Entretiens

Entretien avec Maïlys Liautard : Paysages sensoriels et usages culturels : habiter un site, un musée.

[Image : Etienne Adrien, Honoré Daumier, Au salon de peinture, Musée Carnavalet, Histoire de Paris. Collections en ligne de Paris Musées]

Dans le cadre du cycle des Rencontres Muséo Bretagne 2020-2021 “Du visiteur à l’usager : corps et sites culturels”, une série d’entretiens a été réalisée. Aujourd’hui, Maïlys Liautard, intervenante de la rencontre prévue le 19 janvier 2021 “Paysages sensoriels et usages culturels : habiter un site, un musée”, répond aux questions de Guirec Zéo, coordinateur du cycle.



GZ – Pourrais-tu nous expliquer en quoi consiste ce “salon des visiteurs” du Musée de Picardie sur lequel tu as travaillé en tant que chargée de projet ? Quelle a été ta démarche pour le concevoir ? Quelles en sont les fonctions ?

ML – L’idée du Salon des visiteurs est née au printemps 2019, dans le contexte du chantier de rénovation du Musée de Picardie, et de la redéfinition du Projet Scientifique et Culturel par la directrice Laure Dalon. L’objectif était d’abord de réhabiliter et d’habiter un lieu : la « Chapelle » du musée, qui abritait originellement les « antiquités religieuses », avant d’être reconvertie entre autres en cafétéria au XXe siècle, mais sans trouver une véritable identité… En même temps, il s’agissait de favoriser l’appropriation du musée par les visiteurs (et tout particulièrement les habitants), en leur offrant un espace convivial, chaleureux et valorisant, au sein du parcours permanent. Un espace où faire une pause au fil de sa visite, un espace où l’on ait donc envie de rester un moment, pour se reposer dans un canapé, discuter autour d’un thé ou d’un café, bouquiner en solitaire ou jouer en famille, feuilleter un album photo ou visionner des vidéos, laisser un petit mot ou un joli dessin… bref un véritable « lieu de vie » au cœur du musée, pour y passer du temps tout en le découvrant autrement. Et surtout un espace où l’on se sente « comme dans son salon » ! D’où le nom de baptême de ce « Salon des visiteurs », sorte de tiers-lieu hybride aux fonctions plurielles, entièrement dédié aux visiteurs du musée – à leur appropriation, leur valorisation, leur mise en activité, leur expression, leurs échanges… Une fois les objectifs définis, les étapes suivantes se sont enchaînées en lien avec l’équipe du musée mais également les prestataires (graphistes, architectes, …) et plusieurs partenaires (un atelier de torréfaction local, la bibliothèque voisine…), de la scénographie de l’espace au choix du mobilier en passant par la conception des dispositifs de médiation/expression/participation, et même la création d’un thé et d’un café « du musée »..! Concrètement, la Chapelle – Salon des visiteurs se subdivise en deux « ambiances » : ambiance café côté chœur avec tables et chaises accompagnées d’un bar-tisanerie ; ambiance salon côté nef avec de confortables banquettes assorties de tables basses et coussins de sol, le tout ponctué par trois dispositifs interactifs. Au centre, un meuble « biblio-ludo-dessino-thèque » (!) propose à la fois des ouvrages (des plus scientifiques aux plus ludiques), des jeux, ainsi que des incitations à dessiner, tous faisant écho aux collections, au décor ou à l’histoire du musée. Les productions des visiteurs y sont en outre mises en valeur, puisque le meuble comporte des pinces pour y accrocher les dessins réalisés, ainsi qu’un cadre numérique diffusant les photographies prises et partagées par les visiteurs. Ces dernières font écho à un autre dispositif intitulé « Les visiteurs s’exposent ! » : un accrochage participatif de photographies de visiteurs, reflétant toute la diversité des publics du musée depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui ; à côté, des archives audiovisuelles fournies par l’Ina donnent vie à ces visiteurs d’hier, qui rencontrent ainsi les visiteurs d’aujourd’hui ! Enfin, le dispositif « Les visiteurs s’expriment ! » donne la parole aux publics, les invitant à laisser leurs impressions, leurs remarques, leurs envies sur un panneau prévu à cet effet.

Quelles y sont les expériences sensorielles proposées ? De quelle façon le corps des visiteurs est-il mobilisé ? S’adressent-elles à l’ensemble des visiteurs ou un public en particulier ?

L’expérience sensorielle est globale, puisqu’il s’agit d’un espace conçu pour accueillir au mieux le corps des visiteurs, avec une exigence à la fois de confort et d’accessibilité. En ce sens, la prise en compte de la diversité des corps était essentielle, notamment dans le choix du mobilier (assises variées des chaises aux tabourets hauts, des banquettes aux coussins de sol – et tables basses – pour les plus petits) et la conception des meubles/dispositifs (dimensions respectant les normes d’accessibilité, angles non contondants, écrans visibles de tous, hauteurs multiples pour les dispositifs à manipuler…). Car ce Salon des visiteurs se veut celui de tous les visiteurs sans exclusion. C’est dans cette même perspective d’inclusion que les expériences sensorielles proposées sont plurielles. L’expérience est d’abord visuelle, bien sûr, car l’on ne peut ignorer l’éblouissement provoqué par le superbe décor polychrome de cette « Chapelle », digne dès le XIXe siècle des scénographies les plus immersives des expositions de ces dernières années ! Les canapés et les coussins invitent alors à s’installer confortablement pour contempler ce décor, pour s’immerger dans cette profusion de couleurs et dorures du sol au plafond ! Reprenant certains motifs du décor, un jeu de type « cherche et trouve » ainsi que des coloriages étaient envisagés, afin d’accompagner cette exploration visuelle et l’appropriation des lieux – notamment par les enfants. Ces propositions ludiques, de fait, ne sollicitent pas que la vue mais également l’ouïe et le toucher, tandis que l’assise confortable satisfait l’ensemble du corps… Plus largement, les différents jeux et dispositifs de médiation/expression/participation mobilisent intellectuellement mais aussi physiquement les visiteurs, suscitent des manipulations ainsi que des interactions entre eux, bref les mettent en (inter)activité là où bien souvent, au musée, le silence règne, la posture debout domine, l’interdiction de toucher tétanise, tandis que la vue seule est – trop passivement – sollicitée. Soulignons que le corps des visiteurs se trouve explicitement mis en avant au cœur de l’espace à travers la diffusion et l’exposition de photographies de visiteurs : non seulement des photographies prises par des visiteurs mais des photographies saisissant les visages et les corps des visiteurs eux-mêmes, prenant la pose ou évoluant simplement au sein des salles du musée, bref « habitant » physiquement leur musée… C’est d’ailleurs sur ces mots, « Habitons le musée à distance ! », que nous avions relancé l’appel à photographies durant le confinement au printemps, enjoignant les publics à distance à investir le musée (alors fermé et vide) de leur présence physique indispensable… De façon peut-être davantage innovante, le Salon des visiteurs offre enfin une double expérience gustative et olfactive, avec un thé et un café « du musée » proposés à la dégustation. Ces derniers ont été créés spécifiquement pour le Musée de Picardie par un atelier de torréfaction local, Dasi Frères, en partenariat avec la maison de thés familiale George Cannon. Le thé comme le café constituent une évocation sensorielle d’une visite au musée, par des saveurs et des parfums qui font écho au décor si singulier de l’édifice (le Musée de Picardie est en effet le premier « palais des arts », élevé dès les années 1860 pour accueillir un musée, et alors doté d’un décor somptueux aujourd’hui redécouvert, qui en fonde l’identité). Le « Café du Musée » développe ainsi des notes florales qui font référence au motif floral omniprésent des plafonds peints aux mosaïques et carreaux au sol, des verrières aux encadrements sculptés des portes. Quant au thé « Picardia », décliné en thé vert et en thé noir, il s’inspire de l’Ave Picardia Nutrix de Puvis de Chavannes qui orne l’escalier d’honneur depuis le XIXe siècle, au centre du musée : pomme, poire, coing, rose, et même rhubarbe et betterave, c’est une ode à la Picardie comme terre nourricière qui se retrouve à la fois dans l’œuvre de Puvis de Chavannes et dans les arômes de ce thé très parfumé. Une autre façon de découvrir le musée par le biais du goût et de l’odorat, et d’associer ainsi à sa visite un souvenir sensoriel marquant.

D’après toi, quelles sont les principales conséquences de la création d’un tel espace sur la réception du musée par le visiteur, sur son expérience de visite ? Par exemple, ce “salon des visiteurs” induit-il un changement de comportement de la part de ces derniers au sein du musée ?

Alors, il m’est délicat de répondre à cette question dans la mesure où l’espace n’a malheureusement pas encore vu le jour sous sa forme finale. Le confinement a en effet compromis son ouverture, programmée en avril dernier, tandis que j’ai pour ma part quitté le Musée de Picardie… Depuis, le contexte sanitaire a rendu les choses plus compliquées ; le Salon des visiteurs devra sans doute attendre quelques mois encore avant de se concrétiser ! Je peux toutefois formuler des hypothèses, qui correspondent au fond aux objectifs du projet. Comme je l’indiquais précédemment, l’idée est que les visiteurs se sentent dans cet espace « comme dans leur salon », et au-delà qu’ils se sentent finalement « comme chez eux » au sein du musée, bien accueillis, avec attention, bienveillance et convivialité. Cela est d’autant plus important dans un musée « palais des arts » comme le Musée de Picardie, à l’architecture volontairement imposante, avec cette façade monumentale, cet escalier d’honneur magistral, ce décor majestueux : autant d’éléments qui peuvent impressionner, dégager une certaine froideur, voire être perçus comme une « violence symbolique » par certains publics – notamment les plus éloignés des lieux culturels… Ce Salon vise justement à contrebalancer ce sentiment et à rendre la réception du musée plus positive, en désacralisant ce « palais des arts », en y introduisant davantage de chaleur humaine et de familiarité, en effaçant les distances et les interdits, et en invitant chacun à s’approprier ce lieu qui est le sien. Il s’agit en outre d’offrir un lieu de repos et de respiration au sein d’un environnement muséal susceptible d’être fatigant, oppressant voire hostile (cf. « What is museum fatigue ? » par Gareth Davey, cf. les Rencontres Muséo sur la fatigue muséale en 2017). Enfin, le fait de valoriser les visiteurs eux mêmes, de les encourager à s’exprimer et s’impliquer, vise à les rendre plus à l’aise et confiants pour devenir acteurs-actifs de leur propre visite plutôt que spectateurs passifs inhibés par les multiples interdits muséaux ! En conséquence donc, on espère les visiteurs plus épanouis et sereins, plus enthousiastes et réceptifs aux propositions participatives, plus enclins à passer du temps au musée, à y venir et y revenir… Bien sûr, le Salon des visiteurs seul n’est pas un instrument miracle : un tel état d’esprit doit « infuser » dans l’ensemble du musée, reflétant le Projet scientifique et culturel de l’établissement.

Peut-on dire que la constitution de cet espace au Musée de Picardie s’inscrit dans une démarche liée à l’éthique care ? Est-il à envisager comme la traduction matérialiste d’un “souci du public” de l’institution (Le Marec, Maczek, 2020) ?

Je pense qu’on peut le dire, oui, même si les concepts n’ont pas été consciemment mobilisés dans le cadre de ce projet. Mais le Projet Scientifique et Culturel élaboré par Laure Dalon pour le Musée de Picardie met bel et bien « l’humain au cœur », en insistant sur la qualité de l’accueil, l’invitation à la visite, la sensation de bien être à générer chez les visiteurs, la convivialité, les rencontres et les échanges, l’inclusion et l’accessibilité, afin de favoriser in fine l’appropriation du musée par les publics. Tout cela témoigne à l’évidence d’un « souci du public » par l’institution, d’une volonté de « prendre soin » des visiteurs, dans une démarche que l’on peut en effet rapprocher de l’éthique care. Oui, en quelque sorte, le Salon des visiteurs incarne concrètement cette volonté, par ses objectifs comme par son aménagement, son mobilier, les différents dispositifs déjà décrits, la signalétique accueillante et incitative qui les accompagne… En fin de compte, les réponses aux questions précédentes répondent déjà partiellement à celle-ci, me semble-t-il.

D’après ton expérience, comment faire pour évaluer la réception et la pertinence auprès des visiteurs de ce type d’espace ? Connais-tu des dispositifs qui te sembleraient particulièrement pertinents ?

L’évaluation d’un tel espace, tout de même assez expérimental, est essentielle. Une « auto-évaluation » est tout d’abord possible : c’est l’avantage d’un espace participatif ! Les photographies partagées par les visiteurs, les dessins réalisés, les petits mots laissés, mais aussi la consommation de café/thé, sont autant d’indicateurs concrets (et quantifiables) de l’appropriation par les visiteurs de leur « Salon ». Le dispositif « Les visiteurs s’expriment ! » permet en outre de recueillir les avis, envies et critiques constructives des publics par le biais de questions/incitations : « Ce que je préfère au musée, c’est… », « Le musée serait encore mieux si… », mais aussi « Dans le Salon des visiteurs, j’aime(rais)… ». L’auto-évaluation est ainsi également qualitative. Un rôle spécifique est par ailleurs confié aux chargés d’accueil pour cet espace : leur observation du comportement des visiteurs est précieuse, et vient compléter l’évaluation. J’avais par ailleurs suggéré d’intégrer quelques questions portant sur la réception du Salon des visiteurs lorsqu’une enquête plus vaste serait menée auprès des publics du musée. Il s’agit là de moyens d’évaluation a posteriori ; l’idéal aurait été de pouvoir aussi consulter les publics en amont, voire d’associer un comité de visiteurs à la co-construction de cet espace, afin de s’assurer de sa pertinence dès les prémices du projet… Ce sont des choses que je garde en tête pour mes futurs projets !

As-tu connaissance d’autres “salons des visiteurs” de ce type dans des sites français ou étrangers ? Penses tu que c’est là un type d’espace qui serait en “voie de développement” dans les musées ?

Bonne question ! Un autre « Salon des visiteurs » tel que je l’ai imaginé, non, il serait bien étonnant qu’il en existe un puisque je l’ai inventé ad hoc, spécifiquement pour le Musée de Picardie ! En revanche je peux évoquer plusieurs sources d’inspiration : les espaces « Relax » de l’Atrium du Palais des Beaux-Arts de Lille, le « Salon des jeux » aménagé au Musée de Valence à l’occasion du Grand Week-End en Famille, la « Galerie des Petits » dans les expositions temporaires du Musée des Impressionnismes de Giverny… J’ai par la suite eu connaissance d’un « Salon » au Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon. Si l’on relève des traits communs, ces espaces ont toutefois chacun leurs spécificités, et il me semble que le « Salon des visiteurs » du Musée de Picardie se distingue par son caractère permanent au sein même du parcours de visite, par la pluralité / l’hybridité de ses fonctions, et par son adresse à tous les publics dans leur diversité. Je ne doute pas toutefois que des espaces similaires aient déjà vu le jour ailleurs, en France et peut-être à l’étranger en effet (je pense notamment aux pays nordiques, au Canada), mais je dois avouer ne pas les connaître. Si certains exemples vous viennent à l’esprit, je serais ravie d’en savoir plus ! J’ajouterais enfin que ce projet s’inscrit dans la volonté de répondre aux attentes des publics du XXIe siècle ; il doit beaucoup à la Mission Musées du XXIe siècle, dont les idées ont nourri ma propre réflexion… et inspirent assurément nombre d’initiatives un peu partout en matière d’accueil des publics, de participation, d’interactivité, de tiers-lieux muséaux… Alors oui, sans doute les années à venir verront-elles le développement d’autres « salons des visiteurs », sous des formes adaptées à chaque réalité muséale, ou en tout cas de nouveaux lieux de vie au cœur des musées… Je compte bien personnellement œuvrer en ce sens !

 

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