Entretiens

Entretien avec Fabienne Ruellan : La médiation par le corps : du sensoriel à l’incarné.

[Image. Ernest Ary Renan, Etude d’homme nu à mi-corps, le bras tendu, 19e siècle. Musée de la Vie Romantique. Collections en ligne de Paris Musées]

Entretien mené par Guirec Zéo, commissaire du cycle de Rencontres muséo Bretagne « Du visiteur à l’usager ».

GZ – Depuis plusieurs années, tu développes en tant que médiatrice culturelle au Musée des Beaux-Arts de Quimper un certain nombre d’actions de médiation qui mobilisent particulièrement le corps des visiteurs. Quelles sont les principales raisons qui t’ont décidé à les mettre en place ?

FR – Avant de répondre directement à la question, voici un bref historique des diverses animations qui m’ont amené à prendre conscience -jusqu’à ta rencontre Guirec- de cette problématique de la réception des œuvres par le corps du visiteur. Depuis longtemps, les visites scolaires au musée engagent le corps. Les guides-conférenciers incitent les élèves à mimer une attitude, un geste, un déséquilibre pour en percevoir le sens, la complexité, la plasticité et vivre par leur corps l’œuvre. On retient mieux ce qu’on expérimente que ce que l’on regarde un peu vite.

Pour commencer, j’ai été marquée par une formation encadrée par l’Université de Bretagne Occidentale et l’Institut Régional du Patrimoine qui a eu lieu au musée en 2012. Intitulée « la médiation par le corps », destinée aux professionnels des musées, elle a été délivrée par Didier Frouin, conseiller pédagogiques en arts visuels à l’Inspection Académique du Finistère, et Véronique Favarel, danseuse. Je me souviens être allongée sur le parquet d’une salle, invitée à observer les œuvres de ce point de vue inhabituel pour un adulte mais oh combien préféré des enfants. Cela a dû être un premier déclic.

En ce qui concerne les actions culturelles pour les individuels, l’histoire de la médiation par le corps au musée remonterait-elle à une conférence dansée de Daniel Dobbels de la Compagnie de l’entre deux sur Rodin et la danse en 2010 en lien avec l’exposition temporaire « Rodin, les Ombres », programmée avec la complicité de l’association Association Musiques et danses en Finistère ? Car, en effet, la programmation culturelle du musée a d’abord profité d’offres amenées de l’extérieur. De même, plus récemment, les Journées européennes du patrimoine édition 2017 étaient dédiées à la jeunesse et au patrimoine. La Maison du patrimoine de Quimper, Ville d’art et d’histoire, cheville ouvrière de toute l’organisation de ces Journées, a malicieusement détourné le thème national en « Retrouvez votre jeunesse » et a programmé une série de visites sportives. Pour cadrer avec l’image du calme au musée, l’animatrice du patrimoine a proposé un cours de yoga. J’ai été séduite par l’idée de cette animation inédite dans les salles. Le cours de yog’art avec Tonya Gorn de Santani Yoga trouva son public, fit salle comble et suscita l’enchantement des yeux et le relâchement des corps dans le cadre sublime de la salle de la reconstitution du décor de l’hôtel de l’épée de Quimper par Jean-Julien Lemordant.

Yog’Art © Musée des beaux-arts de Quimper

L’idée de proposer de nouveaux cours fit son chemin. Comme la politique d’alors était de planifier des actions pour les familles, nous nous engageâmes vers une autre yogini, Jessica Vallois des cours Anao, qui assurait des ateliers pour les plus jeunes. Le musée programma sa venue plusieurs fois en 2018 et 2019 pour de petits groupes adultes-enfants en instaurant une consigne. Cette fois, le cours n’aurait pas lieu dans une seule salle, mais se ferait sous forme d’un parcours mêlant découverte des œuvres et postures. Jessica a alors construit sa visite en un cheminement habile, commençant par l’échauffement du corps, puis des exercices respiratoires, poursuivant par des postures impliquant le haut du corps puis les jambes jusqu’à finir par de la méditation. Les interventions dans les salles étaient soit individuelles soit collectives selon les moments. Ce cours était un excellent support alternant entre observation artistique et accomplissement des corps.

En parallèle, en 2018, Simon Gauchet, metteur en scène, acteur et plasticien de l’Ecole Parallèle Imaginaire, proposa aux musées des beaux-arts de l’association Bretagne musées de reproduire une performance rennaise passée : recopier un musée en une journée avec quatre-vingts copistes ! Brest, Rennes, Pont-Aven et Vannes furent de la partie aux côtés de Quimper qui initia l’itinérance. L’objectif était de créer un musée imaginaire du 21esiècle avec l’ensemble des copies amateurs ou professionnelles. Passer trente minutes ou cinq heures, assis ou couché à recopier une œuvre de son choix m’a impressionnée. La main bien sûr, mais finalement l’ensemble du corps, participait à s’imprégner de l’œuvre, un exercice physiquement difficile. De plus, le maître du jeu, Simon Gauchet, édicta plusieurs règles dont celle de l’œuvre incarnée. Je fus enthousiasmée par cette animation. Lorsqu’un copiste avait décidé que son œuvre était prête, il allait chercher parmi les visiteurs ou autres copistes des personnes enclines à reproduire l’œuvre avec lui pour se faire photographier. Cela donna lieu à beaucoup de rire et d’initiatives artistiques en tout genre. Cela forçait les personnes n’ayant pas copié l’œuvre à l’observer de manière plus fine pour en reprendre corporellement le visuel. En outre, en 2019, le musée fut sollicité par Séverine Thioux, sophrologue récemment installée, pour introduire cette technique de relaxation dans les propositions culturelles. Elle a été programmée deux fois à ce jour. Pour cette expérience de visite, le musée retient une œuvre en accord avec l’experte. Le petit groupe d’adultes est accueilli par un guide-conférencier qui replace l’œuvre dans le contexte de l’histoire de l’art. Ensuite, la sophrologue prend la main et amène sa touche : exercices de respiration profonde, introspection, voyage mental dans l’œuvre en suivant sa voix professionnelle. A la fin de la séance, un échange est favorisé entre les membres volontaires du groupe pour présenter son ressenti. J’ai trouvé cette conduite de la séance très inspirante. Le corps détendu mais aussi l’attention fine et le temps accordé à ce voyage sont les clés pour une découverte positive du musée. Je m’aperçois que ces dernières années ont en effet été propices au développement d’animations mettant en jeu le corps. L’exposition « Robert Doisneau, l’œil malicieux » a été l’occasion d’un bal swing mémorable au musée, animé par la Swing factory. Il s’agissait de revivre l’époque à travers la musique, la danse et les costumes. Les danseurs professionnels ont pu faire quelques échappées dans l’exposition mais la foule étant au rendez-vous pour danser et regarder, c’est la plus grande salle du musée qui les a accueillis. Quelques photos de Doisneau ont pour thème la danse mais l’action culturelle programmée relevait plus de l’ambiance de ces années que d’un décryptage des photos. Outre le bal populaire, il y avait des intermèdes pour apprendre des pas solos. Le corps était donc mis à contribution plus ou moins chaleureusement ! Enfin, j’aimerais évoquer les performances dansées de l’artiste Damien Rouxel. Initiées par la Nuit des étudiants en 2018, puis reprogrammées en 2019 et 2020 avec des parcours renouvelés. Damien interprète un tableau, une sculpture pour un cheminement corporel à travers la collection. Il guide les visiteurs par la voix et son corps se transforme par l’ajout d’accessoires, de maquillage ou le changement de coiffure. Ses chorégraphies partent de la gestuelle des œuvres puis, appuyées par l’accompagnement musical, se développent pour susciter l’émotion de leurs messages. On découvre véritablement une autre facette de l’œuvre via la performance. Et l’émotion qui fuse, jusqu’aux larmes, se ressent au plus profond de son corps.

Voici donc un panorama des expériences marquantes du musée sur la question du corps du visiteur. Pour te répondre plus directement, les raisons qui me poussent à programmer ces actions sont l’envie de renouveler des propositions plus convenues quoique fondamentales, d’aller vers des publics peut être étrangers à la fréquentation des lieux donc de croiser les publics et d’abonder vers une ouverture toujours plus grande des lieux, de faire entrer d’autres pratiques au musée. Ces animations peuvent aider à donner une image plus actuelle des lieux, en phase avec les loisirs appréciés de la société qui accorde de l’importance à son bien-être, à l’esthétique. Le travail de la médiation est de faire bouger les lignes, de déconstruire les clichés et d’initier l’idée sans relâche que le musée est fait pour tous. Certaines de ces actions ne sont pas nouvelle certes dans le monde muséal mais elles provoquent leur petit coup de projecteur sur le musée via les médias. Et peut-être que je suis sensible à cette problématique car j’en suis convaincue ! Je pratique la danse depuis l’enfance…

Quelle est, selon toi, l’action qui a le mieux “fonctionné” ? Pourquoi ?

J’hésite… J’ai beaucoup aimé les séances de yoga en famille au musée car elles mêlent la découverte des œuvres et le participatif. L’ambiance était tantôt sérieuse, tantôt complice. Le parcours faisait vraiment sens. L’œuvre amenait un exercice pertinent de yoga : on s’étire comme le fait telle sculpture, on voit une forêt et on applique la position de l’arbre, on observe une statue qui se replie et on se recentre sur son ventre, etc. Et puis le public visé est venu. Parfois, certaines actions dédiées ne sont reçues que par des adultes. Là, l’intergénérationnel a opéré. Ce partage d’une même activité est touchant quand il génère un retour positif. Et croiser des visiteurs en joggings et chaussettes vaut le coup d’œil !

Yog’Art © Musée des beaux-arts de Quimper

D’après toi, quelle est la principale conséquence du déploiement de ce type d’actions dans la relation qu’entretiennent les visiteurs avec le Musée des beaux-arts de Quimper ?

Ils en redemandent ! J’espère que les visiteurs ayant participé à ces actions reviennent, voient les collections sous un autre angle, entretiennent avec un lien puissant, émotionnel, charnel, que le souvenir de leur activité est prégnant.

D’après ton expérience, quelles seraient les principaux écueils dans la mise en place d’actions de ce type – corporelles, sensorielles – dans un musée des Beaux-Arts ?

Un écueil pour une animation de tout type est de ne pas assez coller à la matière première, c’est-à dire d’être déconnecté de l’œuvre. Egalement, comme pour toute animation avec des intervenants extérieurs, cela demande un budget. Pour une animation yoga ou sophrologie, il faut planifier l’action lorsque le musée est le plus calme même si des bruits de ventilation ou autre, inhérents au lieu, sont non gommables. La jauge doit être restreinte pour que chacun puisse en profiter.

Envisages-tu encore le déploiement de ce type d’actions au musée ? Si oui, sur quoi travailles-tu actuellement ?

Oui ! Damien Rouxel, le performeur danseur, doit intervenir dans l’exposition « L’Amour fou ? ». Or, avec le second confinement, nous ne savons pas si l’action aura lieu. Nous allons peut-être opter pour un plan B. Pour des questions de droits de reproduction à l’image et de diffusion des artistes présents dans l’exposition, défendus par l’ADAGP ou des fondations, il est envisagé que Damien reprenne ses performances dans la collection en les réduisant en un format court, de les diffuser sur les réseaux sociaux du musée de manière récurrente en décembre, puis de les associer en un long métrage car chaque mouvement de la fin d’une chorégraphie correspondra au premier mouvement de la suivante. Damien a expérimenté sur ses propres réseaux cet exercice au long court pendant le premier confinement et le format l’a autant motivé qu’il a rencontré ses internautes avides d’un rdv quotidien artistique et divertissant.

Performance de Damien Rouxel “Danse les images et danse ta vie” © Musée des beaux-arts de Quimper.

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