Compte rendu de Rencontre

Mettre en commun pour se rencontrer et inclure ? Focus sur les médiations participatives du musée Fabre et de Museomix.

Molinier, Muriel

[Image : Hugo, Victor, Personnage ailé, XIXe siècle, Maison de Victor Hugo – Hauteville house, Collection en ligne Paris Musées ]

A la suite de son intervention lors des Rencontres muséo du 26 janvier 2021 (cycle « La participation au musée »), Muriel Molinier revient sur l’analyse de 2 médiations participatives : la première consacrée à la création d’une médiation tactile avec la participation d’une visiteuse déficiente visuelle (exposition L’art et la matière du musée Fabre en 2016-2017 du 10 décembre 2016 au 10 décembre 2017 : https://museefabre.montpellier3m.fr/EXPOSITIONS/L_art_et_la_matiere) ; la seconde ciblant un défi de revisite de la médiation adressé à des visiteurs-concepteurs à travers le marathon créatif annuel et international Museomix (https://www.museomix.org/ ).

Exposition L’art et la matière – Musée Fabre, 2016

Si le début de la coproduction au musée se situe dans les écomusées, posant les bases de la Nouvelle muséologie, aujourd’hui, l’interaction sociale du Web 2.0 influence cette mise en commun. Afin d’analyser ces 2 exemples de médiations participatives, je m’appuie sur Nina Simon (2010 : http://www.participatorymuseum.org/read/) qui définit le musée participatif comme connectant les visiteurs par leur création et le partage autour d’un contenu. L’auteure repère ainsi 5 étapes pour passer du Moi au Nous, chaque étape apportant un petit peu plus au visiteur : de la consommation de contenu (étape 1), à l’interaction (étape 2), vers la mise en réseau des interactions personnelles (étape 3), lesquelles sont utilisées socialement par le musée pour que les visiteurs se connectent à d’autres personnes (étape 4), pour enfin aboutir à un engagement des visiteurs entre eux dans ce lieu social qu’est le musée (étape 5). Dans cette vision participative, Nina Simon différencie également 3 types d’actions de mise en commun : contribution, collaboration, co-construction. Ces terminologies ne sont pas synonymes, elles décrivent une progression dans l’engagement du musée mais aussi du partenaire : de l’aspect ponctuel de participation du visiteur (contribution), au partenariat impliquant fortement le musée (collaboration), jusqu’au double objectif octroyant une liberté d’action au partenaire (co-construction).

  1. Création d’une médiation tactile, participative et inclusive : l’exposition L’art et la matière au musée Fabre de Montpellier
Affiche de l’exposition L’art et la matière – Musée Fabre 2016

Cette étude est issue de ma thèse en Sciences de l’Information et de la Communication sur l’inclusion par la médiation dans les musées des beaux-arts (Molinier, 2019 : https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-02893130/). Y abordant l’angle de l’inclusion avant celui de la participation, j’ai observé des co-constructions dans l’offre de médiation adressée aux publics fragilisés (par des problématiques médicales, sociales ou médico-sociales). Dans cet exemple au musée Fabre de Montpellier, la participation d’une visiteuse déficiente visuelle à la conception de l’exposition L’art et la matière, amène le musée à proposer une médiation tactile grand public.

Découlant de l’expertise tactile du musée du Louvre à travers l’itinérance de sa Galerie tactile (salle d’exposition de moulages dédiée à l’exploration tactile : https://www.louvre.fr/la-galerie-tactile), l’exposition tactile du musée Fabre ajoute la dimension de médiation participative. En effet, le musée embauche temporairement pour une durée de 8 mois, une visiteuse déficiente visuelle pour créer une méthode issue de son expérience du toucher et de l’exploration tactile, menant les visiteurs vers une représentation mentale de l’œuvre. Elle développe plusieurs dispositifs de médiation : le discours de l’audioguide pour les visiteurs voyants (elle écrit les textes et enregistre sa voix), un livret de visite adapté au public déficient visuel, et des visites guidées à double voix (qui s’ajoutent ponctuellement aux visites guidées par les médiateurs du musée formés par le Louvre). Ainsi, elle mêle des explications méthodologiques de découverte tactile et des notions d’histoire de l’art, sans connaissance particulière en art ou en médiation et sans habitude d’utilisation du dispositif d’audioguide en visite. Elle assoit également son expérience sur des visites adaptées au public déficient visuel, suivie notamment au musée Fabre, dans lequel elle a précédemment été stagiaire au sein du Service des publics, et elle est aussi membre de la Commission culture et loisirs de la Fédération des Aveugles de France du Languedoc-Roussillon.

Dans cette co-construction de la médiation, le musée délègue ici une partie de la médiation (ce qui est favorisé par l’embauche temporaire de la participante : est-on alors au-delà de la co-construction ?) en laissant une grande liberté au partenaire. Analysons séparément le double objectif musée/partenaire. Le musée répond à la politique d’accessibilité, il met en avant son travail avec les publics déficients visuels, et les publics spécifiques en général, il sensibilise à l’altérité et à la déficience visuelle ; en s’ouvrant à une mixité de publics, il poursuit son objectif d’œuvrer pour un musée citoyen, tout en levant cet interdit muséal de toucher les expôts. De son côté, la partenaire poursuit des objectifs relativement similaires en termes d’accessibilité, mais renvoyant à la sphère personnelle : faire regarder autrement, transmettre son expertise du toucher, gommer les différences entre voyant et non-voyant par le toucher et le ressenti, faire avancer l’accessibilité pour les personnes déficientes visuelles (en défaut dans la collection permanente du musée et rare pour les expositions temporaires, coupant alors les personnes de l’actualité sociale et des musées) ; il s’agit également de sensibiliser ses collègues en interne et de trouver du travail dans la culture. Par ailleurs, au-delà de la simple diffusion par le musée, la médiation participative devient le discours principal de médiation qui est proposé à tous les publics : le musée rend utile socialement la production du visiteur au sein du musée, comme à l’étape 4 de Nina Simon.

Analysons à présent cette co-construction au regard de l’inclusion. En effet, cette médiation participative est aussi inclusive. Quelques questionnements soulevés relativement à la participation portent sur la pérennisation : y-a-t-il un objectif de reproductibilité, de transmission d’expertise par rapport à la déficience visuelle acquise côté musée ? Une expérience similaire sera-t-elle proposée pour tous les publics fragilisés ? En effet, une autre expérience de participation au musée Fabre à travers un audioguide a précédemment été réalisée par des détenus, de façon plus ponctuelle, contributive, mais également en réseau pour un usage social, lors des Journées du Patrimoine (Paysages intérieurs, un autre parcours : https://museefabre.montpellier3m.fr/Publics/Champ_social/Le_musee_citoyen ; voir aussi Sandri & Alidières-Dumonceaud, 2015 : https://journals.openedition.org/culturemusees/414). Dans ma thèse, je mets en avant comme appui pour le musée, 3 acteurs extérieurs privilégiés mobilisés pour co-construire l’inclusion (Molinier, 2019) : le public lui-même fragilisé (comme dans cet exemple), l’accompagnateur de ce public fragilisé (fortement sollicité) et les professionnels extérieurs (entreprises, spécialistes). Ainsi, quel que soit son statut, le professionnel muséal laisse le visiteur devenir médiateur du musée. Assiste-t-on alors à une remise en question de l’expertise du médiateur ? Rébéca Lemay-Perreault en 2020 lors du Colloque international de muséologie sociale, participative et critique (https://www.museodelaeducacion.gob.cl/sitio/Contenido/Publicaciones/98247:Actas-del-Coloquio-Internacional-de-Museologia-Social-Participativa-y-Critica), souligne « l’effacement de l’expert-professionnel qui partage maintenant son autorité ». Ainsi, face à l’injonction à la participation adressée aux musées, faut-il en revoir l’organisation et opérer un changement de mentalité ?

À présent par rapport à l’inclusion, il est intéressant d’observer comment l’action d’un visiteur devenu temporairement acteur du musée agit sur l’augmentation de l’offre accessible pour le public déficient visuel mais aussi sur l’enrichissement de la médiation pour le grand public. Il ne s’agit pas d’une médiation spécifique à part, on sort de la catégorisation des déficiences par public spécifique : une personne aveugle s’adresse au grand public et au public déficient visuel ; elle n’est pas cloisonnée avec les seules personnes qu’elle est censée représenter. Le public déficient visuel est alors inclus dans la cible de la médiation : les personnes déficientes visuelles sont incluses au sein du grand public. De plus, il y a une inversion de posture car les personnes catégorisées déficientes apportent un supplément au grand public, le supplément créé par l’inclusion : les fragilités sont sources d’inspiration selon le principe de la conception universelle (Molinier, 2021). Le grand public est à son tour inclus dans la découverte tactile, il y a une ouverture créée vers autrui et sur soi-même.

À travers le retentissement de la participation sur l’inclusion, je pointerai deux limites majeures à l’inclusion participative, à cette co-construction de l’inclusion. Premièrement, trop déléguer la médiation aux partenaires peut aboutir à un regard extérieur plaqué qui n’est pas remis en question par un savoir détenu côté musée (notamment dans le travail avec un accompagnateur du public fragilisé). Deuxièmement, la participation peut empêcher de viser une véritable inclusion, à savoir l’utilisation d’un même outil de médiation pour tous (grand public et publics fragilisés, dans l’esprit de la conception universelle). Cette inclusion, native, annulerait le fait de devoir justifier d’une déficience dès l’entrée du musée pour accéder à un dispositif spécifique (dans notre exemple, un audioguide différent avec des touches en braille, ou un livret adapté à fort relief et braille), ou de s’inscrire à une visite spécifique selon la fragilité d’un public, ou encore de réaliser des projets spécifiques, sélectifs et chronophages, sur-mesure pour un groupe de visiteurs. La participation pourrait ainsi s’inscrire de façon pérenne dans un dispositif pour tous (en conception universelle).

2. Le marathon participatif Museomix

Logo Museomix – Graphéine, 2012

Dans cette seconde analyse de médiation participative, je m’intéresse à la participation citoyenne Museomix, à laquelle j’ai pris part en 2016 au musée Saint-Raymond de Toulouse (Fraysse & Molinier, 2016 ; Molinier, 2016 : https://cehistoire.hypotheses.org/900). Né en 2011, Museomix est un marathon international qui a lieu pendant 3 jours dans plusieurs musées du monde : le principe est de remixer le musée en inventant de nouveaux prototypes de médiation, un « remix » signifiant une réappropriation citoyenne d’un objet du commun, ici le musée. Pour ce faire, 3 groupes vont investir le musée hôte. Tout d’abord les organisateurs, constituant la communauté Museomix : avec les professionnels volontaires du musée, ils vont préparer l’événement pendant près d’une année. Ils recrutent le deuxième groupe des concepteurs, les museomixeurs, sélectionnés pour leurs compétences : expert contenu, bricoleur, développeur, graphiste, communicant, médiateur. Le troisième groupe est le public qui est convoqué gratuitement à la fin du troisième jour pour tester les prototypes et découvrir le musée autrement, dans sa promesse de réappropriation citoyenne.

À travers cet événement, j’ai repéré les 3 niveaux de participation de Nina Simon (Molinier, 2020). Tout d’abord la contribution, ponctuelle, se retrouve au niveau de la participation des concepteurs (museomixeurs) : même s’il est intensif, leur investissement ne s’étend que sur 3 jours. Ensuite, la collaboration, plus approfondie, intervient si le prototype de médiation réalisé est pérennisé par le musée : dans ce cas, il y a prolongement de la contribution initiale dans la réalisation collaborative du dispositif, en partenariat. Enfin, la co-construction réside dans la relation musée /communauté Museomix autour de l’organisation de l’événement : le double objectif est présent, sur un temps long, avec côté partenaire, l’investissement d’un nouveau territoire à se réapproprier citoyennement, et côté musée, l’ « aubaine » communicationnelle et médiationnelle Museomix (Chaumier, Françoise, 2014 : https://doi.org/10.4000/ocim.1454) nécessitant tout de même un réel investissement ; de plus, dans cette co-construction, la liberté de ton en revient au partenaire, la « machine » Museomix, qui instaure une hiérarchie horizontale et pro-active, redistribue les rôles dans les rapports professionnels des acteurs muséaux.

L’étude d’un prototype de médiation lors de Museomix 2016 au musée Saint-Raymond de Toulouse, m’a conduit à analyser les mises en récit et mises en scène proposées : réenchantement de l’objet dans la logique de son usage, actualisation dans la sphère privée du visiteur, c’est une hypothèse de suspension momentanée de la patrimonialité que j’ai faite émerger (Molinier, 2020). Ces réflexions sur l’aspect participatif de Museomix m’ont également amenée à questionner la venue de participants locaux, dans une reconquête de proximité, tel l’investissement par les habitants d’un quartier populaire voisin du musée, par exemple le temps d’un week-end. Proposeraient-ils les mêmes transpositions que les publics experts et passionnés mobilisés lors de Museomix ? Comment s’exprimerait leur réappropriation citoyenne ?

Conclusion

Ces médiations participatives explorent plusieurs aspects de mise en commun et notamment de brefs moments où les visiteurs s’adressent directement les uns aux autres : pour l’exposition au musée Fabre, dans les visites à double-voix en présence de la médiatrice temporaire lors desquelles, accompagnée d’une médiatrice du musée, elle guide le public de vive voix ; pour Museomix, dans les visites découverte à la fin du marathon où les visiteurs-testeurs rencontrent les visiteurs-concepteurs. La participation accède alors ici très ponctuellement au Nous de l’étape 5 (Simon, 2010), faisant du musée un lieu d’ouverture et de rencontre des visiteurs les uns vers les autres.

Retrouvez sur le site de Mêtis le compte-rendu de la rencontre du 26 janvier 2021, « La participation in situ : entre performances, expositions et médiations participatives », ainsi que la captation du webinaire dans son intégralité.

Bibliographie

CHAUMIER Serge & FRANÇOISE Camille. (2014). « Museomix : l’invention d’un musée du XXIe siècle », La Lettre de l’Ocim, 156, p. 7-11. [en ligne] URL : https://doi.org/10.4000/ocim.1454 

FRAYSSE Patrick & MOLINIER Muriel (dir.), LAMBERT Emmanuelle, JULIA Jean-Thierry, BIDERAN Jessica de. (2017). Rapport d’évaluation : Museomix 2016 au musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse, Toulouse : Université Paul Sabatier, 141 p.

LEMAY- PERREAULT Rébéca. (2020). « Contribution des publics au musée. De nouvelles modalités de participation pour un idéal ou une illusion démocratique ? », dans GIRAULT  Yves & ORELLANA RIVERA Isabel (coord.), actes du Colloque international de muséologie sociale, participative et critique, 18-20 Novembre 2020, Santiago du Chili. p.123-128. [en ligne] URL : https://www.museodelaeducacion.gob.cl/sitio/Contenido/Publicaciones/98247:Actas-del-Coloquio-Internacional-de-Museologia-Social-Participativa-y-Critica (multilingue) 

MOLINIER Muriel. (2021). « L’inclusion pour qui ? Questionner la médiation universelle au musée », dans MACZEK Ewa & MEUNIER Anik, Des musées inclusifs : engagements, démarches, réflexions, Dijon : EUD, OCIM (Les Dossiers de l’Ocim), p.43-54.

MOLINIER Muriel. (2020). « Médiation participative : vers un patrimoine enchanté ? », dans DERAMOND Julie, BIDERAN Jessica de, FRAYSSE Patrick (dir.), Scénographies numériques des patrimoines : entre reconstitution et médiation, Avignon : Éditions Universitaires d’Avignon, p.161-191.

MOLINIER Muriel. (2019). La voie de l’inclusion par la médiation au musée des beaux-arts : des publics fragilisés au public universel, Thèse de doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, sous la direction d’Alain CHANTE & Patrick FRAYSSE, Montpellier : Université Paul Valéry, 1009 p. [en ligne] URL : https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-02893130/.

MOLINIER Muriel. (2016). « La médiation-marathon Museomix ». Carnet de recherche Com’en Histoire. [en ligne] URL : https://cehistoire.hypotheses.org/900

SANDRI Eva & ALIDIÈRES-DUMONCEAUD Lucie. (2015). « Enjeux d’un dispositif de médiation culturelle en contexte carcéral : quelles situations de communication ? ». Culture & musées, n°26. p.199-207. [également disponible en ligne] URL : https://journals.openedition.org/culturemusees/414 


SIMON Nina. (2010). The participatory museum. Santa Cruz, California : Museum 2.0. 352 p. [également disponible en ligne] URL : http://www.participatorymuseum.org/read/

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