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« Les injonctions dans les institutions culturelles : ajustements et prescriptions » – Compte-rendu de la journée du 17 mai 2019.

Doyen, Audrey

[Image : Carpeaux, Jean-Baptiste, Page 128 de l’album, entre 1847 et 1875, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, Collection en ligne, Paris Musées ]

Cet article rend compte de manière critique de la deuxième journée du colloque « Les injonctions dans les institutions culturelles: ajustements et prescriptions » qui s’est tenu les 16 et 17 mai derniers à la Maison des Sciences de l’Homme. Le détail de ce colloque est disponible sur le site web consacré.

Préambule : objectifs et construction de la journée

L’appel à communication du colloque « Les injonctions dans les institutions culturelles: ajustements et prescriptions » annonçait vouloir « interroger la nature et les modes d’existence des injonctions adressées aux professionnel.le.s et aux publics » et ce sur trois axes: « 1. Les imaginaires liés aux injonctions, 2/ la mutation des identités professionnelles qui en résultent, 3/ la circulation des discours injonctifs dans les arènes médiatiques et 4/ la place des publics face à ceux-ci » (argumentaire du colloque, archivé en ligne). Cet objectif s’est décliné dans un colloque déployé sur deux jours de débats et une journée d’activités culturelles.

Malheureusement, ce compte-rendu ne tiendra pas compte des échanges et débats ayant eu lieu lors des deux premières sessions du jeudi 16 mai et lors des ateliers qui les ont suivis, mais livre ci-après un compte-rendu des seuls axes 3 et 4 auxquels nous avons pu assister le vendredi 17 mai.

  • La session 3 « Analyser la conception par le prisme des injonctions ? » comprenait les interventions de Ronan German (Celsa Paris 4/GRIPIC et Mazedia), de Manuelle Aquilina (Université Bretagne Sud/UCOBS) Claire Mahéo (Université Bretagne Sud/UCOBS) et Julie Pasquer-Jeanne (Université Bretagne Sud/UCOBS) et d’Estrella Rojas (Paris 13/LabSIC).
  • La session 4 « Avatars du numérique et injonctions » comprenait des interventions de Marion Ferrandery (doctorante du CIM/CEISME Paris 3) accompagnée de Bastien Louessard (LabSIC Paris 13), de Nolwenn Tréhondart (CREM Université de Lorraine) et de Jessica de Bideran (MICA Université Bordeaux Montaigne).

Entre ces deux grandes sessions, une table ronde menée par Lucie Alexis (Carism, Université Paris 2) réunissait une artiste (Suzanna Pozzoli, photographe) et une professionnelle (Claire Jouanneault, consultante), avec pour objectif de donner une place aussi importante aux expériences vécues sur le terrain par les professionnels. Il convient finalement de noter que les organisateurs ont porté une attention particulière à la restitution de ces journées, puisqu’une publication reprenant les articles des conférenciers sortira en décembre 2019 et que les grandes lignes de la journée ont été communiquées sur Twitter avec le hashtag #injonctions19.

Thématiques phares et caractéristiques des interventions

La multiplication des points de vue

Les organisateurs du colloque ont porté une attention particulière à la multiplicité des discours portés et il est ainsi réjouissant de commencer par noter – ce qui a aussi été souligné en clôture du colloque – que de nombreux intervenants avaient des profils variés (étant à la fois professionnels et chercheurs, par exemple). En outre, deux interventions, sur les six, ont été faites à double voix (celle de Marion Ferrandery et Bastien Louessard ainsi que celle de Manuelle Aquilina, Claire Mahéo et Julie Pasquer-Jeanne), et une table ronde croisant les artistes et les professionnels a amené de la diversité dans les points de vue présentés. Cette polyphonie dénote d’une envie évidente de mélanger les paroles issues de la recherche et les paroles issues du terrain (qu’il soit porté par une réflexion critique et réflexive ou présenté de façon brute) et de faire souffler un vent d’air frais sur les habituels colloques académiques.

Des injonctions portées par l’ensemble des institutions culturelles

Un premier point important à souligner sur cette journée de débats concerne le secteur qui a fait l’objet des analyses : il est en effet appréciable que le souhait porté dans l’argumentaire du colloque – et même dans son titre – de s’en prendre « aux institutions culturelles » et non à un secteur en particulier (musées, théâtre, cinéma, etc.) ait été respecté : si ce sont les institutions muséales et les sites patrimoniaux qui ont été abordés majoritairement durant cette journée (au travers des exemples des interventions de Ronan German, de Manuelle Aquilina, Claire Mahéo et Julie Pasquer-Jeanne ou de Jessica de Bideran), d’autres industries culturelles ont aussi été passées au crible et ont permis des comparaisons fructueuses.

Ainsi, Marion Ferrandery et Bastien Louessard ont montré comment les liens entre les injonctions à la jeunesse et au numérique chez France Télévision, relevaient d’une injonction plus large « à rester dans la course » face à la concurrence et à répondre à des attentes internationales. Mais, plus encore, pour ces deux chercheurs, ces injonctions au numérique et à la jeunesse répondent à la mission du service public qui sous-tend une injonction à toucher tous les publics : les médias doivent ainsi s’adapter et se transformer pour tenter de donner accès à leurs contenus aux publics les plus éloignés, dans un souci de démocratisation culturelle. On peut saluer ces conclusions intéressantes qui permettent de porter ces mêmes questionnements aux institutions muséales.

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Marion Ferrandery et Bastien Louessard présentent leur problématique, photographie de l’auteure.

De même que l’intervention de Marion Ferrandery et Bastien Louessard, la conférence de Nolwenn Tréhondart a permis un bel élargissement à la thématique, puisqu’elle questionnait le cas de la série Eté diffusée sur le réseau Instagram par Arte pendant deux étés consécutifs. Les caractéristiques de ce cas ainsi que la problématique proposée par Nolwenn Tréhondart ont résonné avec toutes les problématiques soulevées durant la journée, tous secteurs confondus. Son intervention a en outre eu le grand mérite de revenir non seulement sur les injonctions auxquelles se soumettait ce cas (accélération, participation et visibilité), mais aussi sur les « disjonctions » qu’il proposait. En ce qui concerne l’injonction à la participation – largement liée à l’injonction au numérique – l’intervention de Nolwenn Tréhondart a souligné que la participation relevait moins d’une intervention du public sur le récit que de propositions de modalités de « lire ensemble ». Cette observation propose une définition de la participation davantage en termes de « co-réception » que de « co-construction » des contenus, une approche de la participation qui mérite selon nous d’être davantage creusée dans le domaine muséal.

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Nolwenn Tréhondart présentant son PowerPoint et une citation de Serge Proulx, photographie de l’auteure.

Des injonctions portées par une multiplicité de médiums

Les conférences de la journée ont eu l’intérêt – outre le fait de porter sur les institutions culturelles dans leur sens large – d’analyser les injonctions portées par et sur ces institutions au prisme d’une grande diversité d’outils et de médiums.

Ainsi, la présentation de Ronan German abordait les appropriations, (re)formulations et productions de ces injonctions en partant d’un outil précis, les CCTP (cahiers des charges techniques particulières) produits par les musées lors d’appels à marchés publics. Ces CCTP sont en effet un outil intéressant pour observer les injonctions culturelles, puisqu’ils ne sont ni normés ni formalisés. Ils ont été appréhendés par Ronan German comme un espace d’élaboration libre des discours des musées qui permet d’observer assez précisément les pratiques et représentations des musées sur des sujets précis (numérique, participation, etc.).

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Présentation de Ronan German, photographie de l’auteure.

Outre les CCTP, les dispositifs de médiation ont aussi été considérés comme des outils importants pour observer le déploiement des injonctions portées ou produites par les musées : ainsi, Jessica de Bideran s’est intéressée aux dispositifs de médiation de la Cité du vin de Bordeaux. Outre les questionnements sur le statut de l’institution – centre culturel, musée, espace de médiation ? – que les dispositifs particuliers de médiation de la Cité du Vin posent, ces dispositifs sont pour la chercheuse l’illustration parfaite d’un numérique pervasif, c’est-à-dire qui investit toutes les sphères du musée, mais ne se retrouve au final nulle part, et qui porte toutes les injonctions des institutions culturelles : injonction à l’immersif, à l’encyclopédisme, au miniature. Cette médiation particulière – faite uniquement de dispositifs numériques – a pour conséquence la suppression des textes et cherche l’exhaustivité de l’information questionnant dans le même temps la définition de la médiation : tout donner à voir et tout expliquer est-il encore de la médiation ?

Une approche institutionnelle portée par les Sciences de l’information et de la communication

Il convient de noter que la majorité des présentations de cette journée se sont concentrées sur les institutions en elles-mêmes et donc sur la production et/ou la (ré)appropriation des injonctions par les institutions : aucune intervention n’a proposé d’analyse en profondeur des publics, par exemple, ou des organismes de tutelle ou d’administration, bien que la circulation des injonctions ait été une thématique régulièrement soulevée. Notons à nouveau que cette remarque s’appuie sur ma seule participation à la journée du vendredi, celle du jeudi ayant peut-être rempli cette mission.

La réflexion générale s’est donc davantage portée sur cette formulation des injonctions sous forme de discours ou de dispositifs par les institutions et a donc majoritairement consisté en analyse sémantique et/ou communicationnelle. En revanche, cette approche sémantico-centrée a eu le mérite de questionner la définition de l’injonction : cette réflexion s’est apparemment davantage déroulée lors des ateliers du jeudi 16 mai, mais a été reprise par les organisateurs en conclusion du colloque.

Si un regret devait être formulé, il s’agirait peut-être de celui d’avoir manqué d’une approche davantage élargie à des analyses historiques (évolutions des injonctions), anthropologiques ou sociologiques (enjeux des acteurs, analyse des conflits), malgré la mise en place de la polyphonie des points de vue que nous mentionnions ci-dessus. La présentation la plus interdisciplinaire a sûrement été celle de Manuelle Aquilina, Claire Mahéo et Julie Pasquer-Jeanne, puisqu’elle a touché à quelques aspects historiques de ces injonctions et a proposé non seulement une analyse des discours des institutions, mais aussi des prestataires de certains projets institutionnels. Au travers de l’analyse – encore en cours – de trois cas d’installation de dispositifs numériques sur des sites ou lieux patrimoniaux, les chercheuses ont croisé, et donc mis en relief, les différents acteurs impliqués dans cette production et ce vécu des injonctions.

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Manuelle Aquilina et Julie Pasquer-Jeanne présentent leur problématique, photographie de l’auteure.

Des injonctions prises dans des temporalités précises

La clôture du colloque – sur laquelle nous revenons plus en détails ci-dessous – a souligné à juste titre les temporalités auxquelles les injonctions peuvent être soumises. Cet aspect qui avait peut-être été traité le jour précédent n’a malheureusement pas fait l’objet d’un approfondissement conséquent lors de la journée du vendredi. Seul Ronan German a souligné que les mots-clés utilisés pour référencer les appels à marchés publics pouvaient fournir des indications très intéressantes sur la vie et la mort de certaines injonctions. Ainsi, il s’est étonné que des mots-clés qui peuvent apparaître comme datés au sein de certaines institutions ou dans des cercles académiques soient encore utilisés dans les appels à projets, tel le mot « multimédias ». Le chercheur a ainsi évoqué l’existence d’une « temporalité des vocables injonctifs », qui mériterait selon moi davantage d’attention.

Cette question du temps a été légèrement touchée dans la réponse qu’a fait Claire Jouanneault sur l’évolution du projet Muséomix au fil des années. Cette dernière a souligné comment le projet, né d’une volonté de disruption des processus institutionnels classiques, et donc d’une forme de volonté de soustraire les institutions à certaines injonctions, est finalement lui-même devenu porteur d’injonctions. Cette réflexion aurait pu, selon moi, être davantage approfondie et illustrée d’exemples concrets pour nuancer les définitions de l’injonction proposées durant la journée, pour souligner non seulement la circulation des injonctions mais aussi leurs potentielles transformations durant ces circulations et, finalement, pour expliquer les raisons et processus de naissance et de mort des injonctions.

Conclusion

En conclusion de ce compte-rendu, j’aimerais relever les points importants qui ont traversé la journée selon moi, mais aussi ceux qui ont été repris lors de la clôture du colloque. Celle-ci a en effet été l’occasion pour les organisateurs de revenir sur des points positifs, mais aussi sur certains manques et ainsi de proposer une suite bienvenue aux réflexions amorcées durant ces deux jours.

Premièrement, les organisateurs – et je les rejoins sur ce point – ont souligné l’importance de définir le terme d’ »injonction » au vu du peu de littérature préexistante sur cette question (un point qui avait aussi été relevé par Nolwenn Tréhondart qui avait présenté les définitions existantes proposées par Austen ou Bréüs). Les interventions de la journée ont montré une absence de consensus sur la définition du terme et souligné en revanche le caractère polymorphique de ce concept aux contours fuyants.

Cette question des définitions de l’injonction a été particulièrement abordée lors du premier atelier qui s’est déroulé le jour précédent et dont la clôture du colloque proposait une restitution. En effet, au travers de l’analyse d’une page d’accueil de site web, l’atelier avait pour objectif de comprendre comment se manifestait matériellement les injonctions, faisant directement apparaître le problème de la définition. Cet atelier a donc vu émerger différentes suggestions de la part des participants qui ont par exemple proposé de définir l’injonction comme « le critère qu’il faut pour avoir du succès » ou comme « le cadre construit qui nous pousse à avoir certains comportements » ou comme « un a priori ou un effet de mode qui devient une vérité ou une nécessité ». Ces différentes propositions voient tour à tour les injonctions comme des prérequis, des dispositifs ou des systèmes. Définir l’injonction est en outre important pour différencier le vocable de l’idée qu’il véhicule, l’idée pouvant se transformer et le vocable non, ou inversement.

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Nolwenn Tréhondart présente la définition de l’injonction selon Virginie Bréüs, photographie de l’auteure.

La conclusion du colloque est donc l’occasion de souligner les différents points que nous avons vus et repris tout au long de ce compte rendu : des injonctions majoritairement circonscrites au prisme des discours, la présence du politique et de la dimension historique – à développer davantage, mais surtout la mise en évidence des processus qui amènent des idéologies à devenir des systèmes, des préoccupations concentrées davantage sur la conception que sur la réception de ces injonctions. Ainsi, des aspects restent encore à explorer, et ils ont parfois été mis en relief par les questions posées aux conférenciers. En dehors de la problématique des publics (unanimement reconnue comme insuffisamment abordée), il a par exemple été question de la place du chercheur parmi ces injonctions et dans l’analyse de ces dernières. Ainsi, Nicolas Navarro, intervenant du jeudi 16 mai (Université Lyon 2 Lumières/ELICO), a très justement pointé le rôle du chercheur dans la circulation des injonctions et le degrés de réflexivité possible à ce sujet : quelle est la part d’influence de la recherche académique dans la création ou la circulation de ces injonctions ? Les injonctions entre recherche sur ces secteurs et pratiques professionnelles sont-elles les mêmes ? Autant de questions qu’un axe davantage réflexif pourrait explorer à l’avenir. En dehors d’une focale sur les publics et sur la réflexivité des chercheurs, j’ajouterais encore que deux axes de développement seraient bienvenus pour (re)penser les injonctions à l’avenir :

  • Un élargissement de la réflexion pour dépasser les seules analyses des injonctions liées au numérique et à la médiation (immersion, participation, etc.). Il pourrait s’agir de réfléchir aux injonctions portées dans d’autres secteurs des institutions culturelles, comme par exemple dans la gestion (injonctions à l’auto-financement, par exemple) ou, dans le cas des musées, dans la conservation des collections.
  • Une modification de la posture en nuançant la portée critique de l’analyse des injonctions : certaines réflexions menées durant la journée du vendredi ont parfois semblé très critiques envers les institutions, considérées comme des productrices ou des relais des injonctions culturelles, ces dernières étant majoritairement vues comme négatives et contraignantes. Il convient à notre sens de prendre garde à ce que cette posture critique ne se transforme pas en une forme de snobisme visant simplement à relever stérilement les « mauvaises pratiques » ou la passivité des institutions. En effet, la recherche peut aussi interroger de manière beaucoup plus approfondie – et ça serait peut-être là l’intérêt d’une interdisciplinarité développée en direction de l’histoire ou de l’anthropologie – les enjeux socio-économiques de ces productions/créations d’injonctions, les raisons d’existences de ces injonctions et leur potentiel de cadre et de repère. En bref, les aspects positifs de l’injonction culturelle ou, comme l’a désigné Nolwenn Tréhondart, « le plaisir caché de l’injonction ».

Cette approche plaide finalement pour une forme d’ « analyse bienveillante », constructive pour les institutions culturelles et non uniquement critique, se rappelant que plus grande injonction à laquelle sont soumises les institutions est très certainement l’injonction à l’excellence, tout le temps et partout, oubliant que l’erreur est un droit et enjoignant aux institutions culturelles à la perfection.

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