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La production de contenus durant le confinement et ses conséquences pour les musées, leurs professionnel.le.s et leurs publics.

Doyen, Audrey / Lebat, Cindy

[Image : Anonyme, Soirée littéraire, Paris, Musée Carnavalet, Collections en ligne Paris Musées]

Dès l’annonce de la fermeture des musées et du confinement, le monde muséal est entré en ébullition: un grand nombre d’initiatives ont vu le jour sur différents plans, bien trop souvent entremêlés et confondus. Dans le texte qui suit, nous avons tenté de voir plus clair dans les contenus produits et soulevons quelques questions sur les manières de concevoir, diffuser et réfléchir qui se sont mises en place durant cette période.

Les productions des acteurs du champ muséal durant le confinement

Dès le moment où les musées ont fermé leurs portes au public et se sont vus obligés de maintenir – dans la mesure du possible – leur personnel en télétravail, les contenus publiés sur les réseaux et Internet se sont multipliés. Ces productions nous semblent relever de trois catégories: les contenus relatifs au maintien d’un lien avec le public; les contenus relatifs aux manières de travailler durant cette période; les analyses de la situation actuelle et des pratiques qui en ont résulté.

1. Maintenir un lien avec le public: mais lequel? pourquoi ? et… vraiment ?

Ces initiatives sont sûrement les plus visibles et ont suscité un engouement palpable de la part des médias. Le maintien d’un lien avec les visiteurs, malgré la fermeture des espaces publics et l’obligation pour tou.te.s de rester chez soi, a été envisagé comme un challenge, souvent positif, pour le monde muséal: ce challenge consiste majoritairement à développer des formes de “médiations innovantes” ou à mettre en avant les médiations déjà existantes et exploitables en ces temps de crise. Ces offres ont été si importantes qu’il est impossible de les recenser de manière exhaustive, et plus encore, qu’il est même ardu de recenser les initiatives ayant pour objectif de centraliser ou de lister ces offres (1).

Ces offres ont pour point commun d’être majoritairement basées sur les outils numériques (bien que des initiatives via téléphone, par exemple, aient vu le jour). Cependant, même si elles ont souvent été présentées comme “innovantes” et “originales”, il est difficile de saisir avec certitude leurs caractéristiques, puisqu’un grand nombre de ces médiations existait déjà avant le confinement (par exemple, les musées virtuels) et le numérique seul n’est plus – les professionnel.le.s de musées le savent depuis longtemps – une innovation au sein des musées. Il faut donc se garder de relier la conjoncture actuelle à la production de ces initiatives, et par raccourci, corréler la crise sanitaire à un développement plus conséquent de l’innovation. La situation de confinement est peut-être davantage liée à la visibilité des initiatives qu’à leur création.

Un corollaire à la diffusion de ces initiatives nous a étonnées : en effet, la pléthore des offres numériques apparues pendant le confinement a parfois été perçue comme une preuve de l’utilité des musées: “(Nous ne sommes) Pas indispensables, mais absolument nécessaires… Il suffit de voir combien la demande est grande et comment les acteurs culturels se sont mobilisés et emparés du monde virtuel pour garder le contact avec le public” (Francis Duranthon, « Le jour d’après », Distances, Ocim, 20 avril 2020). Pourtant la production massive de médiations ne signifie pas pour autant que ces dernières sont demandées, voire utilisées. Nous n’avons pour l’heure aucun recul et peu de données pour savoir comment ces offres sont reçues par les publics, par quels publics, à quels usages elles servent, à quelles fréquences, etc. (2) Un petit tour sur Internet, en dehors du monde professionnel muséal, nous indique d’ailleurs que le “musée virtuel” n’a pas été forcément perçu comme la panacée ; il figure même à la 17e place des “activités que vous ne ferez jamais pendant le confinement”, recensées par un célèbre site humoristique:

IMAGE Topito-musées virtuels: Top 20 des trucs que tu n’auras toujours pas faits à la fin du confinement », Topito, 11 avril 2020.

2. Maintenir une activité professionnelle malgré tout : une injonction renvoyée aux individus

D’autres initiatives ont vu le jour durant le confinement, concernant davantage le maintien ou la reconfiguration d’une activité professionnelle au sein des institutions, une réflexion qui dépasse d’ailleurs le seul secteur muséal. Ces initiatives nous semblent plus rares que celles relevant de la médiation – mais il ne s’agit là que d’un sentiment, sûrement biaisé par le fait qu’elles ont été moins relayées – et sont annoncées comme permettant de repenser le travail muséal en temps de confinement, particulièrement le travail sur les collections ou non directement en lien avec le public (3). Si ces initiatives illustrent la flexibilité du champ muséal et la ferveur de nos passions, qui nous poussent à ne pas couper le lien avec nos pratiques professionnelles, elles révèlent aussi selon nous d’une gestion capitaliste du monde du travail encourageant à tout prix une productivité constante. Cette dernière n’est pas forcément imposée par une hiérarchie et illustre bien notre incorporation des injonctions économiques qui se traduit par une peur de ralentir, de diminuer notre productivité, voire d’être laissés au bord du chemin. Il est évident que la structuration professionnelle vers laquelle les secteurs culturels ont tendu ces dernières années (sous-traitance, multiplication des auto-entreprises et indépendants travaillant sur prestation, etc.) empêchent une gestion institutionnelle et publique de ce genre de crise, puisque ces tâches sont à présent de l’ordre des moyens privés qui ne peuvent bien souvent pas se permettre d’arrêter net leur activité économique (4).

Par ailleurs, si la reconfiguration du travail muséal peut être encouragée, pensée et critiquée, elle doit aussi s’accompagner d’outils concrets d’aide à l’acquisition de ces nouvelles compétences tant prônées par les hiérarchies. Ainsi, si la totalité des musées ont récemment accru leur présence sur Internet et leurs outils numériques – pendant ou avant le confinement – l’ICOM souligne dans les résultats de l’enquête menée par NEMO sur la crise du COVID-19 que seulement 13% des 650 musées interrogés ont augmenté leur budget alloué au numérique, alors que 60% ont accru leur présence numérique. Quid des formations, des ressources, des moyens développés pour repenser l’entier du fonctionnement muséal en temps de crise ? Ces chiffres illustrent une partie de l’iceberg bien connu des professionnels de musées en ce qui concerne leurs pratiques: une majorité des compétences développées le sont sur du temps privé et relèvent d’initiatives individuelles, illustrant là le passage du poids des injonctions depuis les institutions vers les individus.

3. Analyser les effets de la situation actuelle

Une troisième grande catégorie de contenus produits durant le confinement en conséquence de la crise sanitaire nous semble relever davantage d’analyses critiques. En parallèle des contenus produits pour le public et des recommandations pour le travail des professionnel.le.s, sont apparues assez rapidement des analyses et réflexions de la part de chercheur.euse.s, expert.e.s et professionnel.le.s du monde muséal sur ce qu’il convenait de tirer comme conclusions sur cette situation. Celle-ci pose en effet un grand nombre de questions sur les fonctionnements actuels du monde muséal, sur ses brèches autant que sur ses atouts (comme nous l’avons relevé ci-dessus). Ces réflexions sont la conséquence de deux situations qu’il nous importe de séparer:

  • la situation de “confinement” (pas d’utilisation possible des locaux, etc.), qui est amenée à s’arrêter;
  • la situation “sanitaire” (normes d’hygiène, mesures de distanciation, etc.) qui est amenée à perdurer.

Produire du savoir en temps d’incertitude

La séparation de ces deux situations nous importe car elle illustre un point important des réflexions qui peuvent être menées sur le monde muséal actuellement: différents éléments se sont superposés durant la crise, différents éléments entrent en compte dans ce qui se fait aujourd’hui – ou non – dans les musées, des choses qui sont et seront peut-être (ou non) pérennes: en fait, on ne sait pas.

Le coeur de cette situation, c’est donc bien l’incertitude.

Les questions prennent alors une autre teinte et trouvent à leur base cette réflexion fondamentale: comment réfléchir quand on ne sait pas ? Quelle peut être la production de contenus et de connaissances lorsqu’on ne maîtrise (presque) aucun paramètre conjoncturel et que la récolte de données est approximative, voire impossible? La production des connaissances en SHS est toujours teintée d’incertitude et celle-ci n’est jamais complètement irréductible, quoiqu’en pensent les scientifiques, mais le contexte actuel ne nous permet méthodologiquement pas de réduire l’incertitude de manière à pouvoir donner des réponses satisfaisantes. Le contexte actuel atteint un taux d’incertitude tel qu’il ne nous permet, en vérité, que de poser des questions. A titre personnel, il nous a paru sain de lutter contre notre nature à vouloir donner des réponses, du moins dans l’immédiat et nous contenter, plutôt, de souligner et de relayer les questions pertinentes (comme l’ont fait l’OCIM par exemple, ou Guirec Zéo).

Produire du savoir sans recul

Un deuxième point important caractérise les contenus produits actuellement: ils le sont alors que nous sommes encore en train de vivre cette crise. Deux éléments sont importants dans cette phrase:

  • L’aspect temporel: nous sommes, premièrement, encore temporellement en train de vivre cette situation;
  • L’aspect personnel: nous sommes en train de vivre cette situation, qui nous concerne voire nous affecte tous de manière individuelle, qu’il s’agisse de la pandémie (des proches sont touchés, meurent, etc.) ou du confinement (nous sommes en télé travail, pas dans nos environnements habituels de travail, etc.).

Nous cumulons ainsi la majorité des biais que les sciences tentent d’éviter en favorisant la prise de recul qui permet le regard critique. Il nous semble donc, à ce titre, impossible d’opérer actuellement de véritables analyses de la situation. Ces dernières devraient se baser sur des données, dont non seulement le recueil aujourd’hui est teinté de nombreux biais (mais cela peut encore être atténué et explicité), mais ces analyses ne seraient effectuées qu’à chaud. Paradoxalement, nous avons besoin de ces données et de nombreux acteurs du secteur ont pris très rapidement conscience de cette nécessité en prenant l’initiative de les recueillir, malgré tout. Bien que parcellaires et biaisées, ces données indiqueront toujours quelque chose et nous permettront, dans un futur plus ou moins proche, de comprendre ce que l’on a traversé: nombre et types d’initiatives, mais aussi usages des dispositifs numériques, fréquentation actuelle des sites web de musées, pertes financières, etc. comme les initiatives du ministère de la Culture (une enquête actuellement en cours avec le CREDOC sur les pratiques culturelles des Français pendant le confinement, et sur les usages des ressources numériques), celles des réseaux professionnels, comme l’ICOM et NEMO ou celles des établissements (comme Universcience ou le Louvre, qui ont d’ores et déjà lancé des études sur les usages de leurs ressources à distance et sur les moyens de les développer).

Loin de nous l’idée de remettre en cause de telles enquêtes qui, nous le répétons, sont précieuses. Cependant, gardons-nous de les prendre sans une conscience accrue des biais auxquels nous sommes soumis et, plus encore, d’en tirer des conclusions: les critiques de la situation en cours et des conséquences sur le monde muséal sont impossibles actuellement au vu du degré d’incertitude et de manque de recul auquel nous sommes confrontés: comment tirer des conclusions sur ce qui se passe ? Comment prétendre pouvoir statuer sur une “révolution” en cours? Sur la pérennité des initiatives développées? Sur leurs usages ? Pourquoi et comment prédire ?

Back to basics

La situation présente nous a, de notre côté, plutôt poussées à une forme d’humilité sur notre capacité à prédire et à savoir. Elle nous a rappelé que la recherche demande du temps – ce temps que tout le monde essaye de lui enlever en lui demandant de trouver des solutions et de formuler des préconisations le plus rapidement possible – pour voir les données se développer et s’imbriquer.

Elle nous a aussi amenées à nous interroger sur notre rapport au travail : dans quelle mesure celui-ci a-t-il été – et est-il encore aujourd’hui – produit pour combler du vide, du silence et lutter contre le sentiment (justifié ou non) d’inutilité ? Est-ce que cette auto-persuasion d’une utilité du monde muséal et du secteur culturel en temps de crise ne repose pas sur des injonctions à être toujours là, “innovants”, “participatifs”, au détriment d’une réflexion de fond durable et impactante sur notre nécessité et les réels besoins et envies des publics, mais aussi les nôtres ?

Notes:

(1) Ces initiatives sont recensées sur des sites généralistes à destination des publics (Sortiraparis.com, etc), par des médias culturels (France Culture, Le Journal des Arts, Quotidien de l’art, etc.), mais aussi par les professionnels de musées (réseau AMSCTI, CLIC France, etc.).

(2) Notons que quelques études ont été publiées à titre exploratoire, comme l’article « People don’t want virtual museum tours » de Michael Alexis et des études sont en cours en France et à l’étranger, sur l’initiative de l’Etat ou des réseaux de professionnels, comme nous l’évoquions dans la suite de l’article.

(3) Comme les recommandations de l’ICOM au sujet du travail de conservation-restauration des objets durant la crise sanitaire ou les recommandations de la Société des Musées du Québec (SMQ).

(4) Cette question qui n’est pas propre au secteur culturel est largement traitée par la sociologie du travail (voir par exemple, le travail de Dominique Méda), mais mériterait des analyses plus étendues sur les impacts de ces tendances sur le secteur culturel et muséal en particulier. On retrouve trace de ces critiques dans la presse et les revues spécialisées par exemple, où, ces dernières années, s’est petit à petit développé une critique du “présentéisme”, de la productivité et pointé l’”embodiement” des injonctions capitalistes.

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