Compte rendu de Rencontre

La médiation peut-elle être féministe ?

Synthèse de l’intervention de Véra Léon lors de la Rencontre muséo « Créer une médiation féministe »

Léon, Véra.

[Image : Friedmann, Gloria, Karaoké, 2001, Musée d’Art Moderne de Paris, Collection en ligne Paris Musées]

La médiation peut-elle être féministe ? Si l’on considère qu’elle s’inscrit dans des pédagogies qui ont comme mission de participer à aiguiser le sens critique, voire à déconstruire et à lutter contre les rapports d’oppression (pour suivre Paolo Freire ou bell hooks), la réponse est positive. Donner la parole à chacun·e, faire dialoguer des avis divergents, prendre une direction commune grâce à l’intelligence collective, c’est un projet fondamentalement politique.

Pourtant, plusieurs obstacles s’élèvent. D’abord, si les rapports sociaux de sexe évoluent et se renégocient sans cesse, leur déconstruction n’est pas une tâche aisée, dans une société traversée par les rapports de pouvoir : les différences de classe, de race ou de sexe, devenues souvent indicibles dans nos démocraties libérales, se relogent dans les interstices de nos pratiques sociales, de façon non moins structurante. De plus, la médiation intervient au cœur d’institutions traversées par des contradictions. Si elle peut constituer une démarche propice à la déconstruction et à la réflexivité sur le processus de création, elle prend également place dans des institutions et mondes de l’art travaillées par les hiérarchies – notamment du fait de leur place symboliquement et financièrement valorisée dans la société actuelle. Si les œuvres interrogées contestent parfois certaines normes sociales, elles ne sont pas à l’abri de la reproduction des schémas propres au monde social dans lequel elles s’inscrivent. Ainsi, elles sont puissamment travaillées par les rapports de domination et par les dynamiques de genre. Au-delà des œuvres, la division sexuée du travail ne s’arrête pas à la porte des musées ou des écoles d’art. Ainsi, les orientations des femmes dans les carrières artistiques ne sont par exemple pas encouragées selon les mêmes modalités et dans les mêmes domaines artistiques que celles de leurs confrères (1). De même, les représentations visuelles différenciées participent à reconduire la division du travail de façon cohérente et invisible.

Dernier obstacle : comment la médiation culturelle peut-elle favoriser l’appropriation des contenus artistiques et culturels, tout en déconstruisant ce rapport à l’art ? L’exigence de s’approprier des œuvres tout en en concevant une expérience critique n’est pas simple. La médiation ne fait pas exception à un problème pédagogique classique : comment faire comprendre et apprécier tout en donnant les moyens de critiquer ?

Pour envisager une médiation féministe, plusieurs stratégies se dégagent en tout cas – elles sont souvent complémentaires, parfois contradictoires. La première est de l’ordre du volontarisme. Elle cherche à donner une voix aux personnes non ou mal représentées. Ce travail de visibilisation prioritaire d’artistes méconnus ou sous-estimés, nécessite une politique d’acquisition dédiée, quitte à prendre le contrepied d’héritages historiques – et avec comme potentiel écueil, à travailler de façon critique, l’essentialisation des femmes artistes ou du regard féminin. La seconde stratégie consiste précisément à questionner les rapports de domination transmis dans et par l’histoire de l’art, en interrogeant la façon dont ils ont structuré (et structurent bien souvent encore) les œuvres du passé. Une exposition comme Bons baisers des colonies a par exemple montré avec brio cette permanence de schémas visuels coloniaux, jusque dans la culture visuelle actuelle, ouvrant leur mise en question (2). Ce dialogue avec le présent peut être nourri par l’irruption d’interventions contemporaines pouvant venir réinterroger de façon problématique des collections permanentes. Cette démarche suppose un troisième élément : la collaboration entre toutes les professions du monde culturel. Cette dernière se heurte aux rapports de pouvoir qui traversent les institutions muséales/culturelles mêmes, notamment la division du travail entre les pôles de conservation et de commissariat d’une part, et ceux de la médiation et du rapport aux publics d’autre part..

En tout cas, l’intervention par la médiation est un lieu clé pour encourager la réappropriation des œuvres par le public et pour lutter contre les déterminismes, sociaux comme visuels. Elle suppose que les médiatrices et médiateurs soient conscient·es des rapports de domination et biais qui existent à la fois dans leur métier, au sein de leurs publics, et dans les œuvres, cherchant à les mettre en débat sans préjuger des capacités de chacun·e ni du résultat des investigations collectives.

Références et bibliographie

(1) Voir Véra Léon. 2020 (à paraître). « Orienter les filles et les garçons en fonction de leur classe sociale ? Le cas des formations aux métiers de la photographie », Agone, n° 65.

(2) Voir Véra Léon. 2018. « L’exposition Bons baisers des colonies : une bouffée d’oxygène aux Rencontres d’Arles », in P. Blanchard, Ch. Taraud et alii (dir.), Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe à nos jours, Paris: La Découverte, p. 486.

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