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Du patrimoine aux patrimoines : retours sur une action-recherche

Suzanne, Gilles

[Illustration : Les deux canards et la tortue, datation non précisée, (C) Ville de Marseille, Musée Grobet-Labadiée, Dist. RMN-Grand Palais / David Giancatarina]

En complément de la dernière rencontre du cycle des Rencontres muséo PACA intitulée « Collecter des récits « alternatifs », montrer d’autres facettes du territoire » , nous vous proposons cet article de Gilles Suzanne. Ce dernier développe les points de son intervention. Pour lire le compte rendu, cliquez ici.

I.


Cette discussion autour d’autres manières de faire patrimoine m’a d’emblée inspiré une réflexion simple.
Que signifie qu’elle ait lieu ? Que nous soyons là à en parler, encore ?Est-ce le signe d’une persistance ? ou bien d’une insistance ?
Le signe d’un débat qui se fait et se poursuit ?
Ou bien l’indice d’une difficulté pour des acteurs, des pratiques et des types de patrimoines à se faire une place, à s’installer dans le champ social ?


Je n’ai pas forcément la réponse à cette question.
Ce qui me semble plus certain c’est que quelque chose bouge dans le patrimoine.
C’est que quelque chose du patrimoine est entré en mouvement.


II.


D’abord, le patrimoine s’est peu à peu retrouvé au centre de l’attention publique.

Depuis les années 70 jusqu’aujourd’hui, tout un réseau dense d’acteurs, de lieux, d’évènements patrimoniaux se met en place.

Les raisons sont multiples et renouvelées :
À partir de l’entre-deux guerres, c’est un monde rural qui s’effondre et dont on essaye de garder des traces
Après la seconde guerre mondiale, c’est évidemment la question centrale de la mémoire de la shoah qui se pose.
Dans les années 60 et 70, c’est la fin des empires coloniaux dont les enjeux mémoriaux nous occupent actuellement.
Dans les années 80, c’est un monde ouvrier et industriel qui disparaît.
Dans les années 90, c’est la fin d’un monde structuré par l’opposition entre est et ouest.
Dans les années 2000, c’est quoi ? la fin du numérique ? le passage au quantique !
Nous verrons bien !

Ce sont autant de basculements culturels dont chacun s’ouvre comme un espace singulier de
patrimonialisation.

Sur cette période, il faudrait aussi dire comment le patrimoine est également devenu une affaire institutionnelle (des éco-musées au Mucem), une affaire idéologique (de l’identité des territoires à l’identité nationale), une affaire économique (avec ses enjeux de privatisation, de marchandisation et de business du tourisme).

Ensuite, d’un point de vue scientifique, puisque c’est à ce titre que je vous parle, le patrimoine a aussi fait son entré dans le champ de la recherche.

En tous cas, dans un segment de ce champ qui n’était plus seulement celui de la conservation du patrimoine.
Ce qui est notable !

En 1991, il devenait un objet de recherche à la croisée des ministères de la Culture et de L’Équipement, du Logement et des Transports.
Étrange !
Encore plus étrange.
Le patrimoine devenait un centre d’intérêt pour la Délégation interministérielle à la ville (la DIV) et les instituions concernées par les populations urbaines, issues de l’immigration, par les jeunes, comme le FAS (Fonds d’Actions sociales) devenu FASILD (Fonds d’Action Sociale pour l’Intégration et la Lutte contre les Discriminations) puis ACSE (Agence nationale pour la Cohésion Sociale et l’Égalité des chances) ou le ministère de la Jeunesse et des Sports.

Toutes ces institutions, sous l’égide de Claude Rouot (MCC) et Michèle Sustrac (Plan Urbanisme Construction Architecture) et d’autres, s’engagèrent dans une démarche expérimentale.
Celle-ci visait à commander des recherches au croisement des arts, de la culture et de la ville.
La question du patrimoine n’était jamais loin !

1) De 1991 à 1995, le programme de recherche Lien social dans les périphéries urbaines visait à définir des politiques culturelles qui « relaient » les politiques économiques et sociales.


Jean Métral (sous la dir. de), Les aléas du lien social. Constructions identitaires et culturelles dans la ville, Ministère de la Culture et de la Communication, 208 p., 1999.


2) De 1996 à 1999, le programme de recherche Culture, ville et dynamiques sociales visait à documenter la place et le rôle des artistes dans la vie urbaine et citadine.


Jean Métral (sous la dir. de), Cultures en ville ou de l’art et du citadin, L’Aube, 254 p., 2000.


3) De 2000 à 2004, le programme de recherche « Apprentissages, transmission et créativité de la ville et dans la ville », explorait les rapports complexes entre arts, culture et urbanités.


André Bruston (sous la dir. de), Des cultures et des villes, mémoires au futur, L’Aube, 254 p., 2005.
Source : http://www4.culture.gouv.fr/actions/recherche/culturesenville/fr/programme.html


C’est véritablement à partir de 2008 que la question du patrimoine devint centrale.

Cette année-là, la Mission de la Recherche et de la Technologie du ministère de la Culture et de la Communication (sous l’égide de Hélène Hatzfeld) mit en place un groupe de travail dénommé Dialogue interculturel dans les institutions patrimoniales.
Ce groupe proposait un écho national à l’Année européenne du dialogue interculturel.

Des responsables de musées, d’archives et de bibliothèques, mais aussi des représentants d’associations et des chercheurs menaient une réflexion critique et croisée sur leurs propres
pratiques.
Ils cherchaient à en décrire la nature interculturelle.
Il s’agissait, en substance, de se demander en quoi et dans quelle mesure il y avait quelque chose d’une interculturalité qui était en jeu dans la collecte patrimoniale, l’offre patrimoniale, les acteurs professionnels du patrimoine et les publics du patrimoine.

L’année suivante (2009) des séminaires régionaux furent organisés et des journées d’études
thématiques eurent lieu.

En 2010, un groupement d’intérêt scientifique appelé Institutions patrimoniales et
pratiques interculturelles (IPAPIC) fut fondé. Les séminaires thématiques régionaux se
poursuivirent mêlant acteurs associatifs, chercheurs et agents des institutions du patrimoine.

Puis en 2011, 2013 et 2015, le ministère de la Culture lança un appel à projets de recherche intitulé Pratiques interculturelles dans les institutions patrimoniales.

Le patrimoine y occupait désormais le devant de la scène.
Mais d’une manière bien particulière !
Il s’agissait de développer, non seulement, des projets d’action recherche entre acteurs associatifs, institutions du patrimoine et organismes de recherche, mais aussi de faire émerger des patrimoines jusque-là non identifiés en tant que tels (cité de la Muette à Drancy et gare de Bobigny en 2013, cimetière musulman de Seine-Saint-Denis en 2010, filatures lilloise et mutations urbaines en 2014, etc.).

C’est de cette manière que le patrimoine, comme objet de recherche, a fait son entrée dans mon propre champ de recherche.

Je participais aux programmes de recherche du ministère de la Culture et de la Communication depuis 1999 et j’avais été impliqué dès 2008 dans cette réflexion croisée entre institutions du patrimoine, associations patrimoniales et laboratoires de recherche.

Une idée a toujours traversé mes recherches : notre expérience sensible repose sur des conditions concrètes et se heurte à des limites tout aussi effectives.

J’avais expérimenté cette idée dans le programme Apprentissages, transmission et créativité de la ville et dans la ville.
J’y démontrai que notre rapport à l’art, en l’occurrence à la musique, n’a rien de purement idéel.
Acteurs culturels, artistes et publics faisaient de la ville l’une des conditions de possibilité de leur rapport à l’art.
En somme, ils mobilisaient la ville comme une ressource, un cadre, une circonstance du rapport qu’ils entretenaient à l’art.
Peut-être, me demandais-je alors, en allait-il de même pour le patrimoine ?

En matière de patrimoine, je voyais bien qu’il y avait quelque chose du patrimoine qui n’allait plus de soi.
Deux aspects du patrimoine semblaient se transformer :

>> Au contraire d’autres domaines culturels, comme les arts du spectacle, les arts plastiques et visuels… l’État détenait (et détient encore) le pouvoir d’attribution et de désignation en matière de patrimoine : à travers l’inventaire du patrimoine et le classement au patrimoine.
Mais le monopole de l’État en matière de patrimoine était désormais en discussion.

>>>L’autre aspect en jeu était double.
D’une part, le patrimoine devenait une faille ou une brèche. C’est-à-dire un espace et un temps dans lesquels les rapports que l’histoire et les mémoires entretenaient au passé étaient non seulement discutés, mais l’étaient à l’initiative d’acteurs non exclusivement institutionnels.
Ce qui, du passé, est censé « nous » être commun n’avaient plus rien d’évident, tout autant que la part que chacun prenait dans l’assignation patrimoniale interrogeait.

D’autre part, on avait vite fait de résumer ces initiatives à des collectifs de revendication mémorielle ou à des groupes de pression mémorielle.
Ce qui conduisait à associer les pratiques de patrimonialisation à des modes de présence à soi et à l’autre parfois antagoniques, ou encore à des modes de prise de parole concurrente dans le débat public sur ce qui fait patrimoine.
Experts, chercheurs et acteurs du patrimoine allèrent jusqu’à parler de balkanisation des mémoires.
Cela signifiait une implosion et un émiettement des mémoires à l’image de ce que l’Europe avait connu dans les années 1990 au rythme des conflits dans les Balkans.
Ce qui suggérait, par conséquent, une dissolution ou un éparpillement du patrimoine.
Mais aussi une fragilisation de ce que l’État en attend : à savoir, la production d’une identité nationale !

Du point de vue de la recherche, j’eus à cœur de découvrir ce qui structure notre expérience sensible du patrimoine par-delà l’institution patrimoniale, mais aussi l’histoire, l’idéologie (en termes d’identité) et le marché (en termes de privatisation, de commercialisation, d’informationalisation du patrimoine).
Autrement dit, je me demandais en quoi ces initiatives patrimoniales non exclusivement institutionnelles se proposaient comme les conditions et les limites d’une expérience sensible du patrimoine renouvelée ?


III.


Quelle forme cette recherche a-t-elle prise ?

J’avais sous les yeux l’action d’une association marseillaise : En Italique.
Son fondateur et principal animateur, Laurent Cucurullo, faisait partie de l’équipe de notre secteur de formation en médiation culturelle des arts.

Il me semblait que son travail de patrimonialisation ne s’opérait :
> Ni par le haut de l’institution.
> Ni par le bas d’une ou de communautés ou de groupes mémoriels.

Pour documenter le travail patrimonial de cette association, il fallait donc changer d’angle de vue.

Premièrement, il fallait repenser le patrimoine par le milieu.

Ce qui offrait :

  • la possibilité d’étudier le patrimoine comme un désir de la société de s’interroger sur le rapport entre passé, histoire et mémoires.
  • mais aussi, la possibilité de comprendre en quoi ce désir s’exprimait à travers un ensemble d’actions, c’est-à-dire de pratiques.

Repenser le patrimoine par le milieu demandait, par ailleurs, d’aborder le patrimoine sans le réduire à une question de réception, ni à une analyse interne des productions patrimoniales.
Il fallait décrire le patrimoine par les pratiques dont il relève et émane !
C’est-à-dire par les moments où le patrimoine s’effectue !

Deuxièmement, il fallait se demander ce que ces acteurs sont et peuvent au regard de leur accès limité et contrôlé à la fabrique patrimoniale du passé.
Ce qui posait une question éminemment politique !
Qui décide et comment de ce qui, du passé, est censé « nous » être commun ?

Troisièmement, il fallait s’interroger sur la légitimité des patrimoines qui s’inventaient à l’initiative de ces collectifs. Et, pour ce faire, ne plus s’attacher seulement à ce qui, du patrimoine, se noue et se sédimente d’un rapport institutionnel entre passé, histoire et mémoire.

Vu sous cet angle, le patrimoine devenait le lieu et le moment d’une multiplicité d’actions militantes et citoyennes.
Il constituait un véritable théâtre d’opérations militantes et citoyennes, mais aussi la scène d’une multiplicité de connexions entre ces actions militantes et citoyennes et les institutions du patrimoine, et, par ailleurs, des artistes, quand arts et patrimoines se croisent, des chercheurs, quand ils croisent la recherche, des témoins historiques, quand ils croisent les mémoires, etc.

Je fis l’hypothèse de ce que j’ai appelé une hétérogenèse du patrimoine.

Dès lors je me posai quatre questions.
Qui fait patrimoine ?
Selon quels procédés ?
Pour quels types de patrimoines ?
Avec quelle légitimité ?



IV.


Qui fait patrimoine ?

Je travaillais avec un groupe d’acteurs très divers d’un point de vue social, idéologique, générationnel, professionnel : la Coordination Patrimoines et création (liée à l’association En Italique).
Ceux-ci étaient retraités passionnés d’histoire locale, artistes plasticiens, photographes, auteurs, acteurs culturels, universitaires, militants du droit à la ville…
Ce qui faisait des pratiques de patrimonialisation des pratiques collectives.

Ces pratiques collectives incluaient également des agents des institutions patrimoniales (bibliothèques publiques, musées…), mais aussi des élus de mairies de secteurs, des entreprises partenaires, des associations d’insertions, des bailleurs sociaux…
Ce qui faisait des pratiques de patrimonialisation ce que j’appelai finalement des pratiques transversales ou des pratiques transverses de patrimonialisation.

Qui plus est, un acteur assez inattendu s’invitait dans les discussions, était présent aux esprits, apportait une large contribution aux débats : il s’agissait de la convention cadre de Faro.
Elle avait été votée en 2005 et se démocratisa après les années 2010.
Les collectifs qui s’activaient dans le domaine du patrimoine s’en réclamaient.

***


Selon quels procédés ?

Pour ce collectif avec lequel je travaillais, il s’agissait de faire du patrimoine un registre d’action, on l’a dit collective et transversale, mais aussi réelle, concrète et effective, un faire, un faire patrimoine (plutôt qu’une manière de consommer de l’offre patrimoniale, c’est-à-dire une pratique de consommation, ou une simple pratique de réception du patrimoine).

Ces pratiques prenaient des formes diverses :

des visites de lieux en fonction des thèmes travaillés par le collectif : par exemple, le Service des phares et balises Ouest Méditerranée tout en associant des artistes, du personnel et d’anciens travailleurs du port ; tout cela à propos du patrimoine portuaire.

  • des itinéraires urbains qui mêlent créations artistiques (performances, lectures…),
  • interventions d’habitants, acteurs de projets et de programmes de réhabilitation urbaine ; tout cela à propos des patrimoines urbains des quartiers de la Belle de mai ou de Saint Mourront.

Ces formes de la pratique patrimoniale n’étaient bien sûr que des formats.
Des formats qui visaient à intégrer des faits, des savoirs, des lieux ou des évènements dans le rapport historique et mémoriel au passé.
Voilà ce qui importait aux acteurs de ce collectif !

Par exemple, ils cherchaient à savoir comment et sous quelle forme faire entrer dans le rapport historique et mémoriel au passé industriel de Marseille les faits, les savoirs, les lieux ou les évènements (oubliés, voire occultés) du militantisme ouvrier ou du syndicalisme féminin ?
C’était le genre de question que (se) posait le collectif.
C’était surtout le genre de problème qu’ils résolvaient par la pratique : à savoir, par des actions collectives et transversales.

Évidemment, le patrimoine industriel en sortait quelque peu métamorphosé.
Il n’était plus simplement l’histoire de l’industrie.

***


Pour quels types de patrimoines ?


> du point de vue du sens de ce qui était produit : ces pratiques favorisaient la multiplication des points de vue (historiques, urbanistiques, politiques, économiques, technologiques, sociologiques… mais aussi artistiques), mais aussi la multiplication des voix… (citoyens, artistes, habitants, chercheurs…). Ce que le Ministère appelait interculturalité.
Quant à moi, je préfèrerais parler de patrimoines polytopiques ou de patrimoines polyphoniques.

> du point de vue sémiotique : ces pratiques favorisaient la multiplication des matériaux patrimoniaux : récits d’habitants, propos militants, témoignages, documents d’archives, collectage d’objet, mais aussi des matériaux inédits et originaux, de première main, dirais-je : des créations artistiques (installations plastiques ou visuelles, fictions poétiques ou romanesques, productions filmiques, travaux photographiques…).
Ce qui me conduirait à parler de patrimoines polymatériques.

Ces pratiques remettaient en cause les chaînes de signifiants et de signes propres à un patrimoine.
Elles les faisaient se croiser et se transformer.
Au passé industriel de Marseille s’agrégeaient peu à peu d’autres points de vue que ceux des historiens (anciens ouvriers, syndicalistes, voisins des sites industriels…), mais aussi une multiplicité de matériaux (objets collectés, récits de vie, fictions artistiques…).
Lesquels documentaient et donnaient à vivre ce passé différemment.
Ce qui pourrait d’ailleurs nous conduire à parler d’interculturalisation du patrimoine, plutôt que d’interculturalité.
Dans le même temps, cette multiplicité de matériaux et de points de vue créait d’autres voies d’accès à ce passé.

Cette métamorphose des objets du patrimoine donnait lieu à d’autres conditions de l’expérience sensible du patrimoine.
Elle inventait d’autres cadres sensibles et sociaux de l’expérience patrimoniale.

J’en suis venu à parler de ce type de patrimoine comme d’un patrimoine rehaussé, c’est-à-dire rendu à sa hauteur initiale, celle du social ou du sociétal dans laquelle il s’ancre, après qu’il s’est affaissé sur un socle exclusivement institutionnel.

Entre l’institution patrimoniale et les collectifs patrimoniaux,
Entre pratiques institutionnelles et pratiques sociales,
Entre signifiants et signes patrimoniaux pluriels,
> des lignes de patrimonialisation singulières se tracent donc.
> le long de ces lignes, des particules de faits, de lieux, d’objets ou d’évènements s’accélèrent.
> ces éléments se constituent en une série d’objets patrimoniaux hétérogènes, métamorphiques ou protéiformes, peut-être plus étranges, voire inclassables, iconoclastes, mais également plus démocratiques.
Voilà ce que sont ces patrimoines : des formes mutantes du rapport entre passé, histoire et mémoires.

***


Avec quelle légitimité ?


Il est évident que l’inflation ou l’expansion impromptue de cette pluralité d’acteurs, de pratiques, de signifiants et de signes dans les structures de l’expérience patrimoniale met le patrimoine en mouvement.

Sous l’effet de cette poussée, les liens historiques et mémoriels qui trament notre rapport au passé se nouent différemment.
Ils intègrent des éléments qui remettent parfois en cause ce que, du passé, nous pensions avoir en commun.
Et ils les intègrent selon des torsions qui ne sont plus seulement mémorielles et historiques, mais aussi poétiques, artistiques, intellectuelles, critiques…

C’est en ce sens qu’il me sembla impossible de continuer à associer ces acteurs à ce que l’on appelle habituellement des « porteurs de mémoires » ou des « détenteurs d’histoire ».
Lesquels demandent de la reconnaissance mémorielle ou identitaire.
J’ai préféré parler d’activateurs de patrimoines.

Ces acteurs me semblaient activer le patrimoine en le précipitant dans un processus éminemment maïeutique.
En confrontant le patrimoine à des faits, des lieux, des évènements, des discours à propos du passé, ces acteurs plongeaient le patrimoine dans les rapports que le passé, l’histoire et les mémoires entretiennent.
C’est ce que j’ai appelé une élémentarisation du patrimoine.

Pour ces acteurs, il ne s’agit pas de (re)trouver, de (re)fonder, de célébrer une origine… c’est-à-dire de lutter contre l’oubli (un oubli qui s’opposerait à la mémoire).
Il est question de lutter contre l’oubli de l’oubli. C’est-à-dire d’en finir avec les causes présentes ou actuelles de l’oubli.
C’est par conséquent une critique du présent, une résistance à ce que le présent fait (ou ne fait pas) du passé, qui est en jeu.
À ce titre, je dirais que ces pratiques ont un fort coefficient critique.
Qu’elles fonctionnent quelque part comme une critique de la raison patrimoniale.

De ce point de vue, il est possible de définir ces types de patrimoines comme des sortes d’archi-patrimoines.

Autrement dit, comme des patrimoines qui comprennent :

  • le souvenir, puisque la patrimonialisation est mémoire en train de s’accomplir,
  • l’oubli, car la patrimonialisation est mémoire en train de se perdre,
  • et aussi l’oubli de l’oubli, qui, implicitement, décide de la mémoire et de l’oubli.

C’est en ce sens que j’ai fini par définir ces pratiques de patrimonialisation comme des modes de production subjective.
C’est-à-dire comme des pratiques à la faveur desquelles ces acteurs redéfinissent le rapport entre passé, histoire et mémoire, ce que ce rapport a de patrimonial, de commun, et le vivent sur un registre tout à la fois sensible et critique.
Disons subjectif.

Ils n’en font pas une manière nostalgique ou mélancolique de s’épancher sur le passé.
Pour eux, c’est une façon de s’interroger sur ce qu’ils perçoivent et sur ce qui est perçu du passé.
C’est-à-dire qu’ils mettent au travail leur propre manière d’architecturer leur récit historique et mémoriel du passé.
Ils interrogent d’un point de vue critique leur représentation historiographique et mémorielle du passé.

Et jusqu’à le vivre différemment.

Pour conclure, je dirais que la question que pose le développement de ces pratiques patrimoniales est profondément politique.
Existe-t-il une possibilité d’intégrer de telles pratiques, de tels signifiants, de tels signes, de tels acteurs, c’est-à-dire toute cette nouvelle écologie du patrimoine, dans la manière dont la société s’organise pour se doter d’un patrimoine, pour décider de ce qui, du passé, serait censé lui être commun ?
Autrement dit, la société est-elle prête à partager la manière dont nos sociétés contrôlent et
régulent la mémoire et l’oubli dont le patrimoine relève ?

Elles ne le sont peut-être pas tout à fait !

C’est pour cette raison que j’ai fini par qualifier les actions que j’observais de scènes patrimoniales équivoques.
Au titre qu’elles rassurent les uns, activateurs de patrimoine, par la prise en compte de leurs contributions.
Elles inquiètent les autres, État et institutions du patrimoine, dans la mesure où ces apports signent la fin du patrimoine comme lieu d’exercice d’un pouvoir légitime et centralisé : en un mot, hégémonique.
C’est sans doute cette équivoque patrimoniale qui finalement nous réunit aujourd’hui et peut-être encore pour longtemps.
Tant l’idée même de dissiper toute équivoque en matière de patrimoine semble illusoire.
Peut-être n’est-il même pas souhaitable qu’elle le soit ?
Pour éviter, précisément, toute homogénéisation du patrimoine.


V.


Quels résultats tirons-nous de tout ce qui précède ?


1/ Ces mutations des acteurs, des pratiques, des contenus et des légitimités patrimoniales relèvent d’une triple démocratisation du patrimoine.
Celle d’un domaine de la culture, le patrimoine étant associé au champ des pratiques culturelles et aux compétences d’établissements culturels patrimoniaux le plus souvent publics.
Celle d’une science, l’histoire, liée à un champ spécifique de la production des connaissances (ce qui n’est pas sans rapport avec le développement de l’histoire globale ou de l’histoire connectée… peut-être resterait-il à inventer l’histoire participative comme nous parlons de sciences participatives).
Celle, enfin, d’une prérogative des pouvoirs publcs, autant dire d’une autorité, liée à l’exercice du pouvoir patrimonial comme art de gouverner.

2/ Ces mutations sont liées à une triple remise en cause d’une culture (celle des acteurs légitimes du patrimoine = remise en cause de la légitimité), d’un savoir (celui de l’histoire ou de l’anthropologie = remise en cause de la vérité patrimoniale) et d’un pouvoir (celui des institutions culturelles = remise en cause des valeurs symboliques). Culture, savoir et pouvoir qui structurent notre rapport au passé, à ce qui, du passé, nous est commun.

3/ Ces mutations suggèrent une maîtrise plus démocratique, c’est-à-dire plus collective et transversale, des processus de fabrication patrimoniale.
Au passage, elles font des pratiques patrimoniales des pratiques plus hospitalières, plus conviviales, plus transitives, plus libres et plus spontanées.

4/ Ces mutations déstratifient et déhiérarchisent la constitution du patrimoine. De sorte que le patrimoine n’est plus centré exclusivement sur l’institution.

5/ Ces mutations induisent un changement de paradigme patrimonial. Elles en donnent un définition moins essentialiste qu’existentielle. Existentielle, en ce sens que les acteurs de ces pratiques patrimoniales, que j’ai appelées transverses, cherchent à déjouer ou à enrayer les pratiques de patrimonialisation strictement unilatérales. C’est-à-dire toutes les formes de pratiques qui engagent les subjectivités dans des rapports unidimensionnel et uniformisant au patrimoine.

6/ Ces mutations laissent apparaître des espaces et des temps que j’ai appelés de transition patrimoniale. C’est-à-dire des espaces et des temps à la faveur desquels le patrimoine s’invente comme une pratique socialement plus intégrée. Une pratique, autrement dit, qui échappe à la segmentation des savoirs (historiques, sociologiques…) et des pouvoirs (institutions et politiques du patrimoine). À ce sujet, d’aucuns parlent de société de la connaissance. Je préfère parler de nouvelle écologie du patrimoine ou de l’expérience patrimoniale.


VI.


Pour finir, je souhaite souligner que de telles initiatives se propagent depuis une bonne quinzaine d’années.
À Marseille, bien sûr.
En France, évidemment.
Je vous renvoie aux sites web du GIS IPAPIC.
Mais également dans le sud de la Méditerranée auquel je m’intéresse plus particulièrement.

Vous découvrirez au Maroc : Racines (sur patrimoines immatériels) et Casa mémoire (architectures modernes) à Casablanca.
En Algérie, Bel Horizon à Oran (sur patrimoines immatériels et architectures modernes).
Mais aussi, en Égypte, Save Alex (sur architectures modernes) ou au Liban Save Beirut (sur architectures modernes).

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