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Muséothérapie : origines et concept, débats et applications.

[Illustration : Anonyme, Reims / juin 1917 / Photo oblique, 1917, positif monochrome sur papier – noir et blanc, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore Niepce, Collection en ligne]

Nauleau, Mélissa

Désormais répandu dans la sphère muséale, le terme de muséothérapie ne cesse de questionner les professionnels. En 2016, le Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) plaçait ce concept neuf en tête des révolutions à mener pour les musées du 21ème siècle. Arts, musées et thérapie : une association innovante et séduisante pour certains, nébuleuse et risquée pour d’autres.

 Du côté anglo-saxon, les musées anglais, américains et canadiens semblent déjà à l’aise et convaincus dans leurs pratiques. Du côté français, l’idée du musée thérapeutique fait encore débat et peine à se légitimer. En dressant la généalogie de la muséothérapie, ces différents positionnements s’expliquent et se justifient. Les sources mêmes de l’art-thérapie et ses différentes évolutions dans ces pays permettent d’éclairer leurs actuelles divergences.

Art-thérapie et Arts in Health        

            L’histoire de l’art-thérapie permet de retracer la construction des liens entre le domaine des arts et celui de la santé. L’art-thérapie est officiellement née en Angleterre en 1942, sous la plume du peintre Adrian Hill. Atteint d’une tuberculose et en convalescence dans un sanatorium, Hill s’aperçoit que sa pratique de la peinture soutient son processus de rétablissement. Les médecins, remarquant l’amélioration de son état de santé, l’incitent à conduire des ateliers auprès des autres patients. Suite à ces expériences positives, le peintre théorise et diffuse sa nouvelle discipline. En 1943, avec le soutien de l’Institut Courtauld et de la National Gallery de Londres entre autres, il crée le Red Cross Picture Library Scheme, une bibliothèque de reproductions de chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’art mise à disposition des hôpitaux britanniques. Le succès est immédiat et la demande explose. En l’espace de 6 ans, 4000 photographies sont envoyées dans près de 200 hôpitaux partenaires. Pour animer sur place cette artothèque, des conférenciers bénévoles venaient discuter des oeuvres avec les patients, dans une logique de conversation et de sociabilisation.

            Il s’agit ici du premier projet préfigurant les actions hors-les-murs menées par les musées en milieu hospitalier. Aujourd’hui encore, les artothèques portées par les musées comme le Louvre ou par certaines associations ne cessent de s’inspirer de cette initiative avant-gardiste, conduite par le premier art-thérapeute de l’histoire. Jusque dans les années 1970, Adrian Hill n’a cessé de théoriser, diffuser et structurer l’art-thérapie. Soutenue par ses expérimentations et publications, la discipline s’est étendue dans de nombreux pays anglo-saxons, en particulier aux États-Unis et au Canada.

            Au lendemain de la Seconde Guerre et en parallèle de ces développements, la notion « art as healing » (« l’art comme guérison ») fit son apparition au Royaume-Uni. De la même manière que l’art-thérapie, cette idée contribua grandement à expérimenter, soutenir et diffuser l’usage des arts dans le milieu de la santé. Aujourd’hui, cette spécialité de recherches et de pratiques est connue sous la dénomination des Arts in Health. Et il s’avère que les travaux dédiés aux bienfaits des arts sur la santé sont les héritiers directs… des premières théorisations de l’art-thérapie ! Extrêmement actifs et représentés dans les pays anglo-saxons, les réseaux Arts in Health font usage des arts, tous confondus, pour améliorer l’expérience de soin, le bien-être et la santé.

            En France, l’art-thérapie s’est principalement structurée autour des collections d’art psychopathologique, désigné par la suite d’art brut. Ce rapport particulier et esthétisant les productions issues de la discipline a longtemps contraint l’art-thérapie dans la sphère de la psychiatrie, l’empêchant ainsi de s’intégrer dans d’autres champs, plus ouverts et pluridisciplinaires.

Des bienfaits des arts à ceux du musée

            Dans ce contexte, les pays anglo-saxons furent naturellement les premiers à saisir l’opportunité de faire participer les musées et leurs collections à des fins thérapeutiques. La quantité d’études et ressources anglophones publiées depuis les années 1990 en matière d’Arts in Health permit de déplacer ces réflexions dans un domaine plus spécifique : celui des musées.

            Dès la fin des années 2000, Guy Noble (conservateur et spécialiste des Arts in Health) et Helen Chatterjee (Professeure en biologie), tous deux chercheurs à l’University College London (UCL), questionnèrent les potentiels thérapeutiques à tirer de l’environnement et des collections muséal.e.s (2). Les deux auteurs britanniques, à l’origine de nombreux travaux consacrés au rôle des musées dans l’amélioration de la santé et du bien-être (3) (Museums in Health), peuvent être considérés comme les précurseurs de la muséothérapie dont nous parlons aujourd’hui.

Kits d’évaluation du bien-être, UCL Museums & Public Engagement, 2013

            Si celle-ci s’est popularisée avec l’inauguration de l’Atelier international d’éducation et d’art thérapie du Musée des Beaux-Arts de Montréal en 2016, les réflexions sur ce sujet s’avèrent donc bien antérieures (1). Pour autant, la position du MBAM questionnait précisément le rôle que l’art-thérapie, comprise comme métier et discipline spécifiques, pourrait jouer au musée. En embauchant un art-thérapeute à temps plein et en alliant scientifiques et médecins dans la conception et l’évaluation de ses programmes, le musée québécois assumait pleinement le caractère thérapeutique de ses actions, contrairement à d’autres institutions — majoritairement françaises — inscrivant leurs activités dans une logique d’accessibilité et d’inclusion.

L’art-thérapie : partenaire obligée de la muséothérapie ?

            Menés avec ou sans art-thérapeutes, de nombreux projets conduits dès 2007 questionnaient déjà les potentiels thérapeutiques des musées. Parmi les projets pionniers que l’on peut citer : Meet Me du MoMA, CALMAN de la Ville de Nice ou encore Mind, body, spirit, porté par des musées de la région anglaise de l’East Midlands. De nombreuses évaluations médicales ont pu être effectuées dans le cadre de ces programmes. Leurs résultats positifs révèlent toutes sortes de bénéfices pour le bien-être, le mieux-être et la santé.

            La muséothérapie doit être considérée comme un champ d’action pluridisciplinaire. Si la collaboration des musées avec des scientifiques ou experts extérieurs s’avère indispensable pour la conduite de certains projets (médecins, infirmier.ère.s, psychologues, ergothérapeutes, etc.), l’art-thérapie ne semble pas avoir été désignée comme l’unique méthode à suivre et appliquer. Dans les projets anglo-saxons, les arts-thérapeutes semblent en effet plus facilement intégrés aux équipes et projets. Cela s’explique principalement par le fait que la discipline y est bien plus reconnue et diffusée qu’en France, où elle demeure encore incomprise et peu valorisée. De même, les réseaux des Arts in Health, anglo-saxons d’origine, n’ont pas d’équivalents français comparables.

            Pour autant, les projets menés par les musées montrent que le recours à l’art-thérapie n’est pas une condition obligatoire pour faire de la muséothérapie. Celle-ci se fonde sur toute action spécifiquement conçue à des fins de bien-être, de mieux-être, voire d’amélioration de l’état de santé des participants (4). Elle tire du musée les éléments susceptibles de servir ces objectifs, qu’ils se situent dans son environnement, ses collections ou sa capacité à fédérer des acteurs souhaitant agir dans ce but. Cependant, née de projets anglo-saxons conduits par des musées soucieux d’agir activement dans l’amélioration de la santé publique, elle se doit de répondre à des besoins identifiés, collectifs ou individuels, dans une logique de soutien adapté et durable pour les participants. Le rapport publié en 2019 par l’Organisation Mondiale de la Santé sur le rôle des arts dans l’amélioration de la santé et du bien-être (5) encourage les musées du monde entier à poursuivre leurs réflexions et actions en ce sens.

Notes de fin

(1) En 2009, le terme « muséothérapie » apparait déjà au Québec (cf. SAINT-ARNAUD, Karine. (2009). Muséothérapie ou le musée comme outil thérapeutique chez les personnes âgées. Québec.), tandis que la notion de « therapeutic museums »fait son apparition en Angleterre (cf. « Therapeutic museums ». Museum Practice, hiver 2009, p.39-55).

(2) CHATTERJEE Helen. NOBLE Guy. VREELAND Sonjel. (2009). « Museopathy : exploring the healing potential of handling museum objects ». Museum and Society, n°7, 2009, p.164-177.

(3) CHATTERJEE Helen. NOBLE Guy. (2013). Museums, Health and Well-Being. Farnham : Ashgate.

(4) NAULEAU Mélissa. (2018). « Musée + Art-thérapie = Muséothérapie ? ». La Lettre de l’OCIM, n°175, 2018, p.16-21.

(5) FANCOURT Daisy. FINN Saoirse. (2019). Quelles sont les bases factuelles sur le rôle des arts dans l’amélioration de la santé et du bien-être ? Une étude exploratoire (2019). Rapport de synthèse n°67.

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