Entretiens

Entretien avec le collectif musé·e·s à propos des musées et du féminisme.

[Illustration : Berthe Morisot, Dans le parc, vers 1874, Petit Palais, Musée des Beaux Arts de la Ville de Paris, Collection en ligne, Paris Musées]

Besson, Julie

C’est par une publication sur LinkedIn que nous avons découvert le collectif musé·e·s et leur projet d’ouvrage sur les musées et le féminisme. Interpellé·e·s par cette initiative, nous avons contacté Eloise Jolly pour réaliser un entretien afin d’en découvrir plus sur l’association et sur l’expérience personnelle des fondatrices. Nous remercions Eloïse Jolly et Juliette Lagny d’avoir répondu à nos questions.

Pour suivre l’actualité du collectif : LinkedIn et Twitter 

J.B. Comment avez-vous fondé le collectif ? Comment vous êtes vous rencontrées entre fondatrices ? 

Eloïse Jolly : C’est au départ né d’un constat, j’avais envie de lire des ouvrages recensant des articles de recherches, d’initiatives ou de prise de positionnement féministe dans les musées et je n’ai rien trouvé en France . J’ai alors eu envie de proposer de créer un ouvrage collectif à des amies rencontrées au musée de Bretagne lorsque l’on était stagiaires, apprenties ou contractuelles ainsi qu’à une collègue de l’Ocim, Marie-Lucile. 

On s’est nourri de discussions toutes ensembles, de recherches et de prise en compte de l’aspect de la profession : féminisé, précarisé par des périodes de chômage, le besoin de partir partout en France ou des contrats courts dans la fonction publique.

Nous allons présenter les fondatrices : 

D’abord, il y a Lucie Doillon (Pôles Contributions et Partenariats ), documentaliste de formation, ayant notamment travaillé au musée de Bretagne en tant que chargée de mission Politique documentaire et numérique. Elle est engagée bénévolement dans divers projets, associations et structures : musé·e·s, comptes Instagram de critiques de cinéma, un cinéma rennais d’art et essai, ainsi qu’un projet de podcast dédié au cinéma et au féminisme. 

Juliette Lagny : Il y a Maryne Fournier (Pôles Contributions et Administratif ), médiatrice culturelle ayant travaillé au musée de Bretagne en tant que chargée de médiation et de communication événementielle. Diplômée d’un master Recherche en histoire contemporaine, elle rédige des articles et élabore des documents pédagogiques sur le patrimoine. Elle est engagée dans plusieurs projets associatifs qui l’ont amenée à organiser des marches exploratoires sur la place des femmes dans l’espace public et à s’intéresser à l’entrecroisement des discriminations. Enfin, elle est formatrice inspirée par les méthodes de l’éducation populaire, et réside aujourd’hui à Glasgow. 

Eloïse Jolly : Puis, Marie-Lucile Grillot (Pôles Administratif et Edition), chargée de coopération culturelle en territoires chez ARTIS le lab, une association dédiée aux professionnels du spectacle vivant en Bourgogne-Franche-Comté. Précédemment, elle a été chargée d’études pendant près de 3 ans à l’Ocim. Depuis 2018, elle a lancé « Mon cul sur la commode», un podcast de témoignage sur la sexualité où à chaque épisode, un individu se livre sur sa vie sexuelle, ses attentes, ses expériences (bonnes ou mauvaises) … Elle est également présidente de l’asso « les écrans d’erato » qui promeut par des initiatives culturelles l’égalité des genres et des sexes.

Il y a Bonnie Heinry (Pôles Communication et Administratif ), chargée d’inventaire et de récolement des collections, avec une première expérience au musée de Bretagne, suivie d’une seconde au musée des Beaux-Arts de Rennes, puis d’une expérience en tant que chargée des collections au musée de Dinan. Elle a suivi une formation en histoire de l’art, mais se porte plutôt, dorénavant, vers les musées d’ethnographie qui vont se concentrer sur l’histoire d’un territoire. Elle est membre de l’association musé.e.s pour s’engager dans la lutte féministe au sein des institutions muséales. 

Il y a moi-même, Eloïse Jolly (Pôles Contributions et Partenariats, Edition), chargée de formation à l’Ocim (Office de coopérations et d’informations muséales) pour construire les programmes, coordonner les interventions de chercheurs et de professionnels francophones. Je suis membre de l’asso féministe et LGBTQIA+ dijonnaise Les Orageuses. Je mène des actions surtout au sein de l’axe culturel de l’asso :  création d’une bibliothèque mobile féministe, mise au point de live culturels pour échanger sur une thématique donnée (exemple : l’écoféminisme, la littérature jeunesse) et partager des références culturelles (livres, films, séries, chansons, comptes Instagram, podcasts…).   

Juliette Lagny : Moi-même, Juliette Lagny (Pôles Communication et Partenariats, Edition), chargée de production des expositions au musée des beaux-arts de Vannes. Diplômée du master Expographie-Muséographie de l’université d’Artois, j’ai fait ma dernière année en apprentissage au musée de Bretagne, prolongée par un an de contrat. Par mes expériences universitaires et professionnelles, je me suis intéressée à la diffusion de la culture au niveau local, grâce à la mise en œuvre de petites formes d’expositions itinérantes, dans des lieux différents, pour des publics variés. Passionnée par l’ethnographie et le patrimoine maritime, je m’engage dans des initiatives locales (restauration de bateaux en bois, navigation entre femmes…). 

Enfin, il y a Sarah Lemiale (Pôle Edition), diplômée du master Etudes Culturelles de Science Po Toulouse et titulaire d’une licence d’Histoire. Après plusieurs expériences dans des structures culturelles, et notamment au Québec, elle arrive en 2019 au musée de Bretagne. Elle y occupe le poste de Cheffe de projet exposition pour l’exposition “Face au mur, le graphisme engagé de 1970 à 1990”, puis de Chargée de production des expositions. Elle a par ailleurs été bénévole dans le groupe asile d’Amnesty International de Toulouse. Elle a participé à l’accompagnement et au suivi juridique des demandeurs d’asile, ainsi qu’à l’accueil et à l’orientation des demandeurs d’asile. 

La dernière personne du collectif est moins disponible et ne souhaite pas se mettre en avant mais nous espérons qu’elle puisse revenir pour la mettre sur le devant de la scène. 

J. B. L’association existe depuis mars dernier : comment s’est monté le projet d’ouvrage collectif ? 

Juliette Lagny :  Au tout début, c’est Eloïse qui en a parlé car l’ idée a germé chez elle et cela a tout de suite pris car nous sommes en accord sur ces questions. Nous avons réfléchi à comment mettre en œuvre le collectif et les points à rajouter en fonction des expériences de chacune.

Fin avril / mi-mai, il y a eu un coup d’accélérateur avec la préparation d’un dossier sur le projet et durant l’été, nous avons recherché des possibilités de contributeurs en fonction de nos connaissances personnelles ou de nos recherches bibliographiques.

Nos choix étaient motivés par plusieurs raisons, la variété des lieux, des tailles de musées – ce que nous reflétons dans notre nom -, nous voulons libérer les possibilités.  Le choix du nom était influencé par ce que voulait dire l’association. Nous avons aussi validé un point important : celui de l’autoédition pour être libre sur tous nos choix. 

Mi-septembre, début octobre, nous avons contacté les premières contributrices et les retours nous ont confortés. Même s’il y avait quelques déclins à cause d’emploi du temps trop chargé et autres raisons personnelles, les personnes soutiennent notre initiative car elle est nécessaire. Cela nous a donné un bon coup de boost.

Nous avons cherché un imprimeur et un graphiste qui souhaitait s’engager sur le projet fin octobre / mi-novembre.

Pour le futur, il faut sélectionner les textes de l’appel à contributions qui a très bien marché grâce au relais de l’Ocim, de la FEMS et bien sûr avec LinkedIn et Twitter : nous avons plus de 25 propositions. Nous devons faire des choix mais il n’y a que des propositions intéressantes et nous sommes heureuses que ça ait marché et que les retours soient positifs. Le 26 janvier, à Rennes, il y aura le lancement officiel de l’association, qui sera suivi du financement participatif de mi-février à mi-mars et enfin, la livraison de l’ouvrage en juin!

Les adhésions à l’association sont déjà ouvertes ! 

J.B. Cela me permet de rebondir : est-ce que le collectif va s’enrichir avec des bénévoles? Comment l’association va se structurer ?

Eloïse Jolly : Nous avons discuté de cette possibilité quand on a vu les gens réagir et nous demander s’ils pouvaient s’investir dans le projet ou nous aider d’une certaine manière. Pour l’instant, nous manquons de temps pour accueillir les personnes et expliquer le projet ainsi que toutes les parties constituantes. Nous allons surement faire appel à du bénévolat en juin lors de la diffusion de l’ouvrage pour aider sur cette partie là et nous allons ouvrir les possibilités pour faire partie de l’association en septembre avec un ou deux nouveaux projets, mais ce n’est pas possible en ce moment, en cours de route. 

Concernant les pôles, nous avions envie de choisir chacune 2 pôles, un dans lequel nous serions déjà à l’aise au niveau des compétences, et un dans lequel nous avions envie d’apprendre de nouvelles choses. Nous nous sommes ainsi réparties au sein des pôles contributions (recherche bibliographique, gestion de la relation avec les contributrices), partenariat (recherche de partenariats financiers et relais de communication), communication (création de la charte graphique, du dossier de présentation, animation des réseaux sociaux) et administration. Le pôle édition est composé des membres qui sont disponibles aux différents moments où il est sollicité : c’est l’ossature du projet donc il était important que chacune puisse y participer.

Juliette Lagny : Comme nous sommes issues de formations différentes, on peut aussi mobiliser nos différents réseaux professionnels. On a celui du musée de Bretagne en commun mais aussi ceux issus de nos autres expériences et c’est assez fort pour pouvoir contacter telle ou telle personne, de pouvoir mobiliser des personnes chacune de son côté. On compte dessus aussi pour le financement participatif que ce soit du point de vue professionnel ou des personnes engagées / militant.e.s pour que cela joue en notre faveur.

J. B.  Je reprends les propos de Juliette Lagny concernant le nom du collectif : est-ce qu’il s’est imposé, est-ce que vous aviez pensé à d’autres noms et qu’est-ce qui vous a incité à choisir celui-ci  ?

Juliette Lagny : Nous avons fait une belle séance de brainstorming : il était dans les premières propositions et a fait consensus rapidement. Sinon, nous avions pensé à des jeux de mots drôles entre nous mais qui n’étaient pas forcément percutants, qui manquaient de sens ou qui existaient déjà dans des expositions temporaires (Les muses insoumises..). La proposition du point médian / intermédiaire était proposé aussi dans le brainstorming, un peu en l’air mais au final, cela a du sens. On s’engage aussi dans l’écriture inclusive, qui est importante pour nous et c’est en plus, joli à voir.  

Nous avons aussi réfléchi à la majuscule du mot et nous avons décidé de ne pas mettre “muse.é.s” car musée avec un grand M désigne plus l’institution fermée, élitiste, les musées nationaux voir parisiens pour nous alors que nous souhaitions désigner le musée en tant que lieu qui a une collection, plus vaste pour avoir des choses aussi vastes dans les contributions. Le nom a fait consensus rapidement!

J. B. Quelles sont vos expériences personnelles de musées et féminismes en tant que professionnelles des musées? Avez-vous observé des évolutions ou des changements dans les musées depuis que vous exercez votre activité ? 

Eloïse Jolly : Ma première prise de conscience du problème fut lors d’une présentation en 2019 par l’association HF Bretagne au musée des beaux-arts de Rennes d’une étude chiffrée sur la place des femmes dans les arts et la culture. J’ai été marqué par ces chiffres : 33% de femmes artistes sont exposées alors que les femmes représentent 63 % des personnes en école d’art. Le décalage est marquant. 

J’ai vu aussi des initiatives par petites touches comme Face au mur : le graphisme engagé, exposition dans laquelle il y a un accrochage d’affiches féministes avec les See Red Women. Placer la cause féministe au sein d’une exposition plus large permet peut-être de toucher et de sensibiliser des gens qui n’auraient pas forcément été touchés ou intéressés par une exposition qui se revendique féministe.

Juliette Lagny :  Les initiatives se multiplient mais nous voyons surtout un côté marketing avec des expositions “de femmes” ou même avec la volonté de “sortir les femmes des réserves”. Cette expression est parlante et révélatrice d’une volonté politique de faire bien au lieu de réfléchir à la question sur le long terme d’où l’utilisation d’expositions temporaires et pas de totale révolution des parcours permanents. C’est quelque chose qui nous chagrine un peu. 

Dans les propositions de contributions, nous avons reçu beaucoup de choses dans ce sens-là mais pour le moment, les gens n’envisagent pas ça autrement que dans des expositions temporaires au lieu d’intégrer les femmes dans le parcours permanent. Notre volonté est que les femmes soient au même niveau que les hommes et pas uniquement par petits points.

Eloïse Jolly : C’est aussi le propos d’Eva Belgherbi qui va écrire un article pour l’ouvrage. Les expositions de femmes sont des “pots pourris”, elle utilise cette expression pour montrer qu’on met des femmes ensembles sans qu’il n’y ait de vrais liens ou de réflexions derrière. Les avancées de la recherche sont souvent mal ou peu prises en compte dans la conception des expositions.  

Juliette Lagny : Peu de propositions muséales sont estampillées comme « féministes ». C’est un terme qui n’est pas encore perçu positivement par tous. Mais on voit des initiatives un peu partout qui s’inscrivent dans une volonté de changer les choses sans se revendiquer féministes, c’est plus subtil mais ça permet peut-être de mieux faire passer le message ? C’est un des points qui nous interroge. 

Eloïse Jolly : Le sexisme et les violences sexuelles sont également là dans les musées avec des diffusions dans les médias : je pense à Jeanne qui s’est fait refuser l’entrée à Orsay à cause de son décolleté mais aussi à d’autres affaires d’agressions qui ne sont pas forcément diffusées. 

Juliette Lagny : La culture n’est pas non plus épargnée par ce genre de comportements.

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