Compte rendu de Rencontre

Compte rendu de la Rencontre muséo du 25 mai 2021 : « S’inspirer de l’économie circulaire pour monter son exposition »

[Illustration : Gustave Caillebotte, Portraits à la campagne, 1876, Bayeux, Musée d’Art et d’Histoire Baron – Gérard, (C) RMN-Grand Palais / Benoît Touchard]

Botte, Julie

La deuxième séance du cycle de Rencontres muséo Paris sur « Les musées à l’heure de l’urgence environnementale », intitulée « S’inspirer de l’économie circulaire pour monter son exposition » (commissariat : Diane Drubay, Laurence Perrillat et Julie Botte), a eu lieu le 25 mai 2021. Elle a réuni professionel.le.s des musées, chercheur.se.s et étudiant.e.s. Vous trouverez ci-après un compte rendu des trois interventions, ainsi que des échanges avec le public. Les trois intervenantes étaient Alice Bonnot, commissaire d’expositions et fondatrice Villa Villa (Portugal), Sylvie Bétard, co-fondatrice de la Réserve des Arts, de l’Upcyclerie et du collectif Les Augures (France) et Mélanie Esteves, coordinatrice du projet culturel et scientifique du Palais des beaux-arts de Lille. La captation de la rencontre est aussi disponible sur la page YouTube de Mêtis.

The summaries are available in English on We Are Museums Community. You can join the community for free. Please find here the summary of Alice Bonnot’s webinar, here the summary of Mélanie Estève’s webinar and here the summary of Sylvie Bétard’s webinar.

Introduction de la séance par Diane Drubay, fondatrice de We Are Museums

Selon Diane Drubay, ce programme en trois étapes essaie de comprendre quels sont les grands défis environnementaux auxquels font face les musées. Ces défis sont de plus en plus complexes et ils nécessitent de transformer non seulement l’organisation, mais aussi la manière de penser, de faire et d’être. Elle souligne que ces changements structurels et systémiques sont de plus en plus urgents si nous voulons que les musées trouvent leur place dans le futur et qu’ils continuent à être importants pour les générations à venir.

« Réduire l’impact environnemental d’une exposition temporaire » : intervention d’Alice Bonnot

Alice Bonnot est une commissaire d’exposition indépendante et la fondatrice d’un programme de résidence d’art durable VILLA VILLA qui se définit comme « un lieu d’échanges culturels et de durabilité contemporaine », dont le manifeste est disponible en ligne sur le site du projet.

Alice Bonnot vise à concevoir des expositions temporaires d’art contemporain avec un faible impact environnemental. Elle présente la méthode de travail qu’elle a réalisée afin de réduire l’empreinte carbone des expositions qu’elle organise. Elle essaie de reconsidérer sa pratique de commissaire d’exposition et de réfléchir à d’autres possibilités. Ses objectifs sont, selon ses mots, de mieux « comprendre les enjeux environnementaux liés au commissariat d’exposition », de « mesurer les impacts directs et indirects » sur l’environnement et « d’identifier quels leviers utiliser pour réduire cette empreinte carbone ». La méthode qu’elle a établie est la suivante : « faire une liste des étapes nécessaires à la mise en place d’une exposition » ; « identifier les étapes qui ont un impact sur l’environnement » ; « les classer par leur niveau d’émission de CO2 » ; et enfin « se poser la question ‟Comment est-ce que je peux réduire ces émissions ? Existent-ils des alternatives plus écologiques ?” ».

Alice Bonnot attire l’attention sur l’importance de se poser les questions en amont du projet d’exposition afin de choisir des solutions plus écologiques. En effet, le début du processus de planification d’une exposition a une influence majeure sur l’ensemble des étapes. Elle souligne la différence entre une exposition qui aborde la crise climatique et une exposition écologiquement durable dite « circulaire ». La première n’est pas forcément écoconçue et la seconde peut aborder des thèmes liés à l’écologie, l’environnement, la crise climatique ou d’autres thèmes.

Alice Bonnot identifie plusieurs étapes qui nécessitent l’attention du commissaire : le choix du concept d’exposition, des artistes et du lieu ; la production ; la communication et la promotion ; le transport et l’itinérance ; l’installation ; le vernissage et le suivi de l’exposition.

La distance entre les artistes, leurs œuvres et le lieu de l’exposition doit être prise en compte pour anticiper le transport des œuvres et des participants. La proximité géographique, un nombre restreint d’artistes et d’œuvres sont à privilégier, à l’inverse des grandes expositions collectives internationales. Les distances courtes ou celles qui peuvent s’effectuer sans transport aérien sont préférables. L’organisation d’expositions itinérantes, moins nombreuses et de plus longue durée (minimum trois mois) permet de réduire considérablement l’impact environnemental.

Alice Bonnot donne l’exemple du projet d’exposition sur lequel elle travaille actuellement qui s’intitule « Chasseurs de tempête » et qui aura lieu en 2022 lors de la saison croisée entre la France et le Portugal. L’exposition aborde la thématique de l’interdépendance des injustices climatiques, sociales et culturelles. La commissaire a choisi de réduire de moitié le nombre d’artistes avec lesquels elle collabore habituellement, passant de huit à quatre (deux artistes français et deux artistes portugais). L’exposition aura lieu dans deux villes portuaires : à Brest pendant trois mois et sur l’île de Madère pendant trois mois. Les œuvres seront transportées par voilier. Pour se rendre à Brest, les artistes français viendront en train et les artistes portugais en bateau avec les œuvres ou en covoiturage. Ils ont décidé qu’aucun d’entre eux ne se rendra à Madère.

L’exposition présentera des œuvres existantes à côté d’une nouvelle œuvre créée pour l’événement. Elle a en parallèle mis en place un questionnaire adressé aux artistes sur la durabilité de leur pratique artistique (« How Sustainable Is Your Studio Practice ? ») afin de rédiger un guide pour les aider à réduire leur impact environnemental au moment de la création des œuvres. En aval de la phase de création, le lieu d’exposition et l’intérêt de « travailler avec des lieux qui respectent les politiques environnementales ou qui sont dans le processus de le faire » sont également à prendre en compte.

« Expérience Goya au Palais des beaux-arts de Lille » : intervention de Mélanie Esteves

Mélanie Esteves est la coordinatrice du Projet culturel et scientifique du Palais des beaux-arts de Lille. Les actions de ce musée municipal en faveur du développement durable s’intègrent dans la politique portée par la ville de Lille de manière volontariste. Le développement durable a été inscrit dans le Projet scientifique et culturel 2017-2027 afin de le placer au cœur de la gestion et des activités du musée. Un état des lieux des pratiques a d’abord été dressé et des champs d’action ont ensuite été déterminés pour développer une stratégie de mise en durabilité du musée, associant une approche écologique et une approche sociale. Le projet de l’établissement allie écoresponsabilité et publics. Mélanie Esteves explique que leur intention est de rendre le musée « plus vertueux écologiquement », ainsi que « plus inclusif et universel ». Les objectifs sont, entre autres, de réduire l’empreinte énergétique du bâtiment, de gérer plus durablement les collections, de concevoir des médiations plus inclusives ou d’éduquer à l’environnement à l’aide de l’art. Le Palais des beaux-arts de Lille s’est engagé dans une démarche globale et structurelle. 

Les expositions temporaires ont amené un grand nombre de questions en ce qui concerne les moyens humains et financiers, les transports des œuvres ou la construction de la scénographie. Le musée essaie de faire évoluer ses pratiques, par exemple en n’organisant qu’une seule grande exposition tous les deux ans. Chaque année, une carte blanche a lieu autour des collections permanentes. Cela permet de réduire le nombre d’expositions temporaires et les transports des œuvres. Le musée s’engage également à utiliser les éléments de la scénographie pour au moins deux expositions.

Le projet d’exposition « Expérience Goya », qui aura lieu en automne 2021, a été l’occasion pour le Palais des beaux-arts de Lille de renouveler son modèle d’exposition dans son ensemble, aussi bien sur le fond que sur la forme.

La première ambition de ce projet est de « favoriser un autre rapport à l’art pour un meilleur impact social » en offrant aux visiteurs une nouvelle voie pour s’approprier l’art. Les mots d’Umberto Eco, « jouir d’un seul tableau pour en comprendre tous les aspects », ont inspiré leur approche des œuvres dans l’exposition. Deux peintures sont au centre de l’exposition : Les Jeunes et Les Vieilles de Goya. L’exposition rassemble une quarantaine d’œuvres de Goya, des ambiances sonores, des reconstitutions numériques, des informations historiques, esthétiques et scientifiques. Les deux chefs-d’œuvre terminent le parcours avec un éclairage dynamique.

La seconde ambition de l’exposition « Expérience Goya » est de « maîtriser et réduire l’impact environnemental du projet ». Les équipes du Palais des beaux-arts ont essayé de s’interroger sur l’impact environnemental à tous les niveaux de la chaîne de conception et de production de l’exposition. Le musée a rassemblé une communauté de travail autour de lui, composée de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais avec laquelle est coproduite l’exposition, de l’Atelier MF scénographie muséographie et d’Atemia.

Mélanie Esteves explique que le Palais des beaux-arts s’engage vers une écoconception systémique qui modifie en profondeur la réalisation d’une exposition. Cette démarche met à l’épreuve les commissaires, en se centrant sur les œuvres présentes dans la collection. Afin de maîtriser l’empreinte carbone du transport des œuvres, leur nombre a été réduit. Elles proviennent d’Europe et le transport aérien a été évité. Les outils numériques ont été mis au service du projet. Le musée tente de réinventer l’expérience de visite en réalisant une exposition immersive, hypersensorielle et intuitive. Cela amène des questions sur la sobriété numérique et sur son usage raisonné, au service des œuvres et de la médiation. La scénographie sera réutilisée à 70 % dans une prochaine exposition. Un rapport sera réalisé à l’issue de l’exposition sur Goya afin de mesurer son impact écologique. Mélanie Esteves annonce que le Palais des beaux-arts de Lille veut se positionner dans une dynamique d’amélioration continue de la production des expositions temporaires.

« Comment Les Augures accompagnent les musées dans le concept d’économie circulaire ? » : intervention de Sylvie Bétard

Sylvie Bétard est la co-fondatrice de la Réserve des Arts, de l’Upcyclerie et du collectif Les Augures. Les Augures « accompagnent les acteurs du monde culturel dans leur transition écologique et leur capacité d’adaptation et d’innovation ». Les quatre expertes qui le composent jouent un rôle de conseil et encouragent la création d’une communauté autour des enjeux de la transition.

Sylvie Bétard ouvre la discussion en se demandant pourquoi l’économie circulaire devrait être appliquée à la culture. Elle cite ensuite des chiffres d’Orée : « 83 % des déchets des établissements du spectacle et des musées sont liés aux activités de montage/démontage et à la destruction des décors/scénographie ». Ces pratiques pourraient donc être améliorées. Dans des projets antérieurs, elle s’était déjà interrogée sur la visibilité des matériaux qui peuvent être réemployés, sur l’importance de l’identification et de la valorisation des déchets qui ont un potentiel de ressources.

Elle rappelle les sept piliers sur lesquels repose l’économie circulaire : l’approvisionnement durable, l’écoconception, l’écologie industrielle et territoriale, l’économie de la fonctionnalité, la consommation responsable, l’allongement de la durée d’usage et le recyclage.

Sylvie Bétard montre un schéma avec le cycle de vie appliqué à la scénographie qui est composé de six étapes : la conception, l’extraction des matières premières et des énergies, la fabrication, le transport, l’usage et le tri de fin de vie. La conception constitue une étape essentielle afin d’optimiser et réduire l’impact d’un projet. L’organisation en amont permet à chacun au sein de la structure de trouver sa place dans le cycle et le processus de création. Il est nécessaire de se poser des questions dès le commencement sur la fabrication, l’usage, le transport ou la fin de vie d’une exposition. 

Sylvie Bétard présente les quatre enjeux principaux pour organiser l’économie circulaire au sein du musée. Selon elle, le premier enjeu est de fédérer une communauté afin d’échanger sur les bonnes pratiques et sur les freins rencontrés. La discussion avec les autres institutions et les acteurs professionnels permet de réfléchir à sa propre pratique et de s’inspirer les uns des autres. Les Augures animent par exemple un atelier avec les institutions culturelles de la ville de Paris. L’objectif est d’amener les participants à se situer par rapport au cycle de vie d’un projet en fonction de leur métier en se posant les questions suivantes : à quel moment interviennent-ils, quelles interactions peuvent-ils avoir avec leurs pairs pour faciliter le processus, quels sont les freins qui ne permettent pas d’aller au bout d’une économie circulaire. Le deuxième enjeu identifié par Sylvie Bétard est de s’outiller en rendant visibles « les services et les matériaux afin de faciliter les processus circulaires ». La plupart des professionnels se heurtent au problème du manque temps pour mettre en pratique l’écoconception et l’économie circulaire. Sylvie Bétard mentionne un groupe de travail qui œuvre actuellement au référencement des matériaux, à leur visibilité et à leur traçage pour faciliter l’accès à ces matières par les professionnels du secteur culturel. Ces recherches aboutiront à un site internet qui prendra la forme d’une cartographie afin d’aider à trouver les matériaux en fonction de critères précis créés par des scénographes et des professionnels de ces matières. Le troisième enjeu est d’écomanager en accompagnant dans la transformation des pratiques et en les mesurant. Le collectif Les Augures a conçu des outils pour aider à la prise de décision, ainsi qu’une grille d’autoévaluation afin d’entreprendre une démarche de progression. Enfin, le quatrième enjeu est de former les équipes à chacune des étapes importantes pour l’économie circulaire.

Table ronde entre Alice Bonnot, Mélanie Esteves et Sylvie Bétard et réponse aux questions du public

Alice Bonnot demande qui est le porteur de cet élan environnemental au Palais des beaux-arts de Lille ?

Mélanie Esteves lui répond que le directeur du musée, Bruno Girveau, s’est saisi de la problématique. Le sujet de la transition écologique des musées a été amené dans le cadre d’une discussion lors d’un rendez-vous hebdomadaire ouvert à l’ensemble du personnel du musée. La dynamique a émané de la base et elle a pu se développer grâce au soutien du directeur et au contexte municipal favorable.

Sylvie Bétard souligne l’importance de concilier le travail d’équipe et la volonté forte de la direction pour mettre en place des actions.

Mélanie Esteves ajoute à l’enjeu managérial celui de la formation du personnel et de la sensibilisation au changement.

Alice Bonnot s’interroge sur les freins qu’elles ont rencontrés au sein des équipes ou avec les personnes extérieures ?

Mélanie Esteves souligne un accueil plutôt bienveillant et une absence de freins majeurs en interne. Elle ajoute néanmoins que la démarche bouscule les habitudes et amène à mettre en question des pratiques très ancrées dans le monde des musées, autour de la gestion des collections par exemple. Ce changement important dans les références communes implique d’amener les transitions de manière progressive.

Sylvie Bétard appuie ce propos en insistant sur les étapes d’accompagnement au changement qui interviennent avant de discuter concrètement des actions. Des freins sont également liés aux normes législatives.

Mélanie Esteves demande à Alice Bonnot comment sa démarche est perçue ?

Alice Bonnot explique qu’elle travaille avec des artistes qui sont sensibles à cette démarche et ouverts à ce type de proposition. Elle essaie de bousculer les manières de faire et de proposer une autre solution. Elle cherche à rester ouverte et à repenser continuellement ses propres pratiques, sans appliquer une recette toute faite et en s’adaptant à chaque contexte. Dans le cas de l’exposition « Chasseurs de tempête » par exemple, le transport des œuvres par voilier constituera un élément central dans la communication autour projet (montrer où les œuvres se trouvent en direct, journal de bord d’un artiste sur le bateau avec les œuvres). Elle voudrait valoriser ce transport et le considérer comme une circonstance opportune alors qu’il pourrait être perçu comme une contrainte.

Une participante demande à Alice Bonnot comment elle définit le périmètre d’un circuit court ?

Alice Bonnot explique que la distance entre l’œuvre, l’artiste et le lieu d’exposition est plus compliquée à déterminer qu’un simple trait à tracer sur une carte. La distance est moins problématique que l’accès et le transport d’un point à un autre. L’exposition « Chasseurs de tempête » parcourt une longue distance, mais avec un moyen de transport sans émission de CO2.

Une personne du public demande des précisions sur la manière de réutiliser 70 % de la scénographie pour d’autres expositions ?  

Mélanie Esteves lui répond que la rotonde de l’atrium a été conçue dès le début comme un élément scénographique démontable et réutilisable. La scénographie dans les salles de l’exposition n’est pas marquée par un geste architectural fort. Au contraire, l’espace est aéré, avec peu de vitrines et de socles, ce qui permet d’imaginer plus facilement un réemploi.

Sylvie Bétard précise que le réemploi des scénographies se fait en collaboration avec les commissaires et les scénographes. Le démontage doit être anticipé dès la conception du projet. La créativité des designers aidera à imaginer à l’avenir des éléments modulables et multifonctionnels, qui peuvent être stockés et réutilisés.

Une participante s’interroge sur le problème du déplacement des publics qui génère une part très importante du bilan carbone des musées ?

Mélanie Esteves remarque que la question se pose différemment en fonction des musées. Le Palais des beaux-arts à Lille attire principalement un public régional ou nord-européen. Les grands établissements parisiens ont un bilan carbone plus important car ils sont visités en grande partie par des touristes étrangers. Sylvie Bétard ajoute que le bilan carbone des grands musées parisiens ne représente pas la norme. Alice Bonnot souligne enfin que les chiffres du musée du Louvre sont biaisés, car les publics étrangers ne viennent pas uniquement pour l’exposition.

Selon Mélanie Esteves, l’enjeu est de proposer des mobilités innovantes et des transports collectifs pour les publics. Sylvie Bétard suggère de proposer aux visiteurs des solutions pour venir jusqu’au musée en limitant leur impact écologique.

L’équipe de Mêtis remercie à nouveau chaleureusement les trois intervenantes, ainsi que l’ensemble des participant.e.s du webinaire.

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