Compte rendu de Rencontre

Compte rendu de la table ronde « L’accélération muséale »

Publié le

[Illustration : Vincent van Gogh, Wheat field with Cypresses, 1889, New York, Metropolitan Museum of Art, Open access]

Louin, Arthur

Cette table-ronde a eu lieu le 25 mai 2024 lors du Festival de la Muséologie.

Marie Ballarini, enseignante-chercheuse à l’université Paris Dauphine, introduit la table ronde en soulignant le paradoxe dans lequel la plupart des musées sont pris: une quête d’attention toujours plus forte, qui entraîne une multiplication des événements et une densification de la programmation versus un cahier des charges parfois ambitieux de sobriété numérique, écologique, etc. qui impose du ralentissement, du renoncement, etc. Ces objectifs de sobriété se heurtent donc à des bilans chiffrés en termes de fréquentation par exemple et questionnent l’articulation entre attractivité et sobriété.

Adèle Gwen, professeure junior à l’Université Dauphine PSL, est une spécialiste des pratiques de consommation et de l’économie de partage. Elle nous parle d’accélération, de décélération et de résonance en s’appuyant sur les travaux d’Hartmut Rosa, philosophe et sociologue allemande, qui développe une théorie de l’accélération sociale qui peut être intéressante à aborder par le prisme des institutions culturelles. Si elle travaille sur les tiers-lieux, les musées peuvent, selon elle, y être apparentés en tant qu’espaces qui concentrent plusieurs objectifs et accueillent des publics variés.

Dans le contexte de la modernité tardive, chaque individu semble mener sa vie comme s’il menait une entreprise. L’accélération technique nous permet de tout faire plus vite. L’accélération du changement social fait qu’un individu change beaucoup plus souvent de situation au cours de sa vie. L’accélération des rythmes de vie participe aussi à cette accélération générale car on attend beaucoup plus d’un individu durant une unité de temps donnée. La décélération semble être la solution la plus évidente. Le phénomène des digital detox qui sont des produits de consommation que l’on peut s’acheter illustre la réponse du marché face à ce sentiment d’accélération. Il se pose alors la question de qui peut se le permettre. Cette solution implique aussi que l’accélération est mauvaise en soi alors qu’elle peut aussi être profitable. C’est finalement l’aliénation à ce phénomène qui est un problème en soi. C’est à ce sujet que Rosa explore le concept de résonance. Le concept paraît insaisissable aux premier abords car il ne traite pas d’une expérience particulière. Il demande à chacun de rester ouvert à l’incontrôlabilité afin d’entrer en résonance avec ses expériences au quotidien. Beaucoup de liens peuvent être faits avec les tiers-lieux ou les musées car ce sont des lieux desquelles on attend une expérience particulière. Que serait une posture résonante quand on visite un lieu culturel, notamment dans le rapport entretenu avec les œuvres ?

Florian Forestier est conservateur en chef à la Bibliothèque Nationale de France (BNF) et docteur en philosophie. Il intervient en tant qu’un des auteurs de Pour une nouvelle culture de l’attention (1). Nous vivons dans un monde où capter l’attention est devenu un déterminant fondamental, notamment dans la sphère numérique. Les différentes plateformes mettent en place des dispositifs afin de capter et conserver notre attention par la sollicitation et la réponse rapide et aléatoire. Les méthodes ne sont pas éloignées de celles d’un casino. Quelles propositions faire pour contrecarrer cette tendance-là ? Le parti pris du livre est d’aborder ce questionnement par les politiques culturelles et pas seulement par l’économie. Il est nécessaire, pour Florian Forestier, de soutenir le développement de l’attention chez les individus et de mieux appréhender ses effets face à ses potentielles perturbations. L’enjeu de notre attention conjointe, du regard que nous portons à plusieurs sur le monde, est structuré par la culture et l’environnement dans lequel les individus évoluent. Ce phénomène est amplifié par les avancées technologiques et les nouvelles capacités d’enregistrements du monde qui en découle. L’individu avale le monde par petits bouts sans pouvoir se l’approprier. Le danger de cette accélération est une perte de sens existentiel et démocratique. Pour Florian Foresti, il est nécessaire de créer des lieux et des dispositifs qui permettent aux expériences individuelles de se redensifier dans des espaces communs solides. Les lieux culturels ont un rôle à jouer sur ces questionnements. 

Eva Daviaud est chargée de prospective et d’innovation sociale au sein du département culture et création du Centre Pompidou. C’est une initiative innovante de l’ établissement qui montre la nécessité d’accélérer la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux.

Elle explique qu’un rapport de la Cour des Comptes a été publié sur l’établissement. Ce document loue la mise en place d’un plan d’action sur le développement durable tout en reprochant le manque de fréquentation internationale. C’est une injonction contradictoire. Cette étude paraît en même temps qu’un bilan carbone du Centre Pompidou englobant les trois scopes. Le transport des publics internationaux est une partie importante des émissions de l’établissement. Elle souligne que le tourisme international peut vite être impacté pour diverses raisons (covid,…). On pourrait donc voir ce manque de fréquentation international comme une chance ou un modèle de résilience économique face aux enjeux écologiques. La question posée par Eva Daviaud porte sur la manière dont il faudrait revoir ces contrats avec les tutelles pour modifier ces indicateurs d’évaluation. Pour elle, il est nécessaire d’entamer ou de poursuivre ce dialogue car plus la demande viendra du terrain, plus les tutelles seront à même de soutenir ces engagements en mettant en place des politiques culturelles.  

Le deuxième point concerne la hiérarchisation économique qui amène l’établissement à favoriser les expositions payantes face aux conférences qui sont gratuites. De nouveaux canaux sont nécessaires pour capter l’attention des publics sur ces programmations. Le rôle d’Eva Daviaud est de faire ressortir les sujets de société. Elle n’aura pas plus que les autres mais peut imaginer aller chercher des financements extérieurs et des partenariats (2).

Le questionnement est de savoir quel public il faut aller chercher, un public déjà acquis à la cause ou non. Faut-il programmer des grands noms internationaux pour attirer de nouveaux publics même si cela contredit l’idée de sobriété énergétique ? C’est à la jonction entre la programmation et la mobilisation des publics sur des sujets de société que des discussions intenses peuvent avoir lieu. 

Elle termine cette présentation en soulignant que la prise de conscience se propage en interne et que cette accélération se ressent directement sur la charge de travail des équipes. Le nouveau site qui ouvrira à Massy aura une contrainte dans le nombre d’expositions présentées chaque année et elles ne seraient alimentées que par des œuvres de la collection. Elle insiste sur le fait que, dans toutes les étapes de la conduite d’un projet, il est nécessaire de prendre le temps car un bon choix est toujours profitable économiquement et écologiquement.

Florian Forestier ajoute que l’inertie générale oblige de porter un certain projet avec une vitesse pour éviter qu’il ne se perde. L’injonction est contradictoire : mener un projet de manière non durable afin qu’il existe.

Marie Ballarini demande aux intervenants si le musée peut être un lieu de résonance ?

Pour Eva Daviaud, le musée est un lieu d’expérience sensoriel qui touche des publics. Elle précise que son rôle est de transformer cette expérience en action. Les projets menés font que les différents acteurs entrent en résonance. Plus elle arrive à toucher des franges de la hiérarchie de l’établissement, plus les perspectives s’ouvrent.

Florian Forestier voit aussi la résonance d’un lieu dans son architecture. Il prend l’exemple du musée du Vatican où on tombe sur le groupe du Laocoon de manière surprenante. Cette surprise accroît la résonance entre l’œuvre et le visiteur. Plusieurs établissements ont mené cette réflexion, notamment dans le monde des bibliothèques. Il ajoute qu’il serait aussi profitable de réinvestir le rapport avec l’objet, d’affirmer que ce n’est pas juste ce qu’il y a en face du visiteur mais bien toutes les interactions que l’objet a eu dans son histoire. Les dispositifs technologiques peuvent rendre ça visible. L’imagination, le rêve, la pulsion et le fantasme font partie de la résonance d’un lieu.

Marie Ballarini poursuit cette table ronde en pointant que la BNF et le Centre Pompidou sont des institutions gigantesques, elle demande aux intervenants comment sont envisagés, en interne, les questions liées aux problèmes de communication avec le public.

Florian Forestier explique qu’une problématique naît dans la constitution d’une unité au sein de l’institution. Il ajoute cependant que la BNF n’a pas forcément besoin d’une communication particulière. Il ne situe pas le problème à ce niveau-là.

Eva Daviaud rappelle que le Centre Pompidou va fermer en 2025 et mener des projets hors les murs. C’est l’occasion, pour elle, de se demander, en interne, comment garder l’attention de leurs publics. Pour elle, cela permettrait de changer de posture et de profiter de l’occasion pour toucher de nouveaux publics sur le territoire. Le Centre Pompidou peut se renforcer localement et d’apprendre des lieux d’accueil. C’est aussi l’occasion de continuer à démocratiser la culture.

Florian Forestier ajoute que la BNF est un lieu plus ancien que les autres. Ses collections sont constituées de legs de personnages historiques. L’actualité de la BNF est une superposition de strates historiques et elle recherche l’universalité. Ces strates s’accélèrent de plus en plus. C’est un enjeu majeur pour cet établissement. 

Adèle Gwen réagit face aux différentes interventions en pointant que la réputation d’un professionnel de la culture repose aussi sur sa capacité à faire beaucoup. Qu’il s’agisse d’expositions ou de la conduite d’autres projets, l’accélération peut être vu comme un statut social et des réseaux sociaux comme LinkedIn y participent.

Eva Daviaud poursuit avec la suggestion qu’il serait parfois préférable de montrer le travail des artistes même s’ il a été déjà montré au lieu de chercher une nouvelle production à tout prix. Un portfolio en cours vaut une nouvelle production. C’est un débat intéressant car cette question de la surproductivité  artistique met une pression sur les épaules des différents acteurs, à commencer par l’artiste lui-même. 

Florian Forestier confesse qu’il s’est lui-même posé la question en acceptant cette invitation. Dans les milieux dans lesquels il évolue, les collaborateurs sont attentifs à la visibilité et aux marqueurs de statuts sociaux, ne serait-ce que dans la manière dont on est accueilli dans un lieux.

Quand Eva Daviaud annonce qu’elle ne prendrait pas la direction artistique, les individus autour d’elle ne la saisissent pas. Cette évolution du statut social où elle aurait pu signer les productions de son nom ne lui correspond pas mais la société ne semble pas comprendre ça. 

Florian Forestier complète alors en disant que depuis que sa visibilité s’est développée en dehors de la BNF, ses interactions en interne se facilitent.  La valorisation de son statut a des effets concrets, ce qui rentre, pour lui, dans le cadre de la résonance.

La parole est alors ouverte à la salle.

Une première question concerne la manière dont on peut imaginer ce concept de résonance avec le tourisme de masse. L’auditeur questionne aussi la posture des intervenants sur un certain rôle de « sachants » face aux différents publics.  

Florian Forestier précise que son intervention portait sur la manière dont on rencontre une œuvre et sur le fait qu’il fallait mettre en place des dispositifs qui favorisent la résonance. C’est aux gens de s’en emparer ou pas.

L’office français de la biodiversité a approché Eva Daviaud et le Centre Pompidou car ils étaient démunis. Ils produisent des données scientifiques mais viennent interpeller les artistes avec l’idée qu’ils vont changer le monde. Ce n’est pas vrai que nous sommes sachants, on expérimente beaucoup. Des études des publics sont menées, comme sur l’exposition Over The Rainbow (3), une relecture queer des collections qui as fait perdre des abonnés au Centre Pompidou le jour de son annonce. C’est un choix militant. Finalement, l’étude révèle que l’exposition a réuni un public déjà acquis à la cause. Sa position vient créer une dissonance dans la programmation générale du Centre Pompidou.

Adèle Gwen complète en ajoutant que, chez le consommateur, à l’approche d’une expérience de consommation et muni d’un outil technologique, il va chercher à collecter pour augmenter son capital d’attention. Sans outil de collecte, la posture est beaucoup plus propice à rencontrer une œuvre et à vivre une expérience résonante au sein des musées. D’autant que ça rejoint la question de la sobriété car quel est l’intérêt de créer autant de données numériques alors que les œuvres sont déjà reproduites.

 Florian Forestier rebondit là-dessus en rappelant que les dispositifs numériques peuvent aussi être une accroche. Une dialectique est à créer selon lui, l’expérience doit être dense pour penser ce qu’est l’accroche.

Une auditrice demande si les critères d’évaluation changent, elle cherche à savoir comment le pouvoir transformateur des musées est évalué et plus particulièrement comment on crée les conditions d’une intersubjectivité dans les musées.

Eva Daviaud précise qu’un dialogue est engagé avec la tutelle et que c’est déjà un changement si on revient dix ans en arrière. Pour elle, les expositions ne sont pas conçues dans l’idée de changer le visiteur pour un conservateur. Ce type d’évaluation n’existe pas, les œuvres racontent des choses qui nous échappent totalement. Elle se demande alors si les musées doivent avoir la prétention de transformer le visiteur avec tous les dangers que ça implique. Sa stratégie est de détourner l’attention du public vers certains sujets mais elle reconnaît que son action n’est pas sans limites.

Florian Forestier émet des réserves sur le pouvoir transformateur des institutions culturelles. Il pense qu’elles peuvent enrichir le débat intellectuel autour de l’intersubjectivité. En essayant de faire du musée une infrastructure commune de communication et d’échange, le musée pourrait limiter les dégâts d’une société numérique qui ne serait que aliénante. 

Une auditrice intervient alors en disant que ce milieu ne sait pas s’évaluer et que ça lui fait perdre en crédibilité sur les sujets évoqués. Elle se demande comment on hiérarchise les combats qui sont menées dans les programmations et s’étonne de ne pas y voir le sujet du vivre ensemble.

Les projets sont menés différemment en fonction du sujet. Eva Daviaud évoque le fait que chaque sujet implique des actions concrètes et que le fait d’externaliser certaines expertises est nécessaire à la bonne conduite de ces projets. Il n’y a pas de réponse exacte sur la manière dont sont hiérarchisés ces sujets. Elle préfère donc rappeler que les expérimentations sont des moyens de se rapprocher toujours plus d’une idée du faire ensemble et que le Centre Pompidou ne s’implante pas avec une posture de sachant. C’est particulièrement le cas à Massy. Pour elle, cette implantation est l’occasion de travailler avec le milieu associatif sur place. Elle termine sa réponse en défendant le droit à l’erreur dans la conduite de projets innovants. 

Florian Forestier ajoute que la politique de la BNF n’est pas d’avoir une approche thématique et militante mais d’avoir une approche réflexive sur les sujets traités. Pour lui, c’est l’occasion de poser une question de manière innovante. Il y a une nécessité de pouvoir nuancer le dialogue autour de ces sujets.

Marie Ballarini clôt alors cette table-ronde.

Notes de fin

(1) Broadbent, S., Forestier, F., Khamassi, M., Zolynski, C., Pour une nouvelle culture de l’attention, France, éditions Odile Jacob, 2024

(2) Exemple de 2022, « Quelle culture pour quel futur ? », un partenariat scientifique et financier avec l’ADEME. 

(3) « Over the rainbow », du 28 juin au 13 novembre 2023, Paris, Centre Pompidou

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