Entretiens

Entretien avec Delphine Eristov, chargée des publics au Musée d’Arts et d’Histoire de la ville de Dreux, autour d’une action care au long cours.

[Illustration : attribué à Johan Gregor van der Schardt, d’après Michelangelo, Study Models of Parts of the Body, after Michelangelo, c. 1560 – c. 1570, Amsterdam, Rijksmuseum]

Zéo, Guirec

Chargée des publics au Musée d’Art et d’Histoire de la ville de Dreux, Delphine Eristov mène depuis une dizaine d’années des actions de médiation culturelle à destination de publics souffrant de troubles psychiques, en partenariat avec le pôle santé mental de l’Hôpital de Dreux. Au cours de cet entretien, elle nous présente et décrypte la mécanique d’une action au long cours, intrinsèquement liée au modèle du caring museum.

Guirec Zéo – Commençons par le commencement, pourriez-vous vous présenter et décrire vos missions au sein du musée d’Art et d’Histoire de Dreux ?

Delphine Eristov – J’ai commencé ma carrière au musée d’Art et d’Histoire de Dreux en 1998 en tant qu’intervenante en Arts plastiques et vacataire. En 2005, je suis devenue assistante spécialisée d’enseignement artistique, contractuelle en cdd et depuis 2012, je suis chargée des publics, toujours assistante d’enseignement artistique et en cdi. Mes missions ont évolué mais je reste  avant tout médiatrice artistique auprès de publics très divers comme les scolaires, le très jeune public et le public éloigné. 

J’ai un quotidien plutôt varié : préparation de parcours de visite, élaboration de pratiques artistiques pour les ateliers, gestion des plannings de visites, conception de livrets pédagogiques, demandes de subventions, études de fréquentation, communication auprès de nos partenaires, aide aux montages des expos. Cette année, je suis beaucoup plus impliquée dans la nouvelle exposition puisque je « coache » les usagers des maisons Proximum de la ville de Dreux (équipements de quartier à vocation sociale, culturelle, et familiale) , qui participent à notre projet d’accrochage citoyen.

Et je continue à travailler sur la mini web série « la Minute de Delphine  » (présentation vulgarisée d’une œuvre du musée).

Je suis en étroite relation avec les représentants de l’Education Nationale (les professeurs et les conseillers pédagogiques), avec les cadres de santé et les soignants de l’hôpital de Dreux et avec les services municipaux, pour des projets transversaux comme en ce moment puisque nous préparons notre prochaine exposition qui est un accrochage citoyen et qui aura pour thème les femmes influentes.

GZ – En parallèle de ce quotidien de médiatrice culturelle, vous avez également accompagné le développement d’un partenariat entre le musée et le pôle de santé mentale de l’hôpital de Dreux. Quand a-t-il commencé ?

DE – En ce qui concerne notre partenariat avec le pôle de santé mentale de l’hôpital de Dreux, il a débuté réellement en 2009 avec quelques visites-ateliers pour  » essayer « . Personne ne savait où il mettait les pieds, ni la directrice du musée (Axelle Marin) ni les soignants (Rachida et Messaoud Laïb, soignants, Barbara Ferdjani, ergotherapeute) ni moi car si j’avais une petite expérience des publics éloignés avec des enfants d’IME (appelé aujourd’hui DAME), je ne m’étais jamais adressée à des adultes en difficultés psychiques.

GZ – Serait-il possible d’expliquer, s’il vous plaît, en quelques lignes le principe et la nature de l’exposition « Premier Pas » ?

DE – « Premier Pas » est l’aboutissement d’une année de travail. En effet quoi de mieux qu’une exposition pour parler de ce beau partenariat et des résultats obtenus ? Tout d’abord ce nom convient aussi bien aux institutions (musée d’Art et d’Histoire de Dreux et Hôpital Victor Jousselin de Dreux) qui osent se lancer dans ce projet, qu’aux participants qui pour certains s’expriment pour la première fois en arts visuels.

Figure 1. Affiche de l’exposition © Musée d’Art et d’Histoire de Dreux

Il s’agit d’exposer les créations réalisées par les patients et les soignants (chacun signe d’un pseudo ou non, c’est au choix), avec un cartel illustré par l’œuvre interprétée et un titre ainsi qu’un autre cartel qui explique la consigne donnée lors de l’atelier.

Lorsque les patients débutent une session « musée », ils sont informés que leurs créations seront exposées au mois de septembre et peuvent tout à fait refuser cet engagement. C’est arrivé une fois en plus de 10 ans… J’ose donc croire que ce bien-être muséal n’est pas une illusion.

Depuis le début de ce partenariat musée/hôpital, une convention, renouvelable tous les ans, est signée avec le pôle de santé mentale de l’hôpital qui comprend le service de psychiatrie générale, l’hôpital de jour adulte (parfois aussi l’hôpital de jour enfant et l’hôpital de jour adolescents).

Le planning est le suivant : je reçois la Psychiatrie générale une fois par semaine, pour une session d’un mois. Toutes les 4 ou 5 séances, le groupe se compose de nouveaux patients (ils viennent tous sur indication thérapeutique). L’hôpital de jour adulte vient une fois tous les 15 jours avec moi et en autonomie le reste du temps. L’hôpital de jour enfants et ados viennent plutôt pendant les vacances scolaires.

Figure 2. Un usager en pleine création © Musée d’art et d’histoire de Dreux

GZ – Comment se sont passés les premiers temps de cette collaboration ?

DE – Les premières visites ont été un succès et rapidement nous avons décidé d’installer un planning sur l’année avec des rendez-vous hebdomadaires. Cette idée de partenariat est née de la rencontre entre Axelle Marin et le couple Laïb par le biais de leurs enfants qui se trouvaient dans la même école. Ne restait plus qu’à me convaincre et comme je ne sais pas dire non…Il faut aussi souligner que la loi de 2005 sur l’accessibilité nous a tous motivés, surtout le musée puisque nous sommes un « Musée de France « .

Le succès de cette collaboration provient de l’investissement de certains soignants (infirmiers et ergothérapeutes), du musée en la personne de Damien Chantrenne, conservateur et directeur du service musée et patrimoine qui m’a permis de continuer à œuvrer pour ce public particulier mais aussi des patients qui sont très porteurs de cette aventure car il est certain que ceux passés par ces ateliers ont éprouvé un véritable moment de bien-être muséal. 

GZ – A quoi ressemble une visite-atelier destinée aux personnes en difficultés psychiques ?

Une séance dure à peu près 2h. Durant l’accueil du groupe, je prends 5 minutes pour observer les participants afin de décider comment je vais aborder cette séance ; plutôt par un jeu d’observation (des détails à retrouver dans les œuvres), plutôt par une visite commentée (dans ce cas se sont les participants qui choisissent les œuvres devant lesquelles nous nous arrêtons) ou bien directement par une expérience sensitive devant une œuvre.

Exemple d’expérience sensitive : observer une œuvre, la décrire, fermer les yeux, s’imaginer quelque part dans l’œuvre, que voit-on ? Qu’entend-on ? Est-ce une expérience agréable/désagréable ? Toutes ces questions donnent lieu à un partage oral des ressentis de chacun. Vient ensuite le temps de la création soit dans le musée soit à l’atelier. 

Pour les créations qui ont comme supports les collections du musée, il s’agit toujours d’une interprétation et d’ailleurs mes consignes vont en ce sens, j’insiste sur le fait que le patient/soignant doit s’emparer de l’œuvre, l’apprivoiser, la transformer, la représenter avec ses propres arguments. Je peux aussi proposer des créations libres : les yeux fermés, en musique, en marchant…

GZ – Cela fait donc maintenant onze années que vous proposez ce type de visites-ateliers. Ont-elles évolué avec le temps ?

DE – Bizarrement il n’y a pas eu tant de changements que cela. On pourrait donc imaginer qu’il y a une certaine routine et pourtant ce n’est pas du tout le cas. Ce qui change au fil des années ce sont les expériences sensitives avec les œuvres, que je propose aux participants (je dis participants car dans le groupe sont présents au même titre les patients et les soignants). Il y a 11 ans, c’était sensiblement la même organisation et le même stress (pour moi).

Depuis la rentrée 2021, c’est l’hôpital qui est devenu porteur de projet et non plus le musée mais nous avons toujours un planning de visites-ateliers (que j’anime toujours mais moins nombreuses), avec des visites en autonomie et l’exposition de fin d’année « Premier Pas ».

Figure 3. Un usager lors d’un atelier © Musée d’art et d’histoire de Dreux

GZ – Quelles sont les réactions des patients-visiteurs à ces visites-ateliers ? Avez-vous pu mettre en place une évaluation en interne ? Menée à la fois par le musée, par les soignants et par les patients-participants ?

DE – Tous les patients n’ont pas les mêmes réactions car s’ils sont stabilisés, ils sont quand même sous traitements médicamenteux plus ou moins forts. Alors les réactions sont plus ou moins vives, étonnement, apathie, curiosité, rêverie, somnolence… Mon seul baromètre c’est leur seconde participation ; s’ils reviennent, c’est gagné !

En ce qui concerne l’hôpital, je n’ai jamais tellement su comment étaient réinvesties les séances musées. Ces ateliers sont sur indication thérapeutique  : les soignants échangent sur les séances avec les patients. En revanche je sais qu’aucun travail n’est fait sur les créations des patients (ce que je comprends aussi car là, il s’agit d’un tout autre accompagnement).

GZ – Comment avez-vous su accueillir ces personnes (avoir les bons réflexes, savoir utiliser les bons mots, etc.) ?

DE – Mon comportement est totalement intuitif. Toutefois, je me sers de mon expérience de médiatrice, c’est-à-dire que mes différents publics se nourrissent entre eux. Je m’explique ; ce que je fais avec des maternelles peut me servir pour des résidents d’EHPAD, l’EHPAD pour des lycéens ou bien les patients du pôle de santé mentale pour des collégiens. Evidemment, j’adapte mon discours mais je vais utiliser les mêmes outils aussi bien pour les uns que pour les autres.

GZ – Avez-vous bénéficié d’une formation auprès des soignants du pôle santé mental de l’hôpital de Dreux ou est-ce par l’expérience, la répétition des visites-ateliers et la documentation que vous avez acquis ce savoir-faire et ce savoir-être ?

DE – En 2015, j’ai suivi une formation pratique d’art-thérapie au centre d’Etude de l’Expression, Centre hospitalier Sainte Anne, Université Paris Descartes. C’était une bonne formation mais pas adaptée au type d’ateliers que l’on peut proposer dans un musée. Il y a encore quelques années, art-thérapie et musée, c’était antinomique ! J’ai voulu mettre à profit ce que j’avais appris mais je me suis vite rendue compte que cela dévoyait ma « marque de fabrique ».

GZ – A quoi correspondrait, selon vous, une bonne formation à l’accompagnement des personnes souffrant de troubles psychiques au musée ?

DE – Je pense d’abord qu’il faut être d’un naturel souriant, bienveillant et vendre du rêve !

Il n’y a pas de formation pour cela, ce sont les qualités premières d’un bon médiateur. Les personnes souffrant de troubles psychiques sont un peu particulières, il faut savoir s’adapter mais ne pas non plus les considérer comme différentes des autres, au contraire ! Même si je dois répéter ma consigne plusieurs fois et la reformuler, je le prends sur le ton de l’humour, je mets à contribution les soignants (ex : ah ! vraiment les infirmières sont dans les nuages aujourd’hui…).

Je crois que la meilleure formation qu’un médiateur puisse recevoir, c’est d’assister à plusieurs visites-ateliers de ce type.

Je suis ébéniste de formation, j’ai fait l’Ecole Boulle. Eh bien, même si j’ai acquis les bases à l’école, je n’ai jamais autant appris que dans l’atelier d’un restaurateur pour lequel je travaillais.

GZ – Quelles sont les principales difficultés en tant que médiatrice lorsque l’on organise et que l’on mène ce type de dispositif ?

DE – Je ne suis pas médecin, je ne suis pas guide-conférencière, je ne suis pas artiste non plus, je suis simplement un outil vivant de médiation, je dois réussir à établir la communication entre les patients et les œuvres. La plus grande difficulté est à mon sens de réussir sa médiation. Est-ce que je suis arrivée à les intéresser ? Est-ce que j’ai pu leur apporter un moment de bien-être ? Est-ce qu’ils reviendront ?

De l’humour, de la bienveillance, de l’humilité, de la réactivité et de la créativité sont, je crois, les bases de ce type de médiation. Pour le cadre médical, les soignants sont là, c’est leur travail, ils garantissent le bon déroulement des séances. Ce qui me permet aussi de ne pas être assimilée à l’image de l’hôpital par les patients.

GZ – Comment ce projet d’accompagnement évolue-t-il désormais ?

La nouvelle orientation donnée au musée qui vise à équilibrer ses publics et à en développer certains autres, d’autres missions qui m’ont été assignées ainsi que les confinements successifs ont donné une autre organisation : je reçois la psychiatrie générale tous les 15 jours et le reste du temps, ils sont en autonomie, le partenariat avec l’hôpital de jour adulte a cessé, j’ai dirigé celui-ci vers le centre d’Art Contemporain de la ville qui est demandeur de ce public.

Je parle des confinements car ces périodes particulières m’ont éclairée sur le consommateurisme qui peut se développer au fil du temps. Ce fut donc l’occasion de se réorganiser et de se réinventer aussi. L’hôpital Victor Jousselin devenant porteur de projet, « Premier Pas » continue son existence mais peut-être sous une autre forme… (je reste tout de même aux côtés des soignants pour leur apporter mon aide en ce qui concerne le montage de l’exposition). L’hôpital et le musée vous donnent rendez-vous pour la 11ème édition de « Premier Pas » du 26 octobre  au 20 novembre  2022, à la chapelle de l’hôtel-Dieu, 28100 Dreux.

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