Entretiens

Les musées, leurs stratégies de financement et la COVID-19 : un entretien avec Marek Prokůpek.

[Illustration : Barthelemy d’Eyck, Still Life with Books in a Niche, 1442 – 1445, Amsterdam, Rijksmuseum, Collection en ligne]

Besson, Julie

Les conséquences de la pandémie sur les musées ont été visibles : fermés et sans public pendant des mois, ils ont dû s’adapter pour survivre dans cet environnement. Comment l’ont-ils fait sur le plan financier ? Voici le thème de cet entretien. Nous avons le plaisir de nous entretenir avec Marek Prokůpek, un chercheur qui se concentre sur l’économie des musées.

Vous pouvez retrouver l’article en version anglaise ici

Pouvez-vous présenter vos recherches et vos spécialités ? 

Je suis chercheur et professeur de management de l’art et de l’économie de la culture mais mes recherches se sont toujours concentrées sur les musées. Je suis intéressé par le management muséal/ des musées et leurs stratégies de financement. Quand j’étais doctorant, mon sujet de thèse était spécialisé sur l’évaluation et la mesure de la performance dans les musées. Plus tard, je me suis dirigé sur la collecte de fonds et les financements dans les musées. J’ai fait mon post-doctorat à Paris avec une recherche axée sur les aspects éthiques des collectes de fonds dans les musées. Je suis également intéressée par les modèles de gestion innovants des musées.

Récemment, j’ai axé ma recherche sur les nouvelles stratégies de financement des musées, les nouvelles activités entrepreneuriales pour voir comment le secteur a réagi à la perte de subventions et quels types d’activités les musées ont développés pour couvrir les pertes des aides publiques. 

Mon supérieur à Paris était François Mairesse et je suis inspiré/influencé par ses recherches. 

J. B. Etant donné que nous sommes encore en contexte pandémique, comment les premières vagues de la COVID-19 ont affecté les stratégies de financement des musées ?

De manière générale,  cette pandémie a montré l’importance des subventions publiques pour les musées et la culture. En particulier en Europe continentale où les subventions publiques pour les musées et les autres secteurs culturels sont plutôt importantes, même si elles sont commencés à baisser avant la pandémie, car je pense qu’elles ont commencé à baisser depuis la crise financière globale en 2008, quoiqu’il en soit, les fonds publics sont plutôt importants en Europe. Contrairement aux Etats-Unis d’Amérique où tous les musées sont des institutions non gouvernementales et ne reçoivent aucune aide publique ou très peu. Ils doivent compter sur leurs ressources propres et les contributions privées de partenaires ou de mécènes. 

La situation est différente en Europe et la première vague de la pandémie a montré que la pression exercée sur les musées pour être plus entreprenants et augmenter leurs revenus du travail n’est pas une bonne stratégie lorsque survient une crise. Les musées dépendant des ventes de billets, de la location d’espace ou de merchandising/ventes d’objets ont été les plus impactés. Ceux qui avaient le “luxe” de bénéficier des subventions publiques n’ont pas eu besoin de licencier autant d’employés [que les musées privés]. Ils étaient également en difficulté financière car ils ont perdu d’autres revenus, mais ils ont pu se reposer sur les subventions publiques. Ces dernières vont, selon moi, continuer de baisser dans les années à venir.

J. B. Quelles leçons peut-on tirer des dernières crises (COVID-19, crise financière de 2008? Comme vous l’avez souligné, l’importance des subventions publiques en est une première, y-en-a t’il d’autres ?

Une leçon est que les musées doivent se concentrer davantage sur la communication et le maintien de relations solides avec leurs communautés. J’utilise le mot “communautés” en termes de relations locales ou peut-être de parties prenantes, y compris le gouvernement et les mécènes. Je pense que si ces derniers sont conscients des avantages et de la valeur des institutions muséales, ils seront plus disposés à les soutenir en cas de crise.

À mon avis, c’est une leçon apprise que les musées doivent clairement défendre et démontrer la valeur qu’ils apportent à la société dans son ensemble et aux individus. Cela signifie qu’il faut montrer leurs travaux, ce que font les musées en coulisses, car de nombreuses activités ne sont pas visibles, et le grand public ne les connait pas. De mon point de vue, c’est important.

Un autre enseignement que l’on peut tirer est qu’il faut être flexible, ce qui peut être compliqué en raison de barrières juridiques : une institution publique est financée par un gouvernement ou une région et il peut être difficile de mettre en œuvre des innovations et des décisions.

Une autre leçon est peut être de sortir des sentiers battus, d’oser au risque parfois d’échouer, afin de mettre en place des innovations auxquelles les musées n’auraient pas pensé auparavant.

J.B. A l’heure où la définition du musée est reconsidérée (ICOM par exemple), en quoi la pandémie a-t-elle contraint les musées à changer de modèle ? Puisque les musées ont dû s’adapter, quel peut être le musée du futur ?

Je pense que les musées se concentreront et doivent continuer à se concentrer sur leurs fonctions fondamentales : documenter notre évolution en tant que société, l’évolution de l’art, acquérir, collecter des artefacts et des œuvres d’art et les rendre accessibles à un public large. Ils devraient également innover et s’adapter à de nouveaux environnements.

Ils peuvent se concentrer encore davantage sur le bien-être, sur une plus grande inclusivité. Je pense que les musées peuvent améliorer la vie des gens et notre bien-être. Ils peuvent se concentrer sur des programmes dédiés au public éloigné des musées ou aux personnes atteintes de maladies. Je suis toujours heureux de voir des programmes consacrés aux personnes âgées ou aux orphelins. C’est l’avenir des musées en ce qui concerne leur programmation.

En ce qui concerne la gestion et les finances, je pense que la tendance dans le monde entier – même avant la pandémie mais cette dernière l’a accentuée – est que les gouvernements investissent moins dans la culture, donc dans les musées également, et il y a un risque que cela pousse les musées à être indépendants, à être entreprenants. Il y a donc un risque que les musées soient plus orientés vers le marché et qu’ils développent des activités pour générer des revenus, comme nous l’avons déjà vu dans le secteur.

Si ce type de transition apparaît, les gouvernements devraient au moins développer des outils et un soutien pour les musées. Par exemple, s’ils veulent que les musées soient plus entreprenants, ils doivent mettre en place des cours et des formations pour les professionnels des musées sur la manière de réaliser cette transition sans nuire à l’objectif principal et aux valeurs des musées.

J’ai assisté à plusieurs webinaires sur les musées et la pandémie de COVID-19. Dans beaucoup d’entre eux, il était dit que cette pandémie avait montré l’importance et la pertinence de l’art et des musées pour notre société, mais je n’en suis pas si sûr. Bien sûr, c’est important pour moi, et je dois dire que pendant le confinement, cela m’a manqué d’aller dans les musées et de voir des expositions, mais je ne suis pas sûre que ce soit la même impression pour le grand public. Je ne pense pas que cela ait eu un impact aussi fort.

Ce que je pense que les musées peuvent faire, c’est s’engager encore plus dans l’éducation et les questions sociétales. En ce qui concerne les activités financières, même les directeurs de musées sont inquiets, car les dettes nationales ont augmenté et les coupes budgétaires vont se multiplier. La culture sera l’un des secteurs où les gouvernements du monde entier vont réduire considérablement les dépenses publiques. Cela peut avoir de fortes conséquences. Je pense qu’il est urgent d’être prêt, préparé et résilient face à ces difficultés externes. Comment s’y prendre ? De mon point de vue, il n’existe pas de recette unique qui fonctionnera pour tous les musées. Ils doivent trouver leurs propres stratégies, leurs propres moyens de réussir et de prospérer dans ces environnements difficiles.

Pour moi, ce qui est important, c’est un lien fort avec les communautés. Pour les musées des collectivités locales qui sont plus petits, je ne pense pas que développer de grandes activités entrepreneuriales soit le moyen de réussir. De mon point de vue, ils doivent avoir une gestion efficace et impliquer les communautés de la ville dans laquelle ils vivent, avoir une bonne relation avec le gouvernement. Et puis, si les musées ont une relation forte avec leurs communautés, celles-ci peuvent être disposées à les aider par le biais de campagnes de financement participatif. Pour les petits musées, il peut être difficile de trouver des partenaires car ils sont plus intéressés par les relations publiques et la publicité qu’ils reçoivent en récompense de leurs contributions. La capacité à démontrer la valeur et les bénéfices des musées pour la société est l’aspect clé et deviendra un enjeu essentiel dans les années à venir.

J. B. Simultanément avec les changements opérés lors de la pandémie, la technologie blockchain fait son chemin dans le monde des musées (avec les NFT par exemple). Quel sera l’équilibre entre les musées, destinés au grand public, et la sphère financière ?

Ces activités entrepreneuriales étaient surtout visibles auprès des grands musées comme le Louvre, la Tate Gallery ou le musée Van Gogh à Amsterdam qui a été un véritable pionnier. C’est aussi lié à l’impact de la pandémie. Le musée Van Gogh ne reçoit que 15 % de subventions publiques. Pendant la pandémie, ce dernier a eu besoin de l’aide du gouvernement.

Je pense que les musées se comportent de plus en plus, dans une certaine mesure, comme des entreprises. Par exemple, le Musée Van Gogh ainsi que le Centre Pompidou ont développé des services de consultation payants pour les collectionneurs privés et d’autres institutions afin de gagner de l’argent. Ils prennent des stratégies, des outils et des modèles qui ont été couramment utilisés dans les musées américains et les adaptent au contexte européen, comme les fonds de dotation (le Louvre, le Centre Pompidou…). Ils se placent sur les marchés financiers et investissent.

Comme je m’intéresse beaucoup au marché de l’art et que j’enseigne également à ce sujet, lorsque j’ai entendu parler des NFT pour la première fois, je pensais qu’il s’agissait d’une bulle qui disparaîtrait rapidement. Mon opinion a changé en voyant à quel point ce phénomène est présent actuellement. Nous vivons une bulle qui va diminuer à l’avenir, mais qui restera dans une certaine mesure. J’ai été surpris de voir que même le secteur muséal a commencé à utiliser cette stratégie, comme la galerie des Offices, le musée de l’Hermitage et d’autres.  Ceux-ci ont créé des NFT de chefs-d’œuvre de leur collection en série et les ont vendus. Je ne pense pas que les NFT puissent résoudre les difficultés financières des musées, mais ils peuvent constituer un revenu supplémentaire ou un outil de communication pour leurs relations publiques ou leur marketing, car les NFT sont intéressants, et nous pouvons les voir dans les médias grand public. Peut-être que dans quelques années, il sera considéré comme tout à fait normal d’avoir des musées qui vendent des NFT. En même temps, ces derniers vendent des copies et des reproductions de leurs chefs-d’œuvre sous forme d’affiches, alors pourquoi ne pas le faire de façon numérique? Je pense qu’il faut quand même admettre que cette démarche s’inscrit dans une perspective purement financière.

Peut-être verrons-nous plus tard de petits musées adopter ou suivre ces activités, mais les grands musées disposent de plus de ressources et de meilleures conditions pour développer des activités entrepreneuriales. Je suis un peu inquiet de la propagation des activités entrepreneuriales car l’équilibre entre ce qui est bien et ce qui est trop est très mince. S’ils investissent autant d’énergie dans les activités entrepreneuriales, peut-être vont-ils s’éloigner de leur mission principale ? Nous constatons également une relation plus étroite entre les musées et le marché de l’art. Par exemple, quand le Louvre a coopéré  avec Christie’s et l’Hôtel Drouot . La vente de NFT à des collectionneurs privés est également un lien fort avec le marché de l’art. 

Cela montre que les musées se comportent de plus en plus comme des entités commerciales, des entreprises. Cela pourrait également envoyer un signal au grand public et aux gouvernements que le soutien public n’est pas si nécessaire. D’après mon expérience, les hommes politiques ne sont pas conscients des activités culturelles et de l’importance des musées. Ils se concentrent sur les chiffres, sur les indicateurs de la contribution des musées à l’économie locale. C’est, pour moi, une approche très dangereuse car elle est en faveur des grands musées, mais qu’en est-il des petits musées – importants pour leurs communautés et notre société – qui n’attirent pas autant de visiteurs.

Cette attention sur les musées entrepreneuriaux – si elle est trop forte – peut être très dangereuse pour le secteur des musées, à mon avis.

J. B. En ce qui concerne la collection numérique, nous pouvons voir deux stratégies : le libre accès et le NFT. Que peut-on dire de l’utilisation de ces deux stratégies différentes ?

Le Rijksmuseum d’Amsterdam a été le premier à mettre gratuitement à disposition une collection numérique. Lors de la conférence de l’ICOM à Kyoto, la directrice de la collection du musée nous a dit qu’ils fournissent la collection gratuitement, même à des fins commerciales. Elle a déclaré que la réaction du secteur commercial fût intéressante. Ils ont été surpris et ont voulu s’assurer qu’ils pouvaient l’utiliser gratuitement. Ils ont été très reconnaissants et certains d’entre eux sont devenus des partenaires. 

Nous devons étudier cet aspect sous plusieurs angles. Personnellement, je dirais qu’il faut le fournir gratuitement, car c’est une bonne chose de le rendre accessible, mais en même temps, comme nous l’avons déjà dit, les musées ont des difficultés financières, et ils tentent d’augmenter leurs revenus grâce à différentes activités.

Rendre les collections numériques accessibles à tous est une excellente chose et cela augmente l’inclusivité, l’intérêt pour l’art ou d’autres domaines parmi le grand public, à mon avis.

En y réfléchissant maintenant, je pense que les gens achètent des NFT pour en avoir la propriété et non pour leur valeur esthétique. Si un musée décidait de mettre gratuitement sur son site Web une copie numérique accessible des œuvres d’art et de créer également des NFT, je pense que les gens achèteraient quand même des NFT même s’ils sont accessibles gratuitement en ligne. Par exemple, les chefs-d’œuvre que la Galerie des Offices et le Musée de l’Ermitage ont vendus peuvent être trouvés en ligne. Ce qui est important pour ces acheteurs, c’est le code numérique unique et la possibilité d’en augmenter la valeur.

Ces deux stratégies ne vont pas à l’encontre l’une de l’autre, les deux peuvent être développées en même temps. De mon point de vue, la vente de NFT dans les musées n’apporte pas d’autre valeur que l’argent, ce qui est compréhensible car les musées doivent trouver de nouvelles sources de financement. Il s’agit d’une activité commerciale. Pourtant, le musée de l’Ermitage développe également sa collection numérique car deux NFT sont produits : une pour le musée et une pour l’acheteur.

J. B. Existe-t-il des musées tchèques qui ont intégré la NFT ?

Je n’ai pas connaissance de musées tchèques ayant intégré la NFT. 

En général, en République tchèque, les musées ne sont pas très entreprenants. D’abord, ils n’en ont pas eu besoin jusqu’à présent parce qu’ils disposent encore de sources de subventions publiques. Ils disent aussi qu’ils n’ont pas le temps de se consacrer à ces activités entrepreneuriales. J’ai effectué des recherches sur l’impact de la première vague de la pandémie sur les secteurs de l’art et de la culture tchèques et dans les musées, et j’ai donc mené plusieurs entretiens avec des directeurs de musées. J’ai essayé de savoir si et comment la pandémie a changé le modèle économique de ces institutions et si la pandémie a été un point de départ pour innover. Les recherches ont montré que ce n’en a pas été un pour l’innovation dans le modèle économique. Ils ont simplement augmenté leurs activités en ligne et les employés des musées ont été obligés d’apprendre et de développer rapidement des compétences pour les activités numériques.

Je ne connais pas de musée tchèque qui aurait l’esprit d’entreprise d’un musée français comme le Louvre ou le Centre Pompidou.

Pour en savoir plus 

BETZLER, D., LOOTS, E., PROKŮPEK, M., MARQUES, L.,GRAFENAUER, P. (2021). COVID-19 and the arts and cultural sectors: investigating countries’ contextual factors and early policy measures. International journal of cultural policy, 27(6), 796-814.

HORŇÁKOVÁ, L., PROKŮPEK, M. (2021). Acquisition Fund: An unrecognised treasure within the cultural policy of the Czech Republic. Museology & Cultural Heritage/Muzeologia a Kulturne Dedicstvo, 9(2).

PROKŮPEK, M. (2021). How Neoliberalism Shapes Contemporary Art Market: Structure, Assessment, and Scope. In : Pla, A. H. (2021). Topics on Art and Money. Vernon Press.

PROKŮPEK M., GROSMAN J.. (2021). The COVID-19 pandemic and cultural industries in the Czech Republic dans Salvador, E., Navarrete, T., & Srakar, A. (2021). Cultural Industries and the COVID-19 Pandemic: A European Focus (1st ed.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9781003128274

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