climato-sceptiques) et au sein de laquelle le visiteur est invité à exprimer son avis, est un simulacre de mise en débat de la question climatique puisqu’il n’y a pas d’interaction possible entre les différents points de vue exprimés.

Le quatrième exemple vise à « exposer l’exemplarité pour agir ». L’exposition « Mutations urbaines » à la Cité des sciences et de l’industrie en 2016 montre plusieurs actions possibles pour l’environnement afin d’inciter les visiteurs à les reproduire. Le risque de ce type d’exposition est de dévier vers un faire-valoir des partenaires financeurs de l’exposition ou, dans de nombreux cas documentés d’expositions itinérantes sous forme de panneaux (Zwang, 2013), du producteur de l’exposition.

Un dernier exemple, tiré d’un article d’Antoine Jeanne écrit dans le volume 15.1 de la revue éducation relative à l’environnement (Girault et Zwang, dir., 2019), est celui du musée de la Chasse et de la nature dont l’ancienne salle d’Afrique est devenue la salle des Trophées à la façon d’un « palimpseste muséographique ». Les animaux naturalisés exposés dans la salle sont restés les mêmes, mais leur disposition dans l’espace et le discours qui est porté par les musealias ont été modifiés. L’histoire racontée avec les objets est différente. Le musée regarde sa propre histoire et réinterroge ses collections.

En résumé, comme en attestent ces quelques exemples réunis par Aurélie Zwang, plusieurs manières d’aborder les questions socio-écologiques sont possibles pour les musées et cette dernière souligne la « diversité des objectifs et des approches ». Lors de sa thèse de doctorat en 2013, la chercheuse a établi une typologie des objectifs éducatifs des expositions environnementales : « faire ressentir » (émotions positives ou négatives), « faire agir » (présentation d’actions), « faire comprendre » (explication), « faire connaître » (description) et « faire débattre » (questionnement). Elle fait l’hypothèse d’un « lien entre l’exposition des problématiques socio-environnementales et certaines innovations muséographiques » (diorama, vidéo, etc.). Aurélie Zwang met également en avant que les collections des musées puissent être revisitées pour s’emparer des questions socio-environnementales et raconter une histoire différente à partir des mêmes objets. Aurélie Zwang évoque les « postures des concepteurs d’exposition et du musée : entre engagement et neutralité ». La chercheuse termine en ouvrant sur le « faire participer », c’est-à-dire le dispositif participatif et le dialogue avec les visiteurs qui lui semblent encore peu présents dans les musées à propos de ces questions socio-écologiques et lui paraissent pertinents de développer à l’avenir.

Intervention d’Annabelle Aish : « La bioinspiration au MNHN »

Annabelle Aish est cheffe de projet « Bioinspire-Muséum » au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Elle commence sa présentation par une définition de la « bioinspiration » qui est une « approche créative basée sur l’observation des systèmes biologiques ». Annabelle Aish explique que la bioinspiration consiste à puiser des idées dans le monde vivant et à les appliquer dans un esprit d’innovation ou création aux domaines scientifiques, techniques, artistiques, esthétiques et culturels. Les éléments naturels étudiés sont les structures, les formes, les matériaux, les processus, les systèmes ou les principes d’organisation biologiques. Ces différents éléments peuvent sous-tendre une fonction biologique. Annabelle Aish cite l’exemple d’un cactus recouvert d’épines pour se protéger contre des menaces biotiques. La stratégie biologique employée pour accomplir une fonction (dans ce cas-ci la protection) dépend de l’espèce et de son contexte. Les fonctions biologiques sont nombreuses et révèlent des solutions potentielles aux défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’êtres humains. Annabelle Aish donne plusieurs exemples : capter et stocker de l’énergie, redistribuer de l’eau, mettre en place un système d’intelligence collective pour la gestion des ressources. Ces solutions existent à toutes échelles biologiques, depuis les molécules jusqu’aux écosystèmes. Annabelle Aish souligne que ces solutions bioinspirées nous orientent vers une comptabilité avec la biosphère, car la vie crée des conditions propices à la vie en suivant des principes de multifonctionnalité, de régénération, d’adaptation, d’optimisation ou de coopération.

Ces solutions peuvent nous aider à relever les défis environnementaux et climatiques. Annabelle Aish affirme qu’en suivant ces principes nous pouvons développer des matériaux, des processus et des systèmes novateurs pour un avenir plus durable dans des domaines industriels (ingénierie, pharmaceutique, robotique) et non industriels (design, art). Elle présente trois exemples de la bioinspiration tirés des travaux de recherches au muséum sur l’écosystème, l’espèce et le composé. Un premier exemple est celui de l’éco-urbanisme. On peut s’inspirer du fonctionnement des écosystèmes pour repenser nos villes en intégrant des solutions fondées sur la nature (comme les toits végétalisés) pour rendre le milieu urbain plus sain et plus diversifié. Un autre exemple est celui de la biocolle marine. En observant des vers marins qui produisent des biociments, on peut créer un adhésif imperméable (notamment dans un contexte médical ou dans la construction de sous-marins). Un dernier exemple est celui des composés des cyanobactéries. L’étude de la grande variété des composés produits par les microorganismes et de leurs propriétés antibactériennes, antifongiques ou anticancéreuses est utile en vue d’une éventuelle utilisation pharmaceutique.

Annabelle Aish explique que l’initiative « Bioinspire-Muséum » a été lancée en 2019 avec le financement du ministère de la transition écologique pour « identifier, coordonner et promouvoir la bioinspiration dans l’ensemble des activités du Muséum ». « Bioinspire-Muséum » vise à promouvoir les contributions de l’histoire naturelle à la bioinspiration. Depuis quatre cents ans, le muséum est au carrefour des sciences de la terre, de la vie et de l’homme. Sa vocation s’exerce à travers cinq grandes missions : la recherche, l’expertise, la conservation, l’enseignement supérieur et la diffusion des savoirs scientifiques. Annabelle Aish voudrait que l’initiative « Bioinspire-Muséum » valorise ces cinq éléments de manière transversale. La vision qu’elle souhaite mettre en œuvre est celle de la bioinspiration dans une optique de développement durable. Selon elle, la bioinspiration devrait contribuer à la préservation de la biodiversité et constituer une démarche éthique. La bioinspiration est également un outil de communication pour sensibiliser le public à la biodiversité en expliquant l’importance de cette « bibliothèque vivante ».

Dans leurs activités initiales, Annabelle Aish et ses collègues ont donné la priorité à deux aspects : le cadrage de la bioinspiration et la création d’une cartographie des acteurs. Leur définition de la « bioinspiration » met en avant plusieurs aspects : la multiplicité des domaines (arts et sciences) ; l’utilisation directe et indirecte de la nature ; la valorisation de la richesse que le monde vivant peut apporter à l’humanité et pas uniquement la recherche de l’innovation technique ; la vision éthique et durable (impact positif sur les êtres humains et les autres formes de vie). Annabelle Aish a également établi une cartographie des acteurs du muséum ainsi que des différents types de bioinspiration dans l’institution qui comprennent : bioassistance, biodesign, bioingénierie, biofabrication, biomimétique, bionique, ingénierie de bioproduits, bioréplication, biorobotique, biotechnologie, biosynthèse, ingénierie écologique, génie génétique, solutions fondées sur la nature, bioproduction pharmaceutique.

Annabelle Aish termine sa conférence en citant une série de manifestes rédigés par le muséum. Cette démarche cherche à faire du muséum une caisse de résonnance des défis sociaux et environnementaux, à sensibiliser les visiteurs à l’importance de la nature et à les engager dans sa protection. Quatre manifestes ont été publiés depuis 2017 : Quel futur sans nature en 2017, Migrations en 2018, Humains et autres animaux en 2019, Face aux limites en 2020.

Intervention de Daria de Beauvais : « L’exposition collective Réclamer la terre au Palais de Tokyo, printemps-été 2022 »

Daria de Beauvais est senior curator au Palais de Tokyo à Paris. Le Palais de Tokyo est un centre d’art. A la différence d’un musée d’art, les projets y sont temporaires et il ne constitue pas de collection. Daria de Beauvais est la commissaire du projet « Réclamer la terre » qui est à la fois une exposition collective, un programme public et une publication qui aura lieu au Palais de Tokyo au printemps-été 2022 . Deux conseillers scientifiques l’accompagnent dans ce projet, Léuli Eshrāghi et Ariel Salleh.

Daria de Beauvais commence sa présentation en se demandant si, face à l’urgence climatique, il ne faudrait pas d’abord changer notre rapport à la terre, au vivant et à la nature. Elle poursuit en expliquant que les projets écoféministes et décoloniaux cherchent à renverser les termes du pouvoir politique et de nos relations sociales. Ils ont aussi valeur à questionner le rapport extractiviste et conquérant qui est trop souvent établi entre présence humaine et sol. Daria de Beauvais pose la question de savoir si nous n’étions pas « sur » terre, mais si nous faisions corps avec elle, en créant ainsi une communauté du sol dont parlait Rachel Carson qui est à l’origine du mouvement écologiste et l’auteure de Printemps silencieux, un ouvrage majeur paru en 1962. Daria de Beauvais souligne que ces considérations peuvent nous aider à imaginer des futurs possibles, mais elles ne sont pas pour autant nouvelles. Elles prennent racine dans nos savoirs ancestraux négligés ou perpétués, ainsi que dans une volonté de reconnexion et de partage. La manière dont ces conceptions et ces pratiques peuvent être aujourd’hui réactualisées et reconsidérées se trouve au cœur des projets présentés dans le cadre de « Réclamer la terre ».

Daria de Beauvais précise que « Réclamer la terre » se constitue d’un ensemble d’expositions cherchant à « écouter la terre pour réenchanter le monde », selon l’expression de Geneviève Azam, car la terre n’est pas muette, ainsi que le montrent les artistes invités. « Réclamer la terre » est composé à la fois d’une exposition collective et d’expositions monographiques. Daria de Beauvais affirme que la volonté commune autour de cette saison est de développer d’autres façons d’être au monde. L’exposition collective « Réclamer la terre » met au jour des ramifications nouvelles pour des artistes qui nous aident à penser et ressentir une nature chargée, intensifiée et engagée. Le point de départ est de considérer la matière dite naturelle à la fois comme un médium et comme un outil politique. Les artistes participants, une douzaine aujourd’hui, de différentes générations et origines, mettent en avant des récits oubliés, réduits au silence ou encore à inventer ainsi que l’exprime Daria de Beauvais. Ces artistes, selon la commissaire, s’éloignent d’une vision occidentalocentrée, développent de nouvelles relations au vivant ou à l’environnement, s’intéressent à d’autres façons d’être au monde.

Daria de Beauvais explique le choix du titre « Réclamer la terre » qu’elle a emprunté au premier recueil de textes éco-féministes publié en 1983 intitulé Reclaim the Earth: Women Speak Out for Life on Earth. Elle met en avant que « reclaim » est un terme clé dans différents cercles militants écoféministes au sens de réhabiliter, se réapproprier, régénérer ou activer une agentivité pour ce qui a été dévalorisé (droits autochtones, corps féminin, territoire). Daria de Beauvais précise que l’écoféminisme n’est pas le sujet de cette exposition, c’est plutôt une grille de lecture du monde. Un des points de départ de l’exposition est Ariel Salleh, sociologue et activiste australienne, qui écrivait dans son livre Ecofeminism as Politics: Nature, Marx and the Postmodern en 1997 : « rassembler l’écologie, le féminisme et les politiques autochtones revient à abandonner la vision eurocentrique pour adopter un regard véritablement global ». Il s’agit de penser le monde par-delà la dualité nature et culture. Selon les mots de Daria de Beauvais, les artistes sélectionnés travaillent autrement la matière dite naturelle : bois, terre, plantes, coquillages ou minéraux sont autant de motifs, de techniques, de médiums ou de sources d’inspiration permettant de créer des vecteurs culturels, historiques et politiques.

Daria de Beauvais cite deux exemples parmi les artistes de « Réclamer la terre ».

Le premier exemple que la commissaire nous expose est celui du Karrabing Film Collective, un collectif créé en 2013 qui se composent de plus de cinquante membres autochtones. Ces derniers créent des films et développent d’autres actions, notamment de protection du territoire. Le Karrabing Film Collective produit à l’occasion de l’exposition un nouveau projet intitulé The Family. Daria de Beauvais souligne que leurs créations mêlent à la fois une relation ancestrale au territoire, un univers onirique, une certaine forme d’humour, mais également d’inquiétude et de révolte par rapport à une société encore très colonialiste. Le projet The Family est coproduit par le Palais de Tokyo avec d’autres partenaires culturels notamment à Berlin et à Londres. Ce projet est donc une collaboration puisque l’objectif de l’exposition « Réclamer la terre », selon Daria de Beauvais,  est non seulement de donner à entendre et à voir d’autres voix, mais également de créer une « mycélisation » des relations, inspirée par le mycélium des champignons qui est composé d’un réseau dense et ramifié. L’idée est de collaborer avec d’autres institutions pour soutenir les artistes, coproduire les œuvres, dans une volonté de mutualisation, mais aussi dans une volonté d’écoconception en limitant les transports et la production. Le Palais de Tokyo s’est doté depuis un an d’une direction de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises), étant donné qu’il souhaite mettre en œuvre une transition et faire évoluer son modèle de fonctionnement pour s’adapter à l’urgence climatique et sociale.

Le second exemple présenté par Daria de Beauvais est celui de Tabita Rezaire, une artiste d’origine franco-guyano-danoise. Dans sa pratique artistique, Tabita Rezaire révèle la façon dont l’histoire de l’esclavage, du colonialisme et de la modernité a façonné la science et la technologie. Elle utilise la technologie comme outil, mais aussi en la critiquant dans un but de retour à la terre. Depuis son installation en Guyane dans la forêt amazonienne, elle travaille également comme professeur de yoga tout en se formant actuellement à l’agroforesterie. Sa pratique artistique constitue un des modes d’action de son engagement. Elle a créé un lieu dans la forêt qui vise à cultiver les arts et les sciences de la terre et du cosmos dans un but de guérison collective, d’éducation et de justice sociale. Daria de Beauvais est actuellement en discussion avec l’artiste pour son intervention au Palais de Tokyo. Comme pour le Karrabing Film Collective, le projet qu’ils vont mener ensemble sera également une coproduction avec d’autres institutions culturelles et permettra de soutenir les autres actions de l’artiste qui ne sont pas uniquement des gestes artistiques.

Daria de Beauvais conclut son intervention après ces deux exemples d’artistes, qui permettent, selon elle, de comprendre comment un projet artistique peut à la fois être une exposition, mais aussi un geste militant dans la manière de concevoir, produire, exposer les œuvres ainsi qu’une manière de soutenir les artistes dans leurs différentes recherches personnelles.

Table ronde entre les intervenantes et réponse aux questions du public

Aurélie Zwang cite l’exemple d’une exposition sur les dioramas réalisée au Palais de Tokyo qui portait un regard artistique sur ce type d’exposition tombé en désuétude. La sensibilisation à l’écologie passe par ce nouveau lien qui est créé grâce à l’art. Les musées permettent une interdisciplinarité qui est fertile pour ouvrir d’autres horizons, d’autres récits, d’autres manières de penser et évoluer dans le futur.

Daria de Beauvais souligne qu’une grande richesse et pluralité existe actuellement dans le domaine de la pensée. De nombreuses publications paraissent et des maisons d’édition se spécialisent sur ces questions. Dans un cadre muséal, les professionnels partagent avec le public et les artistes sont semblables à des « vigiles » pour nous parler du monde. Avec « Réclamer la terre », Daria de Beauvais a voulu inviter des artistes peu connus en France parce qu’ils ont une relation à l’environnement complètement différente de la nôtre, notamment ceux qui sont autochtones.

Quelle est la genèse du projet au MNHN ? Qu’est-ce qui a insufflé cette volonté d’avoir une approche transversale dans le musée ?

Annabelle Aish explique que nous sommes influencés par notre milieu culturel, politique et social. La bioinspiration ou le biomimétisme sont en plein essor depuis les dix dernières années et suscitent un véritable intérêt auprès des industriels, des décideurs publics et du grand public. Des travaux de bioinspiration étaient présents au sein du muséum, mais de manière ponctuelle et pas suffisamment mis en lumière, sans la présence d’un projet cohérent qui pourrait faire le lien entre les différentes activités. Annabelle Aish poursuit en disant qu’ils ont reconnu un intérêt croissant à l’extérieur du muséum qui les a amenés à réfléchir à ce que l’institution pourrait apporter à ce domaine, notamment grâce à ses collections qui sont une « mine d’or » de modèles biologiques très utiles pour la bioinspiration. L’interdisciplinarité de l’histoire naturelle qui couvre les sciences biologiques, géologiques et anthropologiques, favorise également la bioinspiration. Annabelle Aish rebondit sur ce que disait Daria de Beauvais à propos des différentes façons de voir la terre, la nature et la biologie chez les peuples autochtones ce qui intéresse également l’équipe du muséum.

. Le Muséum national d’histoire naturelle se compose de treize sites en France dont le musée de l’Homme dédié à l’ethnologie et à l’anthropologie. Annabelle Aish mentionne un de ses collègues qui étudie la bioinspiration dans différentes cultures du monde, démontrant que la bioinspiration n’est pas un phénomène occidental. La société européenne et occidentale n’est pas la seule à avoir eu l’idée de s’inspirer de la nature pour créer.

Est-ce que cette rencontre entre l’écologie, le féminisme et le post-colonialisme s’intégrera dans la politique du Palais de Tokyo ?

Daria de Beauvais répond que cette expérience donnera d’autres suites et qu’elle est elle-même issue d’expériences précédentes. Un projet d’exposition n’est pas un îlot autonome, mais le résultat de ce qui s’est passé avant. La question féministe l’occupe depuis longtemps, elle a organisé de nombreuses expositions monographiques sur des artistes femmes. En ce qui concerne la question autochtone, elle a travaillé à plusieurs occasions avec des artistes australiens. Daria de Beauvais ajoute que la nouvelle présidente et directrice artistique du Palais de Tokyo depuis l’automne 2019, Emma Lavigne, souhaite travailler sous forme de « rebonds » en organisant de grandes expositions thématiques qui se répondent.

Connaissez-vous des exemples de musées qui de manière intrinsèque ont essayé de changer leur regard et d’intégrer ces questions socio-écologiques dans leur programmation ?

Aurélie Zwang donne l’exemple du musée de la Nature dans la vallée de Sion en Suisse dirigé par Nicolas Kramar qui aborde l’anthropocène et qui se réclame de l’interdisciplinarité en essayant de mêler les points de vue scientifiques et artistiques.

Travaillez-vous au MNHN en collaboration avec des ingénieurs, des entreprises ou des chercheurs extérieurs sur l’application pratique de ces recherches sur la bioinspiration ?

Annabelle Aish le confirme. La bioinspiration ne peut jamais être uniquement une piste de recherche. Elle se compose toujours d’une partie application. La bioinspiration se constitue de la rencontre de la recherche scientifique et des industriels qui mettent en œuvre une idée de manière pratique. La bioinspiration peut être appliquée de manière scientifique et technologique, mais également de manière artistique, esthétique ou culturelle. Parmi les différents axes de recherches bioinspirées au sein du muséum, certains sont plutôt de la recherche fondamentale et d’autres ont déjà abouti à une application. Par exemple, un projet en collaboration avec des ingénieurs roboticiens et le muséum s’inspire de la manière dont les oiseaux bougent leur cou pour créer des robots économes en énergie et flexibles. Annabelle Aish mentionne d’autres études qui s’intéressent aux façons dont les organismes régulent leur température et leur humidité grâce à leur enveloppe biologique (peau, poils et plumes). Ces recherches visent à appliquer ces principes aux bâtiments pour minimiser leur empreinte écologique.

Appliquez-vous des principes de la nature dans votre manière de travailler, individuellement ou en équipe ?

Annabelle Aish explique que les champs d’application de leurs axes de recherches bioinspirées sont plutôt les domaines pharmaceutiques, robotiques, architecturaux, etc. Le volet qui explore les systèmes d’intelligence collective (comment la nature organise l’information, ses relations avec d’autres organismes, son environnement) peut amener la question de son application à un contexte institutionnel. Cette démarche, plus novatrice que celle qui s’applique à l’ingénierie robotique par exemple, n’a pas été appliquée au sein du muséum. Annabelle Aish attire l’attention sur l’importance de « prendre avec des pincettes » l’utilisation des principes de la nature dans un contexte social. Ce qui est naturel n’est pas forcément intrinsèquement bon et applicable dans son état pur à des contextes culturels sans approche critique. Il faut avoir un filtre de réflexion pour identifier ce qu’on peut apprendre de la nature et quels éléments sont appropriés à mettre en œuvre dans des contextes socio-culturels tout en prenant en compte les questions éthiques.  

Daria de Beauvais revient sur ce qu’elle appelle la « mycélisation des relations », c’est-à-dire travailler en réseau, de manière collective et donc travailler au sein d’un écosystème. La notion de collectif est très importante pour elle, ainsi que cette idée d’interaction et d’enchevêtrement des relations qu’on retrouve dans la nature et qui devrait exister davantage au sein des relations humaines.

En ce qui concerne le dispositif participatif sur les mutations urbaines et les dessins de Paris présentés par Aurélie Zwang, après la participation lors de l’exposition que deviennent les contributions des visiteurs participants ? De quelle façon sont-elles valorisées et prises en compte ?

Aurélie Zwang précise qu’il y avait un dispositif associé à cette exposition qui s’appelait « visite plus » et qui est développé par la Cité des sciences et de l’industrie en fonction des expositions. Il s’agit de prolonger l’exposition chez soi : à partir d’un QR code, les visiteurs pouvaient faire leur « carte sensible » avec la représentation de Paris ou la retrouver. Un concours de photos sur la ville était associé à cette exposition et qui était très orienté vers la participation du visiteur. Cela dépassait donc ce qui se passait à l’intérieur de l’exposition.

Avez-vous des exemples de musées qui s’engagent dans le « faire participer » et dans des projets participatifs autour des questions socio-environnementales, ou est-ce un champ encore peu investi ?

Selon Aurélie Zwang, le musée est déjà impliqué dans la participation du public, comme en attestent les programmes du muséum qui a été pionnier dans ce domaine. Derrière cette question se pose celle de considérer le musée comme un forum à l’inverse du musée temple. Le musée est-il un espace public dans lequel le citoyen est convoqué ?

Le musée doit-il être neutre sur les questions socio-environnementales ?

Aurélie Zwang remarque des réticences à provoquer le débat qui sont liées aux postures des concepteurs des expositions et des musées. La question de l’engagement du musée est délicate. Doit-il être neutre ou engagé ? Existent-ils des postures intermédiaires ? Ces postures sont étudiées dans le champ de l’éducation pour réfléchir à la façon dont les éducateurs se positionnent sur des questions socialement vives. « L’impartialité engagée » est différente de « l’impartialité neutre ». Un exemple d’impartialité neutre est de recueillir des avis et de les présenter. Un chercheur nommé Kelly a travaillé sur la notion d’impartialité engagée dans les années 1960. Cette question ne se limite pas au monde muséal. Le musée présente sa position, le point de vue que l’institution culturelle et scientifique s’engage à défendre tout en permettant que les différents avis des visiteurs puissent s’exprimer. Cette posture se situe à l’intermédiaire entre la neutralité exclusive. Le rôle du musée et de l’éducation sont-ils de ne présenter qu’un seul point de vue pour convaincre quelqu’un ou d’éveiller l’esprit à différentes propositions ?

Annabelle Aish pense que les visiteurs attendent des musées qu’ils les aident à comprendre et à interpréter le monde actuel. Les musées bénéficient de la confiance du public pour éclairer les questions sur des thématiques environnementales et sociétales. L’un des objectifs des manifestes du muséum était de répondre à l’attente du public que l’institution s’exprime sur ces questions polémiques contemporaines comme le traitement des animaux, l’immigration humaine ou les crises environnementales.

Quels sont les effets de vos programmes sur vos collègues ? Voyez-vous des changements dans le vocabulaire, les pratiques ou les projets ?

Annabelle Aish témoigne de l’effet étonnant qu’elle a découvert en échangeant avec les biologistes sur leur implication dans des projets avec des industriels, des ingénieurs et des personnes d’autres disciplines. Les biologistes du muséum lui ont rapporté qu’ils pensaient initialement que le projet serait de transmettre des informations biologiques ou des données à d’autres disciplines. Ils ne s’attendaient pas au niveau d’intérêt et d’utilité de l’information fournie. Dans l’exemple cité précédemment du projet qui s’inspire des cous des oiseaux pour créer des bras robotiques, le chercheur en question a dit que certains concepts dans la robotique et l’ingénierie lui ont été utiles pour progresser dans ses axes de recherche en biologie. Au début, ils pensaient qu’ils allaient aider les industriels ou les ingénieurs et finalement l’échange a été réciproque. La richesse des projets bioinspirés est de décloisonner et de faire tomber les barrières entre les différentes disciplines.

Aurélie Zwang ajoute que les termes de « développement durable », de « nature » ou d’« anthropocène » ne sont pas équivalents et qu’ils renvoient à des visions du monde différentes. Elle pense que le musée a aussi cette fonction très importante d’éclairer sur ces termes et de les expliquer. L’anthropocène renvoie à une vision très globalisée de notre monde. On parle des humains et de la nature, mais quels humains par rapport à quelle nature ? Les interactions sont différentes. Les objectifs de développement durable sont un ordonnancement du monde. Selon elle, il est fondamental que le musée contribue à une éducation du public par des approches artistiques, par des aspects scientifiques, participatifs ou ludiques sur ces questions.

Comment s’organise la collaboration entre la commissaire de l’exposition « Réclamer la terre », les conseillers scientifiques et les artistes ? Ces échanges modifient-ils vos manières de penser ?

Daria de Beauvais ajoute que le Palais de Tokyo s’engage institutionnellement à faire sa transition sociale et environnementale. Il y a une prise de conscience globale de faire évoluer nos pratiques. Elle explique qu’elle collabore avec Léuli Eshrāghi sur la question autochtone et Ariel Salleh sur les questions d’écoféminisme ce qui est enrichissant. Les échanges réguliers avec Léuli Eshrāghi sont importants car, en tant que commissaire d’exposition française et blanche, se pose la question de « qui parle ? » et « d’où on parle ? ». S’entourer d’autres personnes et être attentifs à d’autres modes de pensée se révèlent essentiels.

Réferences

AISH, Annabelle. (29 juin 2021). « La bioinspiration au MNHN », Nature et planète : en parler, l’exposer, s’en inspirer, 3e séance du cycle de Rencontres muséo Paris « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale ».URL : https://prezi.com/view/fS0q3FHT1JpViyFKjrAC/ (consulté en juin 2021).

GIRAULT, Yves, ZWANG, Aurélie (dir.). (2019). « L’éducation à l’environnement au sein des aires protégées et des musées », Éducation relative à l’environnement : Regards – Recherches – Réflexions, vol. 15, n° 1. URL : https://journals.openedition.org/ere/602 (consulté en juin 2021).

Muséum national d’histoire naturelle, « Bioinspire Muséum, Document de cadrage ». URL : https://www.mnhn.fr/sites/mnhn.fr/files/atoms/files/bioinspire_museum_document_cadrage_0.pdf (consulté en juin 2021).

Muséum national d’histoire naturelle, « Bioinspire Muséum, Glossaire ». URL : https://www.mnhn.fr/sites/mnhn.fr/files/atoms/files/bioinspire_museum_glossaire.pdf (consulté en juin 2021).

SOICHOT, Marine. (2011). Les musées et centres de sciences face au changement climatique : quelle médiation muséale pour un problème socioscientifique ?, thèse de doctorat sous la direction de Yves Girault, Muséum national d’histoire naturelle, École doctorale Sciences de la nature et de l’Homme – évolution et écologie, Paris.

ZWANG, Aurélie. (29 juin 2021) « Focus sur quelques tendances de la muséologie de l’environnement »,Nature et planète : en parler, l’exposer, s’en inspirer, 3e séance du cycle de Rencontres muséo Paris « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale », présentation. URL : https://prezi.com/yeu4uwcbqj6a/ (consulté en juin 2021).

ZWANG, Aurélie. (2013). Les expositions itinérantes comme médias éducatifs pour l’éducation au développement durable, une légitimation en tension entre cadres prescriptifs et images des concepteurs, thèse de doctorat sous la direction de Yves Girault, Muséum national d’histoire naturelle, École doctorale Sciences de la nature et de l’Homme – évolution et écologie, Paris.

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