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Atelier expographique : exposer le street art.

Lebat, Cindy

[Image: Paul Signac, Le pont des arts, 1928, Paris, Musée Carnavalet, Collection en ligne, Paris Musées ]

Le 26 juin 2018, pour clôturer le cycle 3 des Rencontres muséo consacré à la mise en exposition des arts en voie de légitimation, un atelier expographique s’est tenu à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3. L’objet de cet atelier est ni plus ni moins que la création d’une exposition autour du street art. Autour de photographies d’œuvres de street art, réalisées par la photographe Amélie Portier, l’objectif est simple : réfléchir ensemble à la façon de construire une exposition autour d’une pratique artistique encore peu légitime (le street art), tout en utilisant un média qui de son côté a gagné depuis longtemps en légitimité (la photographie).

Lors de cet atelier, à partir d’une sélection de photographies, les participants (muséologues, scénographes, étudiants…) se sont attachés à construire une exposition au propos cohérent, en prenant en compte la pluralité des thématiques et enjeux que comprennent les thèmes abordés.

Ils se sont notamment interrogés sur la façon de rendre compte à la fois du travail artistique de la photographie et de celui du « street artist » : comment ne pas nier l’un au profit de l’autre ? Le concept d’Artification a été évoqué : développé notamment par Nathalie Heinich et Roberta Shapiro en France, ce terme renvoie au processus par lequel des objets deviennent de l’art et sont donc légitimés en tant qu’œuvres d’art.

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Puis, la question du lieu – au regard des photos et de la thématique du street art – s’est rapidement révélée comme centrale : quel regard porter sur le lieu en lui-même, premier cadre de réalisation des œuvres ? La notion de Non-lieu a été mobilisée pour répondre en partie à ces questionnements : ce concept, que l’on retrouve notamment chez Marc Augé, renvoie, par opposition au lieu, des endroits non identitaires, non historiques, non relationnels. Le concept peut aussi renvoyer aux marges de la ville.

Vittorio Parisi explique : « Selon Michel Foucault, l’un des principes à la base du concept d’hétérotopie est la juxtaposition en un seul lieu de plusieurs espaces entre eux incompatibles. La ville et ses rues sont le théâtre d’incompatibilités culturelles, sociales, politiques mais aussi esthétiques. Une œuvre d’art urbain est le résultat de la juxtaposition de deux espaces différents : l’espace concret de la praxis et l’espace imaginaire de l’aisthesis-poiesis. Mais la transfiguration du premier dans le second à travers l’art urbain doit faire face, aujourd’hui, aux conséquences de l’institutionnalisation de ce dernier. » (dans Les cahiers européen de l’imaginaire)

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__L’ensemble de ces réflexions ont donné lieu à une exposition ayant pour titre :

« Faire lieu : le regard d’Amélie Portier »__

Le texte accompagnant cette exposition a été co-rédigé par les participants à l’atelier, et devait traduire la complexité des questionnements précédemment exposés :

« Amélie Portier a photographié un grand nombre de tags, graffitis et œuvres de street art dans des lieux variés. Saisissant le contraste entre les tags et leur environnement – bâtiments ou extérieurs – Amélie Portier met en évidence le lieu où s’expose majoritairement le street art, ou plutôt le non-lieu. Le non-lieu, concept proposé notamment par Marc Augé dans son ouvrage Non-lieux : une introduction à une anthropologie de la surmodernité (1992, Le Seuil), désigne, par opposition au lieu, des endroits non identitaires, non historiques, non relationnels : des marges de la ville, des espaces abandonnés où généralement l’homme reste anonyme. Selon Vittorio Parisi, doctorant à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne et spécialiste du street art, les graffitis et tags se déploient majoritairement et originellement dans ces non-lieux. Cependant, le regard d’Amélie Portier sur ces œuvres met en évidence la réappropriation de ce non-lieu par les street artistes qui l’ont envahi et en ont fait un lieu porteur d’une nouvelle identité. Le street art fait alors du non-lieu un lieu. Dans une démarche similaire, cette exposition de photographies transforme le hall d’entrée, lieu de passage sans identité propre, en un nouvel espace, porteur de messages et d’enseignements spécifiques et, ainsi, d’une nouvelle identité. »

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Mêtis remercie tous les participants à l’atelier pour leur implication et leurs idées, ainsi que la photographe de nous avoir permis de travailler à partir de ses œuvres. Photographies de l’article : Olivier Fabry et Cindy Lebat

Pour aller plus loin :

Augé, Marc. (1992). Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité. Paris: Seuil. Heinich, Nathalie et Shapiro, Roberta (dir.). (2012). De l’artification : enquêtes sur le passage à l’art. Paris: EHESS.

Parisi, Vittorio. (2016). Le street art est-il fini? Notes pour une lecture critique et esthétique de l’art urbain. Cahiers de Narratologie, 30, p. 2-8. Disponible en ligne.

Site internet de l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3

Photographies d’Amélie Portier

Vittorio Parisi et le street art : https://www.youtube.com/watch?v=iwc2AhrpkNY https://www.youtube.com/watch?v=5K-DK_f3ijE

Parisi, Vittorio. L’art du non lieu, l’art du lieu commun. Les cahiers européen de l’imaginaire [http://www.lescahiers.eu/article/l-art-du-non-lieu-l-art-du-lieu-commun]

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