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Je me suis soumis à DAU.

Fabry, Olivier

[Image : Zoubaloff, Jacques-Michel, Feuilles jaunes sur fond rouge, entre 1906 et 1933, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, Collection en ligne, Paris Musées]

En collaboration avec le Théâtre de la Ville, le Théâtre du Châtelet et le Centre Pompidou, l’exposition DAU s’est déployée entre le 24 janvier et le 17 février dernier sur ces trois sites différents. Aux racines de DAU se trouve le projet d’un réalisateur russe, Ilya Andreevich Khrzhanovsky, qui a voulu créer un film biographique sur le scientifique Lev Landau, lauréat du prix Nobel de physique de 1962 . Le projet a rapidement pris de l’ampleur jusqu’à devenir l’immense réseau de films et d’expériences qu’on a pu observer à Paris fin janvier. 

Le tournage du film n’avait déjà rien d’ordinaire : comme le dévoile la bande-annonce, « en 2009, plus de 400 personnes ont abandonné leurs quotidiens afin de s’immerger dans l’Union soviétique de 1938 ». On parle ici d’une immersion totale, durant laquelle les participants de toutes origines furent coupés du monde moderne entre deux et trois ans et amenés à vivre dans les conditions de vie et les moyens de l’ancien laboratoire de l’URSS. De ce tournage furent tirés plus de 700 heures de rush, une quinzaine de films et trois séries. Ce sont ces derniers que l’on peut visionner lorsqu’on entre dans DAU. Mais plus qu’une simple séance de cinéma, c’est l’expérience DAU qui continue à Paris. En effet, les publics, en plus de voir les films, sont invités à poursuivre leur parcours dans l’installation du réalisateur. Le visiteur est alors, lui aussi, immergé dans l’Union soviétique de 1938. Il peut poursuivre sa visite en discutant avec des « auditeurs à capacité d’écoute supérieure » (prêtres, scientifiques, thérapeutes, etc.). Il peut également assister à une conférence, une performance ou un concert surprise. L’expérience DAU se veut donc une immersion dans l’URSS, mais aussi un concept de connexions tentaculaires entre le cinéma, le théâtre, la musique et l’art contemporain.

Bien avant l’ouverture des portes à Paris, des rumeurs sur le projet ont circulé : ce dernier fut présenté par la presse comme l’évènement à ne pas manquer, comme l’évènement qui nous changera à jamais, comme l’évènement qui révolutionnera la façon de projeter des films et la façon d’exposer, tout ça voilé d’un mystère qui n’a fait qu’attiser la curiosité des publics. Moi le premier, dans ma plus grande naïveté, je me suis empressé de réserver mon visa sur le site Internet. Certes, il était un peu cher, mais il ne fallait surtout pas rater l’évènement présenté comme incontournable et révolutionnaire de l’année, voire de la décennie ou encore du siècle. Cependant, très vite et dès l’ouverture des portes de l’exposition à la presse, les médias se désenchantent et les critiques sévères tombent : le projet est mal organisé, un théâtre n’est pas ouvert, le projet n’est pas prêt, les films ne sont pas sous-titrés et sont incompréhensibles, c’est le Fyre Festival version parisienne. De mon côté, d’autres commentaires attirent mon attention. Ce sont des commentaires, des tweets, des publications concernant les conditions de tournages et la personnalité de l’artiste, hautement critiqués : ce dernier est dépeint comme un misogyne et un sadique ; des témoignages de participants, des discussions avec le réalisateur montrent ses abus de pouvoir et ses propos sexistes ainsi que les conditions médiocres de travail qu’il impose ; sans même lire ces critiques, le projet provoque déjà un certain malaise. Le fait même d’avoir « enfermé » pendant 3 ans des personnes dans les conditions que l’on connait est questionnable et d’autant plus, lorsqu’on sait qu’il y a eu 16 naissances, un viol et de la maltraitante physique ainsi que psychologique lors du projet. C’est précisément sur ces questions que je me pencherai ici.

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Photographie de l’auteur

Pour ce faire, il est important de faire un détour par une courte description de mon expérience à DAU. Contrairement aux nombreux commentaires et critiques, le projet me semblait assez bien organisé. Des médiateurs vêtus entièrement de gris nous accueillent, nous guident dans les dédales des théâtres toujours en construction et nous conseillent sur les différentes activités à faire. Des écrans installés un peu partout nous indiquent aussi le programme pour les prochaines heures, les horaires des séances de film. Ces films composent la part la plus importante du projet. Ce sont des films assez longs, en russe et parfois mal sous-titrés, voire non sous-titrés. En voyant ces films, il m’était impossible de savoir où s’arrêtait la mise en scène et où elle commençait, de savoir si ce que je voyais était vrai ou faux.

Entre les films, j’ai pu boire des verres dans différents bars et manger. On nous sert des conserves soviétiques, des shots de vodka dans des tasses et des assiettes en métal. Pour poursuivre l’expérience, il y a une reconstitution des appartements du laboratoire où l’on peut discuter avec des participants au projet. Ces derniers vivent sur place et ne maitrisent souvent que le russe. Cette reconstitution m’a personnellement causé un malaise. Certes, elle était réaliste, mais j’avais l’impression de déranger ces personnes, d’entrer dans leur quotidien et leur intimité, d’assister à un zoo humain 2.0. Pour moi, ce malaise est au coeur de l’exposition. J’ai été continuellement confronté à ma part de voyeurisme et de perversion. Je sais que ce que je vois est mal, mais je regarde, je participe et je consens quand même.

Ce malaise m’amène à me demander jusqu’où l’art peut justifier ces pratiques et surtout ce qu’elles apportent aux spectateurs. Ces questions sont loin d’être nouvelles. Déjà chez les Grecs, la notion de catharsis a été développée pour justifier les scènes de théâtre violentes. Les représentations violentes serviraient donc, pour le spectateur, de purgations et de purifications des passions : regarder la violence pour ne pas être soi-même violent. Mais est-ce que cela s’applique à DAU ? Est-ce que cela pourrait justifier les pratiques du réalisateur ? N’étant pas historien de l’art, je n’ai pas de réponse précise à apporter.

Par contre, il me semble important de souligner un élément qui pourrait être une clef de compréhension au projet. Pour ce faire, il me faut évoquer les discours autour de DAU. En effet, dans de nombreux discours, l’usage de la violence a été relativisé au motif que les participants étaient « consentants » : on parle alors de soumission volontaire. À DAU, il y a donc un air d’expérience de Milgram à grande échelle. C’est ce dernier point qui est particulièrement intéressant et qui fait de DAU une réelle immersion. Si je me suis demandé comment les participants ont accepté d’être enfermés, filmés, exposés, pourquoi ces derniers ne sont pas partis et si je me suis dit que j’aurais quitté l’expérience dès le premier abus, j’ai compris lors de mon entretien avec un « auditeur à capacité d’écoute élevée » que le mécanisme est plus pervers.

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Photographie de l’auteur

En effet, à DAU on a aussi la possibilité de s’entretenir avec l’un de ces auditeurs. Ce sont des prêtres, des rabbins, des psychologues ou des thérapeutes. Lors de ces entretiens, on peut choisir d’être filmés ou non. Si l’on accepte, l’enregistrement pourra être diffusé et regardé par les autres spectateurs. Sans trop me poser de questions, j’accepte d’être filmé. Je me confie donc en « privé » à un thérapeute pendant 45 minutes. Une fois la séance terminée et après avoir quitté DAU, je me questionne. Ai-je vraiment envie que d’autres puissent voir mon entretien ? La réponse est non, mais j’ai accepté ; je me suis moi aussi soumis et je comprends maintenant comment les participants se sont eux aussi soumis. C’est peut-être là que réside l’intérêt de l’expérience : expérimenter nous-mêmes la soumission volontaire et ouvrir les yeux sur son fonctionnement. Je comprends alors que même si les participants étaient « volontaires » et « consentants », leur jugement n’était probablement pas « libre et éclairé », mais conditionné par le contexte et les conditions de tournage tout comme moi lorsque j’ai accepté d’être filmé lors de mon entretien. C’est précisément là où réside l’apport de DAU. DAU nous permet de nous questionner sur la notion de consentement et la notion de soumission. DAU nous permet de mieux nous connaitre et nous met à l’épreuve.

Voilà comment se conclut mon voyage dans les laboratoires de DAU. Ce n’était pas l’expérience révolutionnaire promise et c’était loin d’être parfait, mais ce fut une véritable rencontre, un véritable dialogue entre l’oeuvre et moi. J’en ressors dubitatif et je m’interroge sur les limites du voyeurisme, du consentement et de la violence dans l’Art. DAU laisse alors certainement une trace en nous. Si nous ne pouvons apporter toutes les réponses, une chose est certaine, DAU a fait couler beaucoup d’encre et en fera couler encore.

Pour aller plus loin :

Articles sur l’organisation du projet :

France Inter, « DAU », in: La drôle d’humeur d’Agnès Hurstel.

Vanity Fair, L’expérience Dau déçoit, 2019.

Huffington Post, L’exposition Dau attire les foudres des visiteurs, 2019.

Le Figaro, Dau en coulisses: beaucoup de dommage collatéraux, 2019.

France 3, Dau: l’immersion en URSS est totale, 2019.

Conditions de tournage et personnalité du réalisateur :

Libération, Dau: montagne russe et montage louche, 2019.

GQ,* The movie set that ate itself*, 2019.

Slate, dau, 2019.

Sur la qualité immersive de l’exposition :

The Conversation, Quand un chercheur vit l’expérience DAU: conversation avec Joël Chevrier, 2019.

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