Entretiens

Un entretien avec SUCHO : comment des bénévoles se sont rassemblés pour protéger le patrimoine numérique ukrainien.

Publié le 12 décembre 2022

[Illustration : Anonyme, Slope from the city of Kiev to the Dnieper river, 1898, Amsterdam, Rijksmuseum, Collection en ligne, Rijkstudio]

Besson, Julie

SUCHO (Saving Ukrainian Cultural Heritage Online) est une initiative regroupant plus de 1500 bénévoles. L’initiative se concentre sur la protection du patrimoine numérique (les sites web, les collections en ligne…) ukrainien. Créé peu après le début de la guerre, le travail d’équipe fourni a permis de conserver plus de 50 téraoctets de données, environ 5000 sites web. Anna E. Kijas, l’une des personnes à l’origine de l’initiative de SUCHO, a répondu à nos questions pour mieux comprendre le travail fourni par l’équipe de bénévoles. Si vous êtes intéressés par le travail que SUCHO réalise, vous pouvez les contacter et devenir bénévole ici. Cet entretien fait partie de notre dossier sur le patrimoine en danger, dont vous retrouverez les ressources ici.

L’entretien est disponible en anglais ici.

Julie Besson : Qu’est-ce qui vous a rendu sensible à la protection du patrimoine numérique de l’Ukraine? 

Anna E. Kijas : J’ai une formation aux métiers des bibliothèques, et également en  musicologie. Je travaille beaucoup sur l’accès à l’information , dans les bibliothèques, les archives ou les musées. Quand j’ai appris que la Russie envahissait l’Ukraine, je me suis demandée ce qui allait arriver au patrimoine matériel mais également à son empreinte numérique. J’ai travaillé sur plusieurs projets de numérisation dans le passé, ainsi qu’à du sauvetage de données.  Une chose à laquelle personne ne pense est que les données  d’un site web (le texte, les images de haute-qualité, les peintures…) sont stockées sur des serveurs qui ont besoin d’être maintenus . Lors de catastrophes naturelles ou humaines, les données sont vulnérables et parfois plus en danger que les artefacts matériels  car elles sont sur un réseau qui peut totalement disparaître.

Face à la situation, j’ai commencé à réfléchir à ce que je pouvais faire en tant que bibliothécaire, avec d’autres bibliothécaires et avec des personnes travaillant dans le domaine de l’information, de la science et du patrimoine culturel, pour aider à distance, à des milliers de kilomètres. Nous ne pouvons pas aider avec les artefacts matériels, mais que pouvons-nous faire pour le contenu numérique afin qu’il y ait une preuve de son existence et pour aider à le sauvegarder au cas où le réseau tomberait en panne.

J. B. : En moins d’une semaine, vous avez réussi à rassembler plus de 1000 personnes, et vous êtes maintenant plus de 1500 répartis dans le monde entier. Compte tenu du nombre de bénévoles, Comment le projet s’est-il organisé pour être efficace? 

A. K. : SUCHO s’est développé très rapidement. Nous avons mobilisé les gens principalement par le biais des  réseaux sociaux et de listes d’adresses email, car beaucoup d’entre nous font partie d’organisations.  Nous avons donc envoyé des courriels proposant aux gens de devenir bénévoles. Nous avons également créé un formulaire Google pour que les gens s’inscrivent. Nous avions des questions spécifiques sur le type de travail qu’ils  effectueraient et sur le type de compétences dont ils pourraient avoir besoin, afin de pouvoir identifier comment organiser les personnes. Il fallait gérer un projet numérique à très grande échelle et conserver une bonne organisation.

Dès les premiers jours de la guerre en Ukraine, le 26 février, j’ai envoyé une demande sur Twitter pour savoir si des personnes étaient intéressées par un atelier de sauvetage des données. En tant que bibliothécaire spécialisée dans la musique, je sais qu’il existe des collections spécifiques importantes en Ukraine, et j’avais mon propre réseau auquel je pouvais m’adresser. Puis J’ai commencé à entendre parler d’autres personnes comme  Sebastian Majstorovic. Sebastian, Quinn Dombrowski et moi-même nous sommes rencontrés en ligne quelques jours plus tard et nous avons fait appel à des personnes de l’Institut de recherche Ukrainien d’ Harvard, de l’Université d’Alberta au Canada et d’Internet Archive. Nous avons commencé à discuter et le 1er mars, nous avons lancé SUCHO (saving ukrainian heritage online). Nous avons diffusé un autre formulaire Google et les bénévoles ont afflué, un millier en quelques jours. Nous nous sommes ensuite mis au travail.

Nous avons créé un canal Slack, divisé en groupes spécifiques, avec des flux de travail et des tâches séparées pour savoir qui explore le Web, qui archive les données d’internet, qui crée les métadonnées et qui analyse les données. Rapidement, Chacun a commencé à s’auto-identifier en tant qu’expert d’un domaine et à travailler sur des tâches spécifiques.

Nous avons passé de nombreuses heures – 10 à 12 heures par jour – à parler aux bénévoles et à leur  apprendre  à faire de l’archivage web, ce que nous faisons principalement et ce à quoi nous donnons la priorité. C’était vraiment intense.

J. B. : Durant la phase de collecte des données, comment avez-vous choisi les sites web à archiver ? 

A. K.  : Au cours des premières semaines, nous avons ratissé large et recherché tout ce que nous pouvions identifier comme patrimoine culturel en Ukraine. Tout ce que nous savions être hébergé sur des serveurs dans le pays était en danger. Des bénévoles nous ont envoyé des liens vers de nombreuses institutions, des sites web et des collections. Nous avons trié toutes ces informations et les avons transmises à la WayBack Machine d’Internet Archive ainsi qu’utilisé notre logiciel Webrecorder pour les archiver.

Après avoir obtenu le plus grand nombre possible d’ URL et de  sites web, nous avons commencé à réfléchir à des stratégies et à l’établissement de priorités. Nous avons un groupe au sein de SUCHO appelé « Suivi de la situation », dirigé par Erica Peaslee, une experte en sécurité de l’information. Elle et d’autres volontaires nous aidaient à surveiller le terrain, à repérer les attaques et les pannes éventuelles:  c’est à ce moment-là que nous demandions aux  bénévoles de se concentrer sur certaines régions en Ukraine. Nous recherchions les institutions de la région et nous nous demandions si les serveurs étaient en Ukraine et nous nous assurions d’avoir archivé leurs données. 

Le groupe  consultait également Google Maps et Open Street Maps afin de voir où se trouvaient les institutions. Nous essayions de trouver autant d’informations que possible sur Internet, mais elles ne sont pas nécessairement exhaustives et nous voulions nous assurer que nous avions toutes les institutions, y compris les plus petites. Les bénévoles allaient même jusqu’à parcourir les rues avec Google Maps  pour identifier les institutions culturelles. 

J. B. : Avez-vous contacté des institutions culturelles ukrainiennes et comment ont-elles réagi au projet ? Ont elles collaboré avec vous? 

A. K. : Nous avons contacté des institutions ukrainiennes lors de plusieurs étapes du projet. 

Au début, la communication était difficile. Nous ne recevions pas de réponses ou nous recevions une réponse  puis n’avions pas de nouvelles pendant des semaines, ce qui est compréhensible car c’était le début de la guerre et beaucoup de choses se passaient sur le terrain (les gens quittaient leur maison, allaient au combat…). Nous avons tout de même pu nouer des relations avec le président de l’Association des bibliothèques ukrainiennes  ainsi qu’avec d’autres  acteurs du patrimoine culturel dans  diverses institutions à travers l’Ukraine. 

Nous avons essayé de faire connaître le projet autant que possible, surtout lorsque nous savions que les institutions ukrainiennes possédaient des collections importantes et qu’elles pouvaient avoir besoin d’aide pour les sauvegarder. Certaines de ces relations se sont développées au point que nous avons pu fournir du matériel de numérisation à certaines de ces institutions. En août dernier notamment, nous avons pu envoyer une cargaison d’équipements à la bibliothèque nationale Vernadsky de Kiev.  Celle-ci a en effet demandé du matériel comme des scanners de numérisation, des caméras, ou des ordinateurs, afin de pouvoir effectuer des numérisations d’urgence. Nous avons également reçu des demandes d’autres bibliothèques, comme celle de Tcherkassy, pour des scanners aériens afin de pouvoir numériser des livres. 

Nos efforts ont porté leurs fruits. Les institutions sont conscientes de notre travail et très reconnaissantes de ce que nous avons fait et  nous sommes dorénavant en mesure de les aider en leur permettant de numériser leurs collections. 

Grâce à nos relations  en Ukraine,  aux institutions et à notre travail avec la Bibliothèque nationale, nous avons pu  nous entretenir avec  l’UNESCO et l’IFLA (Fédération internationale des associations et des institutions de bibliothèque). Ces derniers ont reconnu le travail que nous avons effectué sur le patrimoine numérique, auquel ils n’ avaient pas nécessairement prêté attention  car ils se concentrent principalement sur la protection du patrimoine culturel matériel. Ainsi Nous avons pu démontrer la nécessité et l’importance de protéger également le patrimoine numérique. 

J. B. :  Comment avez-vous trouvé des partenaires pour fournir les équipements en Ukraine ? 

A. K. : Nous avons collecté des fonds grâce à une page sur Open Collective où nous acceptons les dons d’organisations et de particuliers. L’un des principaux  donateurs a été AWS Pologne,  qui a pu nous fournir beaucoup d’équipement. Nous avons pu choisir ce qu’il y avait à envoyer dans les entrepôts d’Amazon et  expédier en Ukraine. Nous avons aussi travaillé avec une institution culturelle en Pologne, près de la frontière ukrainienne,  qui a organisé des expéditions de différents articles, comme des matériaux d’emballage pour la préservation du patrimoine matériel, et nous avons donc pu aussi faire expédier l’équipement par leur intermédiaire. 

Nous avons travaillé avec quelques bénévoles  ayant des liens avec certaines de ces organisations ou avec des vendeurs qui fabriquent des équipements de numérisation. C’est beaucoup de logistique. Beaucoup d’entre nous n’étaient pas nécessairement formés pour ce travail opérationnel. 

Nous établissons des relations pour obtenir du matériel à prix réduit ou pour l’expédier depuis l’Ukraine et nous essayons de trouver les meilleurs moyens de le faire.

La liste des sponsors et des partenaires qui soutiennent notre travail est disponible sur  notre site web : https://www.sucho.org/partners.

J. B. : Vous avez numérisé plus de 50 teraoctets d’archive de sites web, et vous êtes maintenant dans la phase d’organisation de ces données. Continuez-vous à  recenser des sites web pour les conserver ? 

A. K. : Le nombre de nouveaux sites Web ou de contenus que nous archivons a ralenti. Nous avons atteint  un point où nous ne sommes plus vraiment en mesure d’en trouver plus. Mais nos bénévoles continuent de chercher. Lorsqu’ils trouvent du contenu à archiver, ils l’archivent d’abord dans la WayBack Machine de l’Internet Archive. S’il s’agit d’un contenu interactif ou d’un contenu qui ne peut pas être conservé par la Wayback Machine, c’est là que le logiciel Webrecorder entre en jeu. 

L’effort a vraiment consisté à conserver toutes ces données afin de disposer de métadonnées descriptives  pour pouvoir les partager avec les institutions.  Si celles ci ont besoin des données parce que leur collection a été endommagée ou parce que le site web est complètement hors ligne, nous pouvons les leur  restituer.

Une grande partie de notre travail concerne également les dons et l’envoi d’équipements physiques, car nous avons reçu des demandes de nombreuses institutions et il est important de les aider. Un scanner peut coûter jusqu’à 20 000 dollars américains, c’est donc une ressource très coûteuse. 

Nous travaillons également en partenariat avec des personnes en Ukraine  afin de créer des ressources de formation   de sorte qu’un professionnel du patrimoine ukrainien qui n’est pas familier avec la numérisation puisse regarder une vidéo Youtube en ukrainien sur la façon d’utiliser l’équipement et de procéder à la numérisation,et ainsi être en mesure de le faire lui-même.

J. B. : Les prochaines étapes du projet permettront de faire découvrir ces sites web et d’en apprendre plus sur la culture ukrainienne. Comment voyez-vous l’avenir de l’initiative ? Comment souhaitez-vous conserver et valoriser les différents contenus? 

A. K. : Nous nous y prenons déjà de plusieurs façons. 

Tout d’abord, nous n’avons pas l’intention de conserver les 50 To de données et plus de 5000 sites web que nous avons collectés. Nous ne voulons pas créer une base de données que nous allons maintenir en permanence.  Il s’agit d’une sauvegarde de courte durée dont l’objectif est de la rendre à l’institution si elle en a besoin. 

En attendant, nous réalisons des projets plus modestes. Nous avons crée une galerie, qui est un moyen de présenter certains des objets qui ont été archivés. Nous l’utilisons pour accroître la visibilité et  sensibiliser afin que les internautes du monde entier puissent  découvrir la grande variété du patrimoine culturel en Ukraine. Des bénévoles travaillent sur cette galerie où ils identifient les objets et les décrivent à l’aide d’une sélection de métadonnées. 

Nous nous efforçons également d’inclure des objets provenant d’institutions qui ont été endommagées ou détruites. Nous obtenons ces informations de l’UNESCO et du ministère ukrainien de la Culture. Nous examinons ce que nous avons archivé et mettons en évidence ce contenu. Cela permet d’encourager les personnes ou les organisations qui disposent de ressources à faire des dons pour l’équipement qui doit être envoyé en Ukraine.  Nous avons également discuté avec des universitaires, afin qu’ils puissent utiliser les objets de la galerie pour enseigner et/ou s’en servir avec les étudiants dans les universités. Soit ils peuvent contribuer et faire des recherches, soit nous pouvons créer des ressources, afin qu’ils en apprennent davantage sur une tradition ou un artefact spécifique. 

Nous avons également une collection de memes. Les memes sont conservés par des bénévoles de SUCHO qui s’efforcent d’en archiver le plus grand nombre possible. Les memes sont considérés comme familiers, mais ils peuvent aussi disparaître si personne ne prend le temps de les archiver.  Le but est de créer une  base de données qui peut être étudiée et utilisée pour la recherche et l’enseignement.  Il s’agit ici de voir comment les événements ont été perçus et ce que cela nous apprend sur un moment donné. En Ukraine, un membre de la faculté travaille avec le groupe et utilise les memes avec ses étudiants pour les aider à comprendre comment les gens perçoivent et vivent la guerre . Le groupe a créé un tutoriel pour aider les gens à collecter ces memes. Il indique également aux gens quelle est la portée de ces images et ce qu’il faut éviter (memes pro-guerre, ou s’ils sont d’un artiste, sous une licence…). 

Du fait de la grande quantité de données que nous avons récolté, nous travaillons à un classement de celles-ci. Notre objectif est d’avoir une interface publique  que les institutions puissent consulter et voir si nous avons archivé leurs données, si elles peuvent les récupérer et également consulter les métadonnées dont elles ont besoin. 

Au cours de ce travail, nous avons tous beaucoup appris. Ce n’est pas le genre de travail auquel nous étions nécessairement préparés. Ceux d’entre nous qui travaillent dans des institutions culturelles savent comment créer des métadonnées, conserver, numériser, etc. mais personne ne vous prépare à gérer quelque chose à  si grande échelle et pendant une  guerre. L’une des  discussions que nous avons eues entre nous, mais aussi avec des personnes extérieures (journalistes et autres organisations), est que nous voulons réfléchir à la manière d’éviter que ce type de perte de données ne se reproduise à l’avenir, et à la manière de penser le contenu que nous créons et mettons en ligne sans qu’il dépende d’un seul et même  hébergeur,  car s’il  tombe en panne, les choses disparaîtront. Nous essayons de trouver des moyens de défendre et de préserver le patrimoine culturel numérique de manière mutuelle et collaborative, qu’il s’agisse d’un réseau ou de dépôts partagés, de responsabilités partagées entre les institutions qui disposent de ressources et celles des régions du monde qui n’ont pas accès à ces ressources. Nous sommes encore en train d’y réfléchir, cela va demander beaucoup de discussions, mais il est important d’y réfléchir et de ne pas l’oublier.

Pour citer cet article : BESSON, Julie (2022). Un entretien avec SUCHO : comment des bénévoles se sont rassemblés pour protéger le patrimoine numérique ukrainien., Metis Lab, publié le 12 décembre 2022, disponible sur :
metis-lab.com/2022/12/12/un-entretien-avec-sucho-comment-des-benevoles-se-sont-rassembles-pour-proteger-le-patrimoine-numerique-ukrainien/

2 réflexions au sujet de “Un entretien avec SUCHO : comment des bénévoles se sont rassemblés pour protéger le patrimoine numérique ukrainien.”

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