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Comment exposer le handicap ? Exposition The art of difference, BOZAR (Bruxelles).

Lebat, Cindy

[Image : Anonyme, Costume de théâtre : figure vêtue d’un ensemble rouge, Marcelle Dormoy, théâtre 1942-1943, entre 1942 et 1943, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris, Collection en ligne, Paris Musées]

« The art of difference » est une exposition organisée à Bozar (Bruxelles), en partenariat avec des chercheurs de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Présentée comme « une exposition scientifique, historique et artistique consacrée au handicap », c’est un événement qui nous intéresse à plus d’un titre : d’abord pour l’originalité du thème, car peu d’expositions sont consacrées au handicap, que ce soit à son histoire ou à son traitement actuel ; puis par la composition du comité scientifique, équipe pluridisciplinaire qui laisse présager un traitement riche de la question.

Un peu cachée dans la rotonde Bertouille du palais des Beaux Arts de Bruxelles, c’est une petite mais néanmoins très dense exposition qui s’offre aux visiteurs. Une scénographie simple, autour d’un traitement thématique que nous détaillerons et commenterons par la suite ; l’exposition a eu lieu du 20 juin au 26 août 2018, sous l’égide conjointe de l’institution culturelle (BOZAR) et de l’Université Libre de Bruxelles.

Le propos de l’exposition se perçoit dès l’affiche : le handicap par la question de la transformation du corps humain, en d’autres termes : le transhumanisme. Cette thématique s’inscrit toutefois dans une perspective plus large, déclinée en quatre temps : « percevoir, éprouver, contester, imaginer », s’intéressant à la fois et successivement au traitement médical, à ses conséquences sociales, et à l’inspiration artistique liée au handicap.

dossier de pres

Le parcours de l’exposition s’articule en grande partie autour de l’évolution des médecines réadaptatives, selon le type de déficience. Cela présente un intérêt historique capital, notamment avec plusieurs vitrines consacrées à l’éducation des jeunes déficients intellectuels en Belgique au 19ème siècle.

joseph guislain « Joseph Guislain (1797 – 1860) était partisan d’une « thérapie morale », il milite pour un traitement plus humain des malades mentaux lorsqu’il est nommé en 1828 médecin chef des hospices pour les aliénés de la ville de Gand par la congrégation des frères de la Charité. Il fait construire, en 1857, la première institution belge conçue expressément pour le séjour et le bien-être des malades mentaux. Celle-ci intègre des enfants « anormaux », hébergés dans ce que l’on appelle le « préau des enfants ». »

Les prothèses oculaires et cornets acoustiques nous renseignent également sur cette histoire de la déficience, abordée d’un point de vue exclusivement médical au travers des traces les plus évidentes qui nous parviennent : les instruments de « réparation » de la déficience.

prothèses senso

Cornet auditif (cuivre et ivoire, 19è siècle) et prothèses oculaires (verre, 19è-20è siècle)

L’histoire médicale du handicap, ou plutôt de son traitement, se poursuit lorsque l’exposition aborde des techniques plus récentes, comme la neurostimulation, qui modifie les réactions du système nerveux par des stimulations électriques. Le règne de la réadaptation s’exprime dans toute sa splendeur à travers cette partie de l’exposition, finalement très peu discuté au regard du modèle social du handicap, pourtant évoqué en début d’exposition.

L’aspect social du handicap apparaît tout de même, en pointant par exemple les productions culturelles, effleurant même brièvement la question de la participation sociale des personnes en situation de handicap. On note notamment la référence à Evgen Bavcar, photographe franco-slovène aveugle, dont quelques clichés sont présentés. evgen-bavcar

Le propos revient toutefois très vite sur les innovations technologiques et les progrès de la médecine pour réadapter, pour réparer les personnes touchées par le handicap, qu’il soit sensoriel ou moteur.

La focale mise sur les prothèses témoigne de la fascination que ces dernières peuvent exercer, surtout quand elles en viennent à frôler la science fiction en devenant exosquelette, ou en devenant inspiration artistique, à l’instar des prothèses imaginées par « The alternative Limb Project » : limb project

L’exposition présente un éventail large de dispositifs et instruments destinés aux personnes en situation de handicap, à « améliorer leur quotidien » si l’on en croit le discours qui les accompagne. Toutefois, on regrette finalement le peu de dialogue apparent entre les disciplines : chacune s’exprime dans un thème – et par conséquent un espace de l’exposition – faisant peut-être perdre un peu de cohérence à l’ensemble.

Notons également, il faut tout de même le remarquer, que l’exposition semble somme toute peu accessible aux personnes en situation de handicap, ou en tout cas avec une accessibilité qui ne saute pas aux yeux (pas de dispositifs dédiés dans les salles, type éléments en relief, braille ; des vidéos non sous-titrées (donc pas accessibles aux visiteurs sourds)) ; ça aurait pu être une occasion d’une part de sensibiliser les visiteurs qui ne sont pas confrontés au handicap dans leur vie quotidienne aux réalités vécues par ceux qui le vivent, et d’autre part d’aller au bout du discours porté sur la citoyenneté, dont l’accès autonome à la vie culturelle est pourtant un élément fondamental. Le site internet indique qu’il est possible d’organiser des visites adaptées aux malvoyants sur demande.

À titre personnel je ne peux qu’espérer voir ce type d’expositions se multiplier, car le sujet me semble aussi passionnant qu’essentiel à notre société, et la multitude des facettes sous lesquelles il peut être traité en fait un sujet d’exposition aussi légitime qu’inépuisable.

Pour en savoir plus :

ALLEMANDOU, Bernard. (2001). Histoire du handicap: enjeux scientifiques, enjeux politiques. Bordeaux : Les Études hospitalières.

VILLE, Isabelle, FILLION, Emmanuelle, RAVAUD, Jean-François[et al.]. (2014). Introduction à la sociologie du handicap histoire, politiques et expérience. Louvain-la-Neuve: De Boeck.

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