[ Illustration : Félix Ziem, Cerf dans la forêt de Fontainebleau, entre 1875 et 1880, Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris, Collection en ligne]
Cet article est une présentation du mémoire de master 2 en muséologie lauréat du Prix Métis du mémoire en 2024 (1). À partir d’un large corpus d’expositions de musées et centres d’exposition, l’étude a cherché à dresser un panorama des stratégies mobilisées par les institutions en vue de porter un discours qui tienne compte de l’urgence écologique. Entre relecture des collections, art contemporain et sensibilisation aux enjeux de société, plusieurs pistes se dégagent pour les musées souhaitant prendre part à la transition dans sa dimension culturelle. Si cette démarche concerne encore peu d’institutions, elle renferme un fort potentiel de transformation pour les musées en recherche de pertinence et d’ancrage, dans le but de faire advenir un musée citoyen.
Introduction
Depuis quelques années, les questions environnementales suscitent une véritable effervescence au sein du secteur du patrimoine, majoritairement axée sur les pratiques des professionnels. En parallèle de cet effort, la recherche dans le cadre de ce mémoire a cherché à mettre l’accent sur la question du discours construit par les institutions culturelles comme accélérateur de la transition. Elle s’est basée sur l’étude comparée d’un corpus de quatorze expositions portant sur l’écologie, réparties entre les États-Unis, la France, la Suisse et l’Allemagne. Envisagé comme un état des lieux, ce corpus était particulièrement soucieux d’inclure une grande diversité dans les types d’institutions et les spécialités, les musées n’étant pas les seuls producteurs d’expositions. Le choix de se concentrer sur la forme de l’exposition plutôt que sur les musées s’explique notamment par cette variété, mais aussi parce que l’exposition est par essence adaptée au traitement de sujets de façon complexe et interdisciplinaire. Elle est alors conçue comme une forme de slow media, capable d’aborder des sujets en profondeur et en prenant le temps, mais aussi de pédagogie et affects. On peut supposer que ces caractéristiques propres, ainsi que la souplesse permise par l’éventail des supports muséographiques, en font un outil particulièrement pertinent pour aborder des sujets écologiques.
Afin de compléter la littérature existante, en grande partie anglo-saxonne, et pour inclure le recul de témoins ayant observé ces réflexions se développer au sein des institutions culturelles, cinq entretiens semi-directifs ont été menés avec des professionnels de musées et une chercheuse. Ces derniers ont apporté une vision nuancée des enjeux de gouvernance ou encore d’objectifs éducatifs, et ont notamment donné un aperçu très riche pour la recherche sur les sujets plus délicats autour du rôle du musée, entre engagement, neutralité et impartialité.
Le positionnement institutionnel
En effet, le rapport actuel à l’engagement des musées peut permettre d’expliquer que le volet du propos des expositions reste un levier d’action peu exploré à ce jour, en dépit des efforts menés dans la réduction de leur impact environnemental. A l’heure où le musée s’affirme comme une des dernières institutions encore jugées crédibles en tant que source d’information, l’écologie reste perçue comme un sujet éternellement brûlant, synonyme de controverse et d’activisme. De peur d’être prises pour cible, les institutions ont alors tendance à s’auto-censurer et à modérer leurs propos, ou à considérer que leur rôle constitue davantage à maintenir une neutralité vue comme scientifique. Des voix s’élèvent cependant au sein de la communauté muséale, appelant les musées à prendre leurs responsabilités face à l’urgence écologique, la dimension culturelle étant une composante cruciale de la transition annoncée (2).
C’est ce qui nous a conduit à distinguer deux domaines d’action que l’on peut identifier comme étant l’empreinte carbone, d’une part, et l’empreinte sociale d’autre part, ou brainprint, qui serait une forme d’empreinte sur les mentalités. L’hypothèse étant que les institutions culturelles ont un rôle unique à jouer sur ce second plan, où se trouve peut-être le plus grand potentiel de changement. Cette ambition de rôle social n’est pas étrangère aux musées, les années 1970 ayant vu le développement des écomusées et de la muséologie sociale, des courants enracinés dans une recherche d’engagement dans la société contemporaine (3). Depuis, l’idéal d’un musée qui serait un forum citoyen n’a cessé d’être réaffirmé par les défenseurs de cette conception. La prise en compte ces facteurs institutionnels et de cet historique de l’engagement muséal permet de distinguer différentes postures, dont découlent différentes priorités en termes d’objectifs dans les expositions montées. Les recherches en sciences de l’éducation dans le domaine de l’éducation relative à l’environnement apportent ici un éclairage précieux, qui révèle notamment que tous les objectifs ne sont pas compatibles, selon qu’une exposition cherche avant tout à faire ressentir, faire connaître, faire comprendre, faire débattre, ou encore faire agir (4).
Des nouvelles pistes pour parler d’écologie
Depuis les expositions pionnières traitant d’écologie au moment de son émergence comme préoccupation dans les débats publics pour la pollution et le déclin de la biodiversité (5), le sujet de l’écologie a gagné en complexité et est sorti du champ strictement scientifique. Suivant cette dynamique, de nouveaux musées s’emparent aujourd’hui du sujet, en recherche de pertinence vis-à-vis de leurs visiteurs, et les expositions qui en résultent se font de plus en plus interdisciplinaires et décloisonnées par rapport aux spécialités habituelles de chaque institution.
Une approche fertile consiste à réinvestir les collections à travers une lecture sensible aux questions environnementales. L’approche peut être thématique, s’appuyer sur l’histoire matérielle ou encore convoquer des productions de cultures dont le rapport au monde non occidental peut nous aider à repenser notre dualisme nature/culture en crise. Cette démarche, à la portée de tous les musées, suscite un renouvellement des récits associés aux objets. Elle est régulièrement doublée d’un dialogue avec des œuvres contemporaines, qui entrent en résonnance avec le passé réinvesti et tissent le lien avec le présent. L’analyse comparée du corpus montre que l’art contemporain est un vecteur privilégié pour introduire le sujet de l’écologie. Présenté seul ou comme approche complémentaire dans des expositions mêlant art et science, il permet notamment d’aborder la charge émotionnelle du sujet, qui est cruciale ici. Enfin, dans l’héritage de la muséologie didactique des musées et centres de sciences, certaines expositions s’inscrivent dans une démarche davantage pédagogique de sensibilisation, notamment en ayant recours à des dispositifs interactifs. L’heure étant au décloisonnement, des expositions piochent alors parmi les diverses pistes explorées ici, croisant des thématiques scientifiques et sociales, les collections et l’art contemporain.
Après l’exposition, l’action ?
Pour les institutions soucieuses de prolonger les ambitions de ces expositions parfois ouvertement engagées, les possibilités sont variées, depuis l’impulsion d’une dynamique institutionnelle transversale jusqu’à l’incitation des publics à l’action. La tâche n’est pas aisée, lorsque l’on prend la mesure des obstacles propres au sujet du réchauffement climatique, notamment en termes de distance temporelle, géographique et psychologique. Surmonter ces freins pour inciter les visiteurs à devenir acteurs de la transition peut se traduire par la recherche de davantage de participation au sein de modules interactifs, mais aussi par la collaboration avec des acteurs locaux afin de tisser ensemble les différentes échelles de la transition, pour enjoindre les publics à penser en citoyens. L’exposition Climate Action. Inspiring Change, présentée par le Peabody Essex Museum à Salem, en partenariat avec le Climate Museum de New York, présentait ainsi une gamme d’actions à entreprendre, depuis la réduction de la consommation de viande jusqu’à l’interpellation d’un élu local, et offrait une prise territoriale à cet engagement à l’aide d’une carte de la région détaillant douze initiatives locales.
Conclusion
Le contexte actuel est particulièrement fertile pour faire éclore ces réflexions dans les musées et au sein des expositions : les sujets liés à la transition écologique se font chaque jour plus précis et perceptibles, pénétrant dans notre quotidien, mais on assiste simultanément à une brutalisation croissante de la répression dirigée vers les militants écologistes de la part du gouvernement (6). En temps de crise plus que jamais, les musées peuvent être un lieu où prendre le temps de l’introspection, faire un pas de côté et nous éclairer collectivement sur les racines de la trajectoire actuelle pour mieux saisir les défis qui nous attendent. En proposant un ancrage physique mais aussi émotionnel, le musée permet de faire les ponts nécessaires entre les époques et les territoires, ainsi qu’entre l’individu et le collectif.
L’étude présentée ici montre qu’il existe une réelle possibilité pour tout type d’institution culturelle de trouver une approche qui lui soit propre, pertinente pour elle et pour ses publics, dès lors qu’elle souhaite traiter d’écologie. Une fois cela posé, de nouvelles questions émergent, à commencer par la posture que l’institution choisira d’adopter : considère-t-on qu’il faille émerveiller pour instruire ? mettre en contexte les débats publics pour donner des clés de compréhension aux visiteurs ? accueillir et amplifier les questionnements des artistes contemporains ? Quoi qu’il en soit, il semble aujourd’hui urgent que le secteur muséal se saisisse pleinement de la question du récit et des imaginaires, une tâche exigeante et courageuse qui s’inscrit pleinement dans la continuité des avancées effectuées en matière de responsabilité sociale des organisations (RSO).
Références bibliographiques
(1) GUERRERO, Isabel. (2023) « Les expositions devant le défi du réchauffement climatique. Accompagner la transition et ses imaginaires », mémoire de master en muséologie, sous la direction d’Hélène Vassal, Paris, École du Louvre.
(2) JANES Robert R., SANDELL, Richard. (2019) Museum Activism, Londres et New York, Routledge.
(3) PORCEDDA, Aude (dir.), CHAUMIER, Serge (dir.). (2011) Musées et développement durable, Documentation Française, Paris.
(4) ZWANG, Aurélie. (2013) « Les expositions itinérantes comme médias éducatifs pour l’Éducation au Développement Durable : une légitimation en tension entre cadres prescriptifs et images des concepteurs », thèse de doctorat en muséologie, sous la direction d’Yves Girault, Paris, Muséum national d’Histoire naturelle.
(5) DAVALLON, Jean (dir.), GRANDMONT, Gérald (dir.), Schiele, Bernard (dir.). (1992) L’environnement entre au musée, Lyon, Québec, Presses universitaires de Lyon, Musée de la civilisation.
(6) MANDARD, Stéphane. (2024) « La répression des militants écologiques, “une menace majeure pour la démocratie”, dénonce l’ONU ». Le Monde. https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/02/28/la-repression-des-militants-ecologistes-une-menace-majeure-pour-la-democratie-denonce-l-onu_6218920_3244.html
