Compte rendu de Rencontre

« Post-colonialisme et musées »: restitution des ateliers de la Journée de recherche du 13 novembre 2018.

Lepers, Maureen / Caillet, Elisabeth / Mimram, Elsa / Gualdé, Krystel

[Image: Bénard, Edmond, Atelier de Ferdinand Humbert, entre 1880 et 1900, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, Collection en ligne, Paris Musées ]

La première Journée de recherche-action de Mêtis s’est déroulée le 13 novembre 2018 à la Maison de la recherche de l’Université Sorbonne Nouvelle. Fidèle à sa promesse de traiter durant ces journées des thématiques actuelles et sensibles du monde muséal, Mêtis a invité différents intervenants pour traiter la question des discours post-coloniaux dans les musées. La matinée était ainsi consacrée aux interventions de Françoise Vergès (Maison des Sciences de l’Homme), d’Elisabeth Caillet (Fondation Lilian Thuram pour l’éducation contre le racisme) et de Jessy Coisnon (Musée Eugène Delacroix), suivies par une table ronde réunissant André Delpuech (directeur du Musée de l’Homme), Krystel Gualdé (responsable scientifique du Musée d’art et d’histoire de Nantes) et Hélène Orain (directrice du Musée national de l’histoire de l’immigration).

L’après-midi était consacré à trois ateliers sur des sujets plus précis, durant lesquels les participants étaient invités à intervenir et à élaborer des propositions concrètes sur la thématique des discours post-coloniaux dans les musées.

Ateliers 1 et 2

Sous la présidence de: Elisabeth Caillet, Jessy Coisnon et Elsa Mimram

Atelier 1 : médiation et discours, présidé par Elisabeth Caillet, muséologue et membre du conseil scientifique de la Fondation Lilian Thuram pour l’éducation contre le racisme, et par Jessy Coisnon, chargée de la médiation et de l’action culturelle au Musée national Eugène Delacroix. Atelier 2 : objets, collections et recherche, présidé par Elsa Mimram, anthropologue.

Trois axes majeurs ont émergé des discussions menées au sein de ces deux ateliers fusionnés :

1. La recherche et la médiation :

Un premier élément a été pointé par le groupe concernant tant la médiation, dans son acception de lien entre les objets et le public, que les objets : l’accessibilité des collections, notamment par le numérique et les collections en ligne. Cet accès pose ainsi un certain nombre de problèmes :

  • La façon dont les œuvres sont nommées et titrées, révélatrice d’une perception et d’une valeur accordée aux œuvres, parfois à un moment donné de son histoire.

Propositions: le groupe propose d’adopter une approche polyphonique multipliant les voix de présentation de œuvres pour mettre en valeur la multiplicité des appellations et titres possibles pour chaque objet : cette approche pourrait se concrétiser dans un système permettant de lire les différents titres proposés par qui et à quel moment, mettant ainsi en valeur les différentes nominations faites aux objets et les éventuels décalages. Elle pourrait aussi faire apparaître de façon claire l’origine de l’objet et les circonstances de son acquisition, en insistant par exemple sur la personne du donateur : qui est-il, comment a-t-il acquis l’objet ?

  • La question de la langue de la notice de l’œuvre est également évoquée.

Proposition: il est suggéré par les participants de réfléchir à l’intérêt de proposer la notice dans différentes langues, y compris et surtout celle(s) du pays d’origine de l’objet.

  • Cette notion de décalage entre les différentes façons de percevoir et donc de faire voir les objets est aussi soulignée pour les dossiers d’œuvres et leurs description.

Proposition: le groupe propose d’ajouter systématiquement à ces dossiers les regards des publics et de souligner les différentes entre les perceptions et compréhensions.

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Affiche « Au Nègre Joyeux », Rue du Mouffetard, Paris. Photographie French Moments

2. La médiation dans l’espace public :

Le questionnement sur cet axe a porté majoritairement sur la gestion des traces du colonialisme dans l’espace public et leur patrimonialisation et « mise en mémoire » : par exemple, les pancartes « Au Nègre joyeux » de la rue du Mouffetard. La question de leur traitement est restée ouverte au sein du groupe : à garder, à garder contextualisées (par exemple avec des panneaux explicatifs), à enlever, etc.

Par contre, cette question a soulevé celle de la légitimité des médiateurs à traiter des questions (post)coloniales.

Proposition: le groupe a discuté de l’opportunité de créer des passerelles avec des associations militantes afin de multiplier à nouveau les points de vue et les médiateurs. L’importance de la médiation humaine est réaffirmée.

Cependant, ce point a soulevé la question de la rémunération des personnes impliquées dans les processus de « décolonisation » des institutions publiques : l’idée de créer un lien avec les musées est saluée, mais la reconnaissance des institutions publiques en retour est souvent très mauvaise et l’engagement repose ainsi majoritairement sur les épaules des partenaires. Les partenariats avec des associations sont donc encouragés, mais leurs modalités restent à clarifier. Cette question a soulevé celle plus général de l’emploi.

3. L’emploi :

L’emploi tel qu’abordé dans cet atelier s’est focalisé principalement sur l’idée précédemment évoquée d’un échange non équivalent et asymétrique entre l’institution muséale et les éventuels partenaires de la société civile impliqués : par exemple, les jeunes mobilisés pour être médiateurs sont souvent motivés par l’idée, mais mettent en avant l’absence de reconnaissance (monétaire, mais aussi toutes les autres formes de reconnaissances) de la part de l’institution qui, recevant et ayant l’opportunité de multiplier les points de vue, les médiations, les publics et l’ancrage du musée dans son environnement.

Ce manque de reconnaissance doit motiver les institutions à penser en profondeur les partenariats tissés avec les associations, les chercheurs, les jeunes et les autres institutions, de façon à produire à chaque fois une reconnaissance utile et valable pour les partenaires.

Atelier 4

Sous la présidence de Krystel Gualdé et Maureen Lepers:

Atelier 4 : Fabriquer la mémoire, présidé par Krystel Gualdé, directrice scientifique du Musée d’histoire de Nantes-Château des Ducs de Bretagne, et Maureen Lepers, doctorante à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 en études cinématographiques.

L’objectif de l’atelier a été d’éprouver en groupe la « méthodologie décoloniale » évoquée durant la matinée, de manière concrète. Pour ce faire, les présidentes d’atelier avaient sélectionné des objets et images à soumettre et à discuter dans l’atelier.

Le premier cas pratique a porté sur deux tableaux de l’exposition « expressions décoloniales » proposée au musée de Nantes puis sur deux extraits de productions audiovisuelles contemporaines.

  1. Le premier cas montre qu’on peut appliquer deux niveaux de lecture à l’œuvre : qu’il y a deux niveaux de lecture, un premier niveau qui renvoie à une lecture traditionnelle (le portrait d’une femme blanche avec son esclave domestique), et un deuxième niveau qui renverse le premier en individualisant la femme noire plus que la femme blanche
  2. Le deuxième cas « Le percement de l’oreille », montre une pratique violente et contient une forme de violence qui semble inédite pour l’époque et qui peut être lue comme une forme de dénonciation des pratiques de cette époque.
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Le Percement de l’oreille, attribué à l’entourage d’Antoine Pesne (1683-1757) ou bien de Jean-François de Troy (1679-1752) © Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes

  1. Le troisième cas portait sur une image de film, Mandingo (Richard Fleischer, 1975): l’image peut être lue comme la capacité d’agir de la femme, mais celle-ci n’est en fait rendue possible que par l’application d’autres logiques de domination, à savoir dans ce cas ethno-raciaux.
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Mandingo, Richard Fleischer, affiche du film, 1975

  1. Le dernier cas portait aussi sur une image extraite d’un film, Les Bêtes du Sud sauvage (Benh Zeitlin, 2012) : cette dernière pouvait être lue dans ce cas comme formant un lien entre le traumatisme vécu par l’ouragan Katrina et le passé et ses violences esclavagistes.
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Les Bêtes du sud sauvage, Benh Zeitlin

Ces quatres lectures croisées d’objets et de séquences de film ont suscité des discussions et débats sur le traitement de la mémoire et la conclusion que cette dernière est parcellaire et impossible à totaliser : la question soulevée a donc été comment avoir une historiographie complexe et totale, ce qui semble impossible ?

Pour aller plus loin :

Le débat sur la possibilité de « décoloniser » les musées qui a suivi la rénovation du Musée royal de l’Afrique central, a été relayé dans divers médias français et internationaux:

Ainsi que les associations professionnelles anglo-saxonnes:

Quelques lectures:

DE LABOULAY, Pauline. (2015). « Comment décoloniser les musées ethnographiques aujourd’hui? ». Commentaire, 148, p. 1-6.

LONETREE, Amy. (2012). Decolonizing Museums, Paperback.

En France, La Colonie et l’association Décoloniser les Arts organisent des cycles de conférences et d’ateliers sur le sujet.

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