Entretiens

Musées et numérique : un entretien avec Trilce Navarrete.

[Illustration : Jozef Israëls, The Sand Bargeman, 1887, huile sur toile, Amsterdam, Rijksmuseum, Collection en ligne, Rijkstudio ]

Besson, Julie

Alors que le l’usage du numérique est toujours plus important dans les musées, nous avons demandé à Trilce Navarrete, une chercheuse en patrimoine digital ,   l’impact de ce dernier dans le comportement des musées et de leurs publics. Chercheuse particulièrement intéressée par l’aspect historique et économique des nouvelles technologies dans les musées, nous la remercions de nous accorder cet entretien.

Vous pouvez trouver l’entretien en anglais ici.

J. B : Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter et décrire vos axes de recherche ?

T. N. : J’ai un profil interdisciplinaire. J’ai une licence en histoire de l’art et un master en gestion des musées et en économie culturelle. Pendant mon doctorat, j’ai travaillé avec une équipe de spécialistes des sciences de l’information. J’ai étudié ces trois disciplines : musée, économie et sciences de l’information. Il était logique pour moi d’axer mon travail sur l’économie de la technologie numérique  au sein des musées. Je m’intéresse au rôle social éducatif et informel  des musées et à la manière dont ils communiquent sur leur collections.

Pour l’ICOM CIDOC [ndlr : Comité International pour la Documentation de l’ICOM], je me suis focalisée sur la communication des musées sur la recherche, la documentation et la préservation de leurs collection.

Même si le numérique est aujourd’hui à la mode, je dirais qu’il n’existe pas de musée numérique. Le numérique est en fait inhérent aux processus muséologiques, couvrant toutes les activités où les technologies sont adoptées. La technologie est vue par chacun différemment mais, en fait, au fond, ce sont les informations sur les collections qui comptent, peu importe que l’on utilise une base de données papier ou numérique.

Au cours de mes recherches, je développe ces idées et je me demande comment/pourquoi nous voyons les choses de cette façon, comment la technologie fonctionne et comment nous pouvons l’utiliser. Dans les musées, le numérique est généralement utilisé pour l’administration des informations relatives aux collections, mais pas tellement pour la recherche. Les musées doivent créer une nouvelle infrastructure numérique pour soutenir la recherche et  pas seulement à des fins administratives. Il nous manque un système qui facilite le travail de conservation et de préservation.

J. B : Bien que nous puissions constater la numérisation des musées à travers leurs activités, nous avons tendance à ignorer qu’elle a également changé la façon dont les professionnels des musées travaillent. Quels sont les changements les plus notables ?

T. N. : Le travail de base n’a pas changé. Qu’est-ce que le cœur du travail d’un musée ? Si nous prenons la définition actuelle de l’ICOM, il y a les missions de recherche, de collecte, d’exposition, de conservation et il y a aussi un rôle social important d’étude et de recherche. Tout est resté.

Quand on demande aux gens s’ils font confiance aux musées, ils répondent que oui. Pourtant, s’ils ont une question, ils ne  la posent pas aux musées. Ils demandent à Google, aux journaux ou aux autres sources d’information. Je pense que cela pourrait changer, avec une interface différente, les gens pourraient poser des questions aux musées. Dans les expositions, nous avons une histoire, un sujet et nous ne pouvons pas poser de questions.

Nous devons également comprendre comment les gens apprennent. Avant,  les gens se contentaient d’écouter, mais aujourd’hui les gens sont plus actifs, on demande aux étudiants de faire des présentations, d’enseigner aux autres. Nous pouvons constater que les activités et les formateurs changent la façon dont les musées perçoivent l’apprentissage.

La participation est beaucoup plus active aujourd’hui. Elle est facilitée par la technologie (qui fournit des outils pour être actif dans la manière dont vous utilisez du contenu et apprenez) et il est normal que notre conception de l’éducation change et que les musées s’y adaptent.

Finalement,  le rôle des musées reste le même : il s’agit d’un rôle social d’éducation informelle sur l’histoire, l’art, la science ou tout autre sujet.

J. B : Le numérique est présent au musée et en ligne : comment le public utilise-t-il ces dispositifs ?

T. N. : Lorsque vous êtes au musée, vous pouvez accéder au contenu par le biais d’un ordinateur, de la réalité virtuelle ou de n’importe quel autre écran :  c’est hybride. Certains dispositifs sont purement numériques : l’art numérique ou le NFT par exemple.

Recueillir des données sur l’utilisation faite par le public est un défi car l’évolution est rapide et il n’y a pas de statistiques nationales sur les audiences des sites internet. Nous savons combien de personnes vont dans un musée par an, grâce aux entrées et parfois nous savons s’il y a des visites répétées. En ligne, nous pourrions voir combien de personnes viennent sur le site web et ce qu’elles font, mais il n’y a pas encore d’effort entre les pays pour harmoniser les statistiques en ligne. C’est en cours de développement..

J’ai fait des recherches sur l’utilisation des collections des musées  par des sites tiers comme les réseaux sociaux ou Wikipédia. Les images reutilisées sont regardées un million de fois par mois alors que sur le site web du musée, elles ne sont vues qu’une centaine de fois. Il y a une explosion de l’audience dans un contexte différent, pour des raisons complètement différentes, mais le contenu du musée est tout de même consulté. Qu’en fait le public et qu’en pense-t-il ? Nous ne le savons pas encore, mais nous savons au moins que le public regarde. 

Qu’est-ce que cela signifie pour les gens ? Nous n’avons pas non plus de statistiques à ce sujet. La Commission européenne, par l’intermédiaire d’EuroStat, a recueilli des informations sur les points suivants : consultez-vous les sites web des musées ? Recherchez-vous des informations sur les musées en ligne ? Nous avons une indication que les gens visitent les sites web des musées, mais nous ne savons pas qui est le visiteur. 

Pendant la pandémie, l’ICOM, NEMO et l’UNESCO  ont recueilli des informations sur ce que  faisaient les musées en ligne et un peu sur ce que les gens recherchaient, mais nous constatons qu’il nous manque une méthodologie pour cela. NEMO a proposé de demander aux musées s’ils font des podcasts, des posts sur les réseaux sociaux, des visites virtuelles, etc… mais nous n’avons pas d’ensemble de services numériques que nous pouvons lister. Nous l’avons pour les services physiques : expositions permanentes, expositions temporaires, matériel éducatif, programmes éducatifs, conférences, etc. Nous n’avons pas cela en ligne parce que les mêmes activités peuvent être proposées ainsi que d’autres. Conférences : sont-elles en ligne ou enregistrées ? Sur le site web ou sur une plateforme ? De nombreuses variations sont possibles. Nous pourrions demander : faites-vous des expositions ? Permanentes, temporaires ? Physiques, en ligne ? Cela pourrait être plus simple. Fournissez-vous ce soutien en ligne ? Ce programme éducatif en ligne ? Nous pourrions également voir combien de personnes de l’école regardent cela. Nous pourrions essayer de traduire certains documents au format numérique.

Cela devient plus délicat avec les visites, car quel type de contenu est fourni ? S’agit-il de visites guidées ? Via une application que vous téléchargez ou via le site web ? Pouvez-vous savoir combien de personnes les regardent ? Nous avons des documentaires sur les musées mais aussi des contenus à regarder chez soi, sur Youtube. La question est toujours de savoir comment les compter : via Youtube ou via le site web? Mais le plus important est de savoir quel est le service, ce que le musée fournit à sa communauté.

Le ministère néerlandais de la culture a publié un rapport (1) sur les avantages de cette activité en ligne: on constate qu’il est apprécié de regarder des images, de jolies photos, lire sur l’histoire et trouver des informations sur leur famille ou sur d’autres cultures… Les gens aiment apprendre.

J. B : Il est souvent pensé que les expositions en ligne peuvent aider à atteindre de nouveaux publics, voire certains qui ne viennent pas dans les musées : les recherches confirment-elles cette hypothèse ?

T. N. : Le Louvre a réalisé une étude sur ses visiteurs physiques et numériques et il semble que parmi les personnes qui visitent le musée, seule une petite partie d’entre elles irait en ligne. Les gens visitent rarement le site du musée.

Il y a eu d’autres études, plus ou moins importantes. Beaucoup de mes étudiants ont essayé de quantifier le “non-public” en ligne, mais c’est extrêmement difficile. Même pendant la pandémie, les personnes ne pensaient pas à visiter un musée en ligne ou ne savaient pas que ce service était proposé.

La question interroge sur ce qu’est un musée numérique. S’agit-il d’un site web ? Est-il agréable à regarder ? Je ne le pense pas. L’infrastructure est encore maladroite.  Il est plus agréable pour le public quand  le musée propose des vidéos et que le conservateur raconte une histoire, mais en même temps, vous ne voulez peut-être pas que cela dure trop longtemps. Qu’est-ce qui est le plus amusant pour un visiteur ? Lorsque vous allez dans un musée, vous êtes avec vos amis, vous pouvez prendre un café et ce service manque en ligne. Je pense que les musées sont encore jeunes et explorent les services qu’ils veulent fournir en ligne. Au fur et à mesure qu’ils s’améliorent, ils essaient de proposer de nouvelles choses et aussi de faire autre chose avec leurs collections. Par exemple, lorsqu’ils proposent une collecte de données ouverte. C’est comme un annuaire téléphonique, mais ce n’est pas un service destiné au grand public. Ils doivent créer un paquet dans lequel les informations sont présentées dans un format plus invitant. Peut-être qu’avec l’intelligence artificielle ou d’autres algorithmes,  les musées peuvent mieux repositionner leur contenu, les gens peuvent donc poser des questions et il est alors logique de les poser au musée.

Les musées publient des collections en open-access mais ils utilisent à peine les données des autres. Je pense qu’ils pourraient commencer par réutiliser celles des autres, pour montrer comment cela fonctionne pour que les gens puissent s’en inspirer et les réutiliser. Pour l’instant, seuls les codeurs créatifs s’amusent, mais cela n’arrive pas souvent non plus. Il faut les stimuler.

J. B : Quelles seront les prochaines tendances ?

T. N. : Plusieurs choses sont en train de changer. En interne, le personnel, car certains musées ont dans leur équipe de direction un spécialiste de l’informatique. Il ne s’agit pas de la personne qui gère le matériel mais de celle qui connaît l’arrière-plan de ce que  voit le public.

L’infrastructure de l’information évolue : les musées essaient de mettre en commun leurs sources de données : leurs archives, leur bibliothèque, la collection, le site web…

Le numérique est peu à peu compris comme faisant partie de l’ADN du musée. Avec ce point de vue, il est abordé différemment : avec une équipe, un budget…

Concernant les relations des musées avec leurs publics, une tendance consiste à considérer les utilisateurs comme des personnes compétentes et capables d’apporter un contenu de valeur.De nouvelles approches de l’éducation et de la co-création existent. En Estonie, par exemple, on travaille avec le concept de documentation inclusive. Le musée invite la communauté à fournir des récits ou de l’histoire orale pour enrichir ses collections. Cela aide car le personnel ne connaît pas tout, et ne peut pas tout faire. L’organisation de cette co-création permet un plus grand engagement des communautés tout en faisant bénéficier les musées de ces collaborations enrichissantes.

Il y a aussi un aspect financier. Nous voyons de plus en plus de boutiques de musées en ligne et l’engagement avec la communauté se créera quand les boutiques de musées vendront de la co-création, lorsqu’elles s’associeront avec des artisans locaux pour s’inspirer de leurs collections. 

Le public ne doit pas seulement être considéré comme un acheteur, mais aussi comme un contributeur à la création des musées, à la rédaction des histoires et à la création de la boutique. Cette démarche est facilitée par le numérique.

Notes de fin

(1)   KEMMAN M., HANSWIJK M., GRND A., WEEMHOFF J., BONGERS F., VAN DER GRAAF M., (2021),  Stand van het nederlands digitaal erfgoed, Ministry of education and culture. Vous pouvez lire ce rapport ici. Les figures intéressantes sont celles de la page 32 ( La figure 12 explique ce que les gens font en ligne), de la page 35 (La figure 15 explique ce que les gens retirent de leur participation numérique) et de la page 40 (la figure 21 qui démontre que plus la génération est jeune, plus elle est active).

Pour en savoir plus

Son site internet : trilcenavarrete.com

Sa série vidéos : Museums in Context

Son dernier livre: Handbook of Cultural Economics, Third Edition

Son blog: Economists Talk Art

1 réflexion au sujet de “Musées et numérique : un entretien avec Trilce Navarrete.”

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