Compte rendu de Rencontre

La fatigue muséale dans le cas des visiteurs en situation de handicap – Compte rendu

Cindy Lebat

Cet article résume mon intervention lors de la Rencontre muséo du 27 novembre 2017 dans le cadre du cycle “La fatigue muséale”. Ma recherche porte sur l’accueil des publics en situation de handicap – en particulier sensoriel – dans les musées. Mon intervention présente quelques résultats de mes recherches, en insistant particulièrement sur l’expérience vécue par les personnes en situation de handicap lors de leurs sorties culturelles. En étant au plus près de leur expérience, nous pouvons pointer des situations vécues, et donc des besoins réels, auxquels les différentes acteurs du monde muséal pourront ensuite tenter d’imaginer des réponses et des solutions.

C’est à partir de la situation de handicap que je vais pointer quelques éléments relevant du confort de visite, et par extension de la fatigue muséale.

Penser aux cas très spécifiques (ici les personnes déficientes visuelles ou auditives) permet en réalité de faire émerger des questions et des problématiques qui concernent tout le monde ; c’est le principe de l’accessibilité universelle. Les solutions que l’on peut trouver pour un public avec des besoins très particuliers bénéficieront à tous les visiteurs. La logique est de développer des éléments relevant du “confort d’usage”.

Avant la visite: l’environnement au musée

Avant même d’arriver dans le musée, l’individu en situation de handicap doit dépasser un certain nombre d’obstacles, de la recherche d’information au trajet pour se rendre dans le lieu. Comment favoriser l’arrivée au musée dans une “tranquillité corporelle” (l’expression “tranquillité corporelle” est empruntée à Marcus Weisen, qui l’a utilisée lors de son intervention dans la Rencontre muséo du 31 octobre 2017) ?

Être en situation de handicap, c’est faire face dans la vie quotidienne à tout un ensemble de processus de limitations, de discriminations, de restrictions des capacités d’agir. Avant même d’arriver dans le musée, l’individu en situation de handicap doit dépasser un certain nombre d’obstacles, de la recherche d’information au trajet pour se rendre dans le lieu, l’arrivée dans le musée, l’orientation, les déplacements, etc.

Il arrive alors d’emblée dans un état de fatigue : comment donc favoriser l’entrée dans le musée dans un état de “tranquillité corporelle” ? L’accueil apparaît donc comme une étape primordiale.

L’environnement sonore du musée

Si pour une personne entendante un niveau sonore élevé est désagréable, pour une personne malentendante, il est insupportable. Pour se rendre compte de l’inconfort qu’il peut constituer, Cyril, déficient auditif, nous donne l’exemple des concerts :

“Des concerts de jeunes, de rock etc, je ne fais plus. Parce que…. parce que c’est le bruit. C’est trop fort. En termes de puissance sonore c’est trop fort. Et aussi parce qu’à partir d’un certain niveau, on ne distingue plus les sons, ça devient de la bouillie. Donc ça peut être franchement fatigant.”

Cyril, 55 ans, déficient auditif (cité dans Cindy Lebat, Thèse de doctorat non publiée, entretien n°14)

Pascal quant à lui décrit cet inconfort comme une « fatigue nerveuse » (Pascal, 55 ans, déficient auditif cité dans Cindy Lebat, Thèse de doctorat non publiée, entretien n°20 :).

L’écoute prolongée – audioguides et visites guidées – demande beaucoup de concentration. Les visiteurs déficients auditifs sont particulièrement sensibles aux sollicitations audio, et ont besoin de se concentrer davantage autour du discours, de la parole ou du visage du guide, des outils de médiation culturelle. La concentration requise provoque une fatigue qui impacte l’expérience de visite. Pour les visiteurs déficients visuels, il est indispensable de prendre le temps de la description: “Pour qu’une personne aveugle puisse construire une “image mentale” d’ensemble de ces éléments disparates, il lui faut du temps, de l’énergie, de la concentration, ainsi que le sentiment d’être en confiance et en sécurité” (Chauvey, 2010).

Luminosité et confort visuel

La luminosité est un enjeu d’ergonomie sensorielle : “La lumière et sa mise en œuvre, l’éclairage, doit nous aider à voir et à bien voir avec le minimum de fatigue visuelle”. (Ezrati, 2010).

Il ne s’agit pas uniquement de l’intensité de la lumière, mais aussi de sa qualité, et de son orientation. Elle doit permettre d’éviter les éblouissements, réfléchissements, brillances, etc.

“Gros problème sur les collections, ou plutôt les expositions temporaires, qui suivent beaucoup de modes et en particulier des éclairages, des volumes sombres, avec des éclairages sur la collection. Alors, là, nous on est complètement perturbés. Et je pense aussi pour les malvoyants, puisque les points lumineux doivent leur poser beaucoup de problèmes de perception”.

Henri, 68 ans, aveugle.

“Moi, faut pas que je lise trop petit, ça me fatigue énormément […] En caractères gras, gros ou moins gros, mais pas tout petits”.

Christophe, 57 ans, malvoyant.

L’appréhension tactile

“J’avais participé il y a quinze ans, à peu près, à la mise en place d’un catalogue au Musée Rodin, pour essayer de décrire les sculptures. Ca m’avait fatiguée, trois ou quatre sculptures, j’en pouvais plus. C’est fatigant de se concentrer”.

Sandrine, 43 ans, aveugle.

L’appréhension tactile est source d’une fatigue importante chez les visiteurs déficients visuels, en raison d’une part de la forte concentration qu’elle requiert, et d’autre part de l’effort physique qu’elle peut demander, surtout quand il s’agit de sculptures monumentales. Sandrine raconte : « J’avais participé il y a quinze ans, à peu près, à la mise en place d’un catalogue au musée Rodin, pour essayer de décrire les sculptures. Ça m’avait fatigué, trois ou quatre sculptures j’en pouvais plus. c’est fatigant de se concentrer. » (Entretien n°26 : Sandrine, 43 ans, aveugles) Il importe de prêter attention à

  • la forme (2D / 3D) car la lecture de dessins tactiles en deux dimensions est le fruit d’un apprentissage, donc pour une personne non initiée cela peut aboutir à un échec d’une part, et d’autre part demander une concentration assez importante
  • le temps consacré à l’exploration tactile, et par conséquent la taille du groupe.
  • le nombre d’œuvres / d’objets proposés à la découverte tactile (surtout dans les visites guidées)

Bibliographie

CHAUVEY, Valérie. (2011). “Le texte au musée pour les visiteurs non-voyants: comment aborder les choix de contenus et de formes ?”. La Lettre de l’OCIM, janvier 2011, p. 40-47.

DAVEY, Gareth. (2005). “What is museum fatigue ? ”. Visitor Studies Today, vol. 8, n°3, p. 17-21.

DUBRULLE, Marie. (2016). Handybook: petit livre à l’usage des médiateurs culturels travaillant avec des publics aux besoins spécifiques. Saint-Denis: Edilivres.

EZRATI, Jean-Jacques. (2010). “L’éclairage comme élément de la scénographie”. Culture&Musées, vol. 16, n°1, p. 252-256. 

FALK, John. (1983). “Time and Behaviour as Predictors of Learning”. Science Education, vol. 67, n°2, p. 267-276.

JOHNSTON, Robert. (1998). “Exogenous Factors and Visitors Behaviour : a Regression Analysis of Exhibit Viewing Time”. Environment and Behaviour, vol. 30, n°3, p. 322-347.

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